‹ Le roman de Sainte-BeuveChapitre 13 sur 22 · Port-Royal, t. I. p. 55o · texte numérisé non relu

Port-Royal, t. I. p. 55o

2. De môme, Hervé, dans Volupté, c'est Lamennais; l^lie. Lamartine; Maurice, Déranger; l'ami de Normandie, Ulric Gultinguer. Volupté est un livre à clef, — Voir le très intéressant ouvrage de ^L Christian Maréchal ; La Clef de Volupté.

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« Elle avait certes une masse de sensibilité profonde, le plus souvent flottante et sommeillante, quelquefois bizarrement soulevée sur un objet, et y faisant alors idée fixe, passion, avec toutes les distractions et Taveuglement naïf de la passion et cette belle ignorance du reste de l'univers. » Tous ceux qui ont approché M'"" Victor Hugo diraient en lisant ce portrait : C'est elle!

M. de Couaën est aussi fort semblable à Victor Hugo, tel du moins que le voyait Sainte- Beuve. C'est un esprit supérieur, Amaury prononce même les noms de grand homme et de génie ; c'est un grand caractère et une volonté forte, mais il est altier et entier, cordial cependant, si ce n'est que sa tendresse confine à la fierté ; enfin il exerce une haute influence sur tout ce qui l'entoure, à commencer par Amaury : « Je l'aimais, dit-il, d'une amitié d'autant plus profonde et nouée, que nos natures étaient moins semblables. Absent, cet homme énergique eut toujours une large part de moimême; je lui laissai dans le fond du cœur un lambeau saignant du mien, comme Milon laissa de ses membres dans un chêne. Et j'emportai

aussi des éclats de son cœur dans ma chair. » — - Les rapports ne sont pas seulement dans le portrait ; ils sont dans le récit. Amaur}' met aussi M. de Gouaën dans la confidence de son amour, et M. de Couaën le rassure d'abord et le plaint; il ne devient jaloux que plus tard.

Si la fiction, de l'aveu de l'auteur, est si près de la réalité, il est donc permis de chercher dans le cœur tendre de M'"^ de Couaën ce que fut l'amour d'Adèle.

« Elle est assez coiîiblée de voir à côté d'elle son ami, de lui abandonner au plus sa main pour un instant et de le traiter comme une sœur sa sœur chérie. » — Amaurj' se laisse aller à lui faire entendre des parole» passionnées, il lui dépeint la succession de sentiments qu'il redoute en lui-même, d'abord le trouble mystérieux et désintéressé; puis, l'aveu qu'on ne peut plus retenir : je vous aime ; puis l'aveu qu'on exige à son tour. M'"" de Couaën ne comprend pas; elle ne voit là que des suppositions vaines et doucement l'amène à les rétracter. — Il lui écrit, dans une absence, des lettres oii il risque des sous-entendus hardis, dont il craint (lu'elie ne soit fâchée. Mais elle ne s'en étonne

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pâs^ elle juge que c'est là le langage orcHhâiTè à une semblable amitié. « Elle ignora toujours les manèges tramour-propre et d'art... Elle croyait, elle acceptait tout de l'aini. »

Il y a dans Volupté toute une conversation qui est assurément un souvenir et oii l'on retrouve la candeur d'Adèle. Amaury, qui n'a pas laissé ignorer à M'"" de Gouaën les désirs inquiets dont parfois il souffre^ a ajouté tjiie & ces désirs diminuent et passent une fois qu'ils sont satisfaits ». Elle réfléchit à cela et toute joyeuse lui apporte le remède qu'elle a trouvé au ma!. « Il n'a qu'à supposei' à l'avance que ses désirs sont dès longtemps satisfaits et garder tout de suite ie simple et doux sentiment qui doit letiisurvivre. » Amaury est obligé de lui répondre en riant : « Est-ce donc qu'on peut supposer ces choses à volonté, enfant que vous êtes ! »

