COMMENT FINIT LAMOUR DE SAINTE-BEUVE
je t'aurais voulu là près de moi. Gomme j'ai senti ce vide ! C'était la première fois que je voyageais sans toi ! et l'impression a été bien p(''nible... »
Et Victor Hugo lui répond aussitôt :
«... J'ai toute confiance en toi, à cette heure où je n'ai le cœur plein cpie d'amour et de dévouement pour toi et pour nos cliers petits. »
Sainte-Beuve eut pour M™" Victor Hugo les attentions les plus respectueuses et pour sa fille la plus tendre sollicitude. Il redevint le frère qu'il était autrefois. Elle le mande à son mari, et — voici la preuve d'innocence la plus forte qu'on puisse attendre d'une honnête femme -- — elle ajoute :
« Quand tu seras à Paris, je te prierai, mon aiui, de Lui écrire quelques lignes de remer«ciement pour ses soins. »
Nous aurions bien mal réussi à donner une idée de ce qu'était la nature sincère et loyale (le M'"* Victor Hugo si l'on supposait un instant qu'elle pût seulement admettre la
rouerie de faire remercier son amant par son mari.
Quant à Victor Hugo, il avait assurément foi entière en sa femme. Pendant et après le séjour à Angers, voici quelques fragments des lettres qu'il lui écrivait :
« 6 août — le me suis promené toute la soirée sur la falaise. Oh ! c'est là qu'on sent des frémissements d'ailes. Si je n'avais mon nid à Paris, je m'élancerais. Mais tu es là et je reste. Et tant que tu seras là, mon ange, je resterai. Je suis donc pris pour la vie, mais j'aime la cage où tu es. »
« io août... Tu vois, mon Adèle, qu'aucune de ces belles et bonnes choses ne m'empêche pas de songer à toi. Tu es la plus belle des choses qui sont belles, tu es la meilleure des choses qui sont bonnes. — Avec quelle joie je te rêver rai ! »
« 18 août... Je suis à la Roche-Guyon et j'y pense à toi. Il y a quatorze ans, presque jour pour jour, j'étais ici, et à qui pensais-je? à toi, mon Adèle! Oh! rien n'est changé dans mon
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cœur. Je t'aime toujours plus que tout au monde, va, tu peux bien me croire. Tu es presque ma vie. ^
« 11 août... Je suis heureux que tu te sois un peu amusée à Angers. Je n'ai le cœur plein que de pensées d'amour pour toi et pour tous nos petits bien-aimés. )>
Ce voyage d'Angers, en 1835, fut peut-être une des dernières rencontres heureuses et de parfait accord entre Sainte-Beuve et M""" Victor Hugo. Par l'opposition la plus imprévue, ce qui avait été pour elle une cause de rapprochement avec son mari devint une cause de refroidissement avec Sainte-Beuve. Voici à quelle occasion :
Victor Hugo, à son retour à Paris, avait fait commencer l'impression de son nouveau recueil, les Chants du Crépuscule, et, selon sa constante habitude, il lisait à ses amis, sur les épreuves, nombre de ces poésies. C'était la
première fois que Sainle-Beuve manquait à pareille fête, ce qui n'était pas sans lui causer quelque dépit. Très friand de ces primeurs, il s'en informait avec une curiosité inquiète auprès des amis plus heureux. Il y avait Louis Boulanger et Robelin qui le tenaient au courant et lui citaient les plus belles pièces, Napoléon II ou la Cloche. On lui disait aussi les vers d'amour, qui, sans dédicace et sans nom, ne s'en adressaient pas moins évidemment à Juliette, ce dont il s'indignait vertueusement. Mais ce dont il s'irrita bien davantage, ce fut des deux poésies écrites pour M'"" Victor Hugo ; elles donnaient un démenti trop clair à ses prétentions et à ses sous-entendus ; et, quand un ami lui récitait ces premiers vers :
Toi! sois bénie à jamais, Eve quaucun fruit ne tente !
Qui, de la vertu contente, Habites les purs sommets!
Ame sans tache et sans rides! ...
l'ami n'ajoutait sans doute aucune réflexion ; mais il était bien certain qu'il pensait : « Qu'est-ce donc que vous nous disiez?... » Les Chants du Crépuscule parurent en octo-
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bre 1835. Sainte-Beuve, atteint en son endroit le plus sensible, dans sa terrible vanité, ne put s'empêcher de laisser percer son aigreur dans l'article qu'il consacra au nouveau livre dans la Revue des Deux Mondes. Il était bien obligé de reconnaître et de louer les indéniables beautés de l'œuvre ; il mêla du moins aux éloges plus d'une critique acerbe, plus d'une insinuation méchante. Mais où éclate sa rage secrète, c'est dans la dernière page, sorte de post-scriptum de l'article :
« Les douze ou treize pièces amoureuses, élégiaques, qui forment le milieu du recueil dans sa partie la plus vraie et la plus sincère, sont suivies de deux ou trois autres, et surtout d'une dernière, intitulée : Date lilia, qui a pour but en quelque sorte de couronner le volume et de le protéger... On dirait qu'en finissant le poète a voulu jeter une poignée de lis aux yeux. Nous regrettons que l'auteur ait cru ce soin nécessaire. Le manque de tact littéraire... lui a inspiré d'introduire dans la composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. 11 n'a pas vu
que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière'. »
Le (f tact moral » de Sainte-Beuve aurait bien dû l'avertir lui-même de la haute inconvenance qu'il commettait en intervenant, lui, sur un sujet si délicat : cette allusion à un « objet respecté » était de sa part le manque de respect le plus grave. En voulant blesser Victor Hugo, c'est M""" Victor Hugo qu'il blessait. Quand elle avait pardonné, quand elle acceptait avec émotion, comme une réparation et comme un hommage, non pas cette poignée, mais ce bouquet de lys, de quel droit ce défenseur imprévu le refusait-il pour elle?
Victor Hugo, en lisant l'article de Sainte- Beuve, n'eut qu'à hausser les épaules; on sut alors que M'"*^ Victor Hugo en fut au plus haut point froissée. « Froissée » n'est pas le mot quand on parle d'elle : elle en fut profondément affligée. Ce n'était plus là le Sainte-Beuve de 1830, le Sainte-Beuve des Consolations. Elle jugeait la petitesse de celui qu'elle avait aimé,