I. Volupté
208 LE R(^M\N DE SAI^'TE-IiEL NE
ira chez vous et au plus tôt : je le lui ai bien conseillé.
« J'ai lu dans VEurope votre article sur le style; c'est prodigieux comme style et par tout ce qui touche le langage et le caractère de nos grands écrivains que vous peignez aux yeux par quelques traits si beaux et si choisis. C'est une merveille qu'une telle prose, et vous en jouez comme avec l'archet de Paganini. Il y a une ou deux pensées qui ne m'ont pas convaincu, celle sur le drame et son rôle en ce temps : vous savez que c'est là un de mes aveuglements et de mes doutes. Et une autre qui m'a paru trop sévère, quoique si bien dite, sur la politique et les rapports de l'art avec elle.
« A propos de politique, j'avais voulu vous écrire dans ces derniers temps pour vous dire combien j'avais regretté un mot qui avait passé dans un feuilleton du National, et que tout le monde, à ce journal, avait trouvé injuste. J'espère que vous aurez ignoré cela.
« Où était-il ce temps où nous allions tous ensemble en petit bataillon sacré, vous en tète, tous frères et unanimes, à ce qu'il semblait!
Lv nuPTuni!) 209
Coîiime chacun a été jeté depuis hors de la ligne et mêlé à d'autres rangs, excepté vous qui avez suivi inflexiblement votre dessein!
« Moi, mon ami, cjui ne puis me faire à moi seul une conviction littéraire, et qui ne crois plus qu'à un certain bon sens empirique et instinct en cette matière, je me compare souvent, dans les rangs divers et mêlés où je passe, et avec les nuances que ma condition de critique me force de réfléchir, à un banni qui, hors de l'enceinte éternelle, vit tantôt chez les Volsques, et tantôt chez les Osques, et auquel l'ami du dedans doit pardonner beaucoup au milieu de ces contacts forcés, de ces courses errantes et presque infidèles qu'il ne dirige pas, « Tout à vous d'amitié,
« Sainte-Beuve.
« Si vous aviez quelque jour de vacance, indiquez-moi un rendez-vous où je vous trouverais vers cinq heures; nous dînerions ensemble. »
Sainte-Beuve est essentiellement ce que Balzac a appelé un gendelettres , et il attache une
importance extrême à tous les laits et gestes de la critique littéraire. Victor ïJugo, poète, voit plus haut, et, sans se désiiitéresser de ces questions du jour et de l'heure, il les laisse au second plan. Il répond à Sainte-Beuve :
lu juin [i833].
« L'amitié qiie j'ai pour vous, vous le savez, mon cher Sainte-BétiVe, est en dehors de toutes les qu^eslions littéraires ou politiques du monde. Sans dôiitê, ce serait un grand bonheur pour moi de savoir, sur tous ces proldèmes de l'art dont la solution occupe ma vie, votre pensée en harmonie avec la mienne, comme autrefois. Mais qu'y faire? Nous flottons tous plus ou moins. Ce qui ne flotte et ne varie pas en moi, c'est mon admiration pour ce que vous faites et ma tendresse pour ce que vous êtes.
« Vous voulez que nous dînions ensemble. Ce sera une vive joie pour moi et je vous dirai mille choses. Je vous écrirai le premier jour que j'aurai de libre.
« Je vous serre la main. A bientôt. »
Deux mois s'écoulent. On ne sait à quelles inspirations obéit Sainte-Beuve, mais il est certain qu'il a perdu toute mesure vis-à-vis de Victor Hugo. Il s'exprime maintenant avec -des tiers sur son compte, en termes qui sont loin d'être ceux d'un ami. Qu'on se rappelle ceux qu'il employait en parlant à Fontaney, à une époque où il avait encore à ménager Victor Hugo. Ces injurieuses paroles, qu'évidemment les amis atténuaient, furent rapportées à Victor Hugo, qui en fut profondément affligé. H achevait en ce moment le dernier acte de Marie Tudor ; il s'interrompit pour écrire à Sainte- Beuve :
ao août [iS33\
« J*irai vous voir un de ces jours, mon cher Sainte-Beuve, j'ai besoin de vous parler. J'ai besoin de vous dire ce que je viens de dire à quelqu'un qui me rapportait, sans malveillance d'ailleurs, de prétendues paroles froides de
VOUS sur moi. J'ai dit que cela n'était pas, que vous saviez bien que vous n'aviez pas d'ami plus éprouvé que moi, ni moi que vous, que notre amitié était de celles qui résistent à l'absence et aux bavardages, et que j'étais à vous, comme toujours, du fond du cœur. J'ai dit cela, et puis je me mets à vous l'écrire, afin qu'il ne