Il y a encore dans le roman d'autres scènes qui ne sont pas inventées, celle, par exeinple, où Amaury trouve ^M'"" de Couaën étalant autour d'elle, tout énuie, les lettrés qu'elle a reçuete, jeune fille, de celui qui devait être son mari, les « lettres à la fiancée ». Elle lui en donne à lire quelques-unes, elle les lui coni-

mente, les lui explique et lui fait, en souvenir de ce jour, le don singulier de son bouquet de mariée. — Une autre fois, son enfant est malade, Amaury revient d'une assez longue absence et s'afflige et s'irrite de ce qu'elle le reçoit distraitement et eût préféré voir entrer le médecin qu'elle attend. — On peut enfin, d'après Volupté, se faire une idée de ce qu'étaient les rendez-vous de Sainte-Beuve et d'Adèle, visites aux églises, à des pauvres, à des tombes. Dans leurs entretiens, qui sont en général sur des sujets sérieux, il hasarde parfois, lui, des sous-entendus et tend des amorces, qu'elle écarte par son honnête simplicité ou par sa calme sagesse.' M™* de Couaën ne se dissimule pourtant pas à elle-même qu'il y a une part d'amour dans son amitié, puisqu'elle s'en défend et puisqu'elle s'en repent ; mais cet amour a un caractère de pureté et de gravité dont elle ne se départ jamais.

Des sentiments et des incidents que nous avons notés dans Volupté Sainte-Beuve a laissé un autre témoignage encore plus direct. Où cela? dans le Livre d'amour même.

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Le Livre d'amour se compose, en effet, de deux parties bien distinctes, écrites, l'une vers 1832-1833, l'autre vers 1837, sous des inspirations non seulement différentes, mais, on peut le dire, opposées. Sainte-Beuve a eu beau les mêler et tantôt omettre, tantôt arranger ou plutôt brouiller les dates, on ne peut pas plus confondre les deux courants qu'on ne confondrait les eaux claires d'une source avec les eaux limoneuses de la rivière où elle se perd. Et les dates se marquent assez, pour les pièces de 1837, par la forme laborieuse et obscure qui les rattache aux Pensées d'Août, et, pour les poésies de 1832, par le ton plus aisé et par l'accent sincèrement ému qui les renouent aux Consolations.

Nous n'aurons que trop à parler des trahisons de 1837; tenons-nous-en ici aux actes d'amour et de foi des élégies contemporaines de Volupté. Nous y trouverons ce qui est dans le roman, l'aspiration vers l'idéal, la sincérité du cœur, l'élévation de la pensée. Sainte-Beuve n'était pas né poète, mais il semble que l'amour l'ait fait poète en ces moments bénis, et si, au lieu de donner à ces purs et doux poèmes

d'amour une conclusion malsaine, ironique et méchante, il en eût fait, au contraire, la suite et le couronnement des Consolations^ son poème de l'amitié, il eût laissé là une œuvre vraiment charmante et touchante, et nous aurions quelque chose comme un Pétrarque iVançais.

On voudrait citer nomhre de ces poésies. Et d'abord la belle Invocation à l'amour, qui débute ainsi :

Amour, où donc es-tu? descends, vautour sublime; J'étalerai mon cœur pour qu'il soit ta victime; Je t'ouvrirai ma veine et mon flanc tout fumant... Docile à ton essor, comme un crédule amant, J'irai, j'irai partout où montera ton aile, Je chérirai sans fin ta morsure éternelle!

Il y fi les poésies de t'ésignation :

N'avoir qu'un seul désir, n'aimer qu'un être au monde. L'aimer d'amour ardente, idéale et profonde ; Voir presque tous les jours, et souvent sans témoins. Cette beauté, l'objet de mes uniques soins ; Lui parler longuement des doux secrets de l'âme, De l'une et l'autre vie, et, sitôt que la flamme Qui sort de son regard s'est Irop mêlée au mien, Ralentir tout à coup le rapide entretien ;

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Vivre ainsi, se gêner, mentir à ce qu'on aime, Enchaîner cet aveu qui vole de lui-même. Mordre sa lèvre en sang, pétrifier ses yeux, En pâlir, en mourir... — et sentir que c'est mieux!

Il y a la pièce cléliciea.ise sur deux journées de l'aimée, — qui se suivent sans se ressembler: — la première, de nonchalance et de mélancolie ; mais, le lendemain, elle se réveille, elle s'agite, elle se pare, pleine d'attente et d'allégresse : '

Pour un hôte invisible il est fête en son coeur.

Et, pour le sentiment qu'inspirait au commencement Adèle, voici qui résume tout :

Nous sointties, mon amie, aussi pleins d'innocence Qu'en s'aimant tendrement le peuvent deux mortels; Ne t'accuse de rien! Tes vœux purs dans l'absence Pourraient se suspendre aux autels.

Te vient-il du passé quelque voix trop sévère, Redis-toi tout le liien qu'en m'aimant tu me lis, Que par toi je suis doux et chaste, et que toa inère Me scjit pour elle meilleur fils.

Tu nas jamais connu, dans nos oublis extrêmes, Caresse ni discours qui n'ait tout respecté ; Je n'ai jamais tiré de l'amour dont tu m'aimes Ni vanité, ni volupté!

Si Ton cherchait, en tout cas, à quel moment précis placer la prétendue chute de M'"" Victor Hugo, il serait assez embarrassant de le trouver; on serait tenté pourtant de croire que ce pourrait être en 1833, lorsqu'elle fut informée de la liaison de Victor Hugo et de Juliette. Mais la raison ne serait nullement décisive pour ce généreux cœur, où ne pouvait entrer, vengeance ou dépit, nul sentiment vulgaire.

Certes ce fut pour M'"" Victor Hugo un cruel déchirement quand elle apprit cette première atteinte à une union si longue et si douce; mais il était contraire à sa nature d'être injuste, même dans la douleur. Elle se souvint avec attendrissement comme son Victor était jeune quand il lui avait donné son nom, son glorieux nom ; elle se souvint qu'elle lui devait ses quatre beaux enfants, son orgueil et sa joie; elle lui tint compte des longues années où, malgré les tentations ofl'ertes au poète jeune, beau et illustre, il s'était gardé tout entier à elle. Etant de celles qui consolent, elle était

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aussi de celles qui pardonnent ; après quelque confession éloquente et douloureuse, où ils mêlèrent leurs soupirs et leurs larmes, il est certain qu'elle pardonna.

Nous en avons le plus beau et le plus doux témoignage qu'ait exprimé la reconnaissance émue d'un grand poète, les admirables vers de Date lilia :

Oh! qui que vous soyez, bénissez-la. C'est elle! La sœur, visible aux yeux, de mon âme immortelle! Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours! Toit de mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours ! C'est elle! la vertu sur ma tête penchée; La figure d'albâtre en ma maison cachée; L'arbre qui, sur la route où je marche à pas lourds, Verse des fruits souvent et de l'ombre toujours ; La femme dont ma joie est le bonheur suprême; Qui, si nous chancelons, ses enfants ou moi-même, Sans parole sévère et sans regard moqueur, Les soutient de la main et me soutient du cœur; Celle qui, lorsqu'au mal, pensif, je m'abandonne, Seule peut me punir et seule me pardonne; Qui de tncs propres torts me console et m'absout; A qui j'ai dit : toujours! et qui m'a dit : partout!

Chose étrange, ce qui, pour le commun des mortels, est une cause de discorde et de séparation, fut, pour ces deux êtres d'élite, un

renouvelleinent de tendresse. Ils l'urenl si profondément touchés Tun et l'autre, hn de son sacrifice, elle de son remerciement! elle lui sut gré d'avoir ])u être pour lui si bonne.

Ils eurent occasion, vers ce temps-là, d'échanger des lettres que nous avons sous les yeux et où se révèlent les généreux sentiments de confiance et d'abandon qui les animaient.

Victor Pavie, ami de Victor Hugo, aiiii aussi de Sainte-Beuve, se mariait à Angers, sa ville, et pria à ses noces Victor Hugo et M™^ Victor Hugo. Victor Hugo, absent de Paris, ne pouvait se rendre à l'invitation; mais, bien que Sv'i in t'O-B eu ve, selon toutes probabilités, dût être invité, il désira que du moins s^ femme pe manquât pas en un tel jour à Pavie, qui leur était chei' à tous. deux. Elle partit donc pour Angers, accompagnée de son père, M. Foucher, et de sa fille Léopoldine, alors âgée de onze ans et qu'elle ne pAnvait laisser à Paris. Deuxjovrs après ell«, Sainte-Beuve arrivait, à son tour, à Angers. Elle en informait aussitôt son mari, et dans la même lettre elle lui disait :

« J*ai bien pensi'^ à toi, niôii bon clier Victor,

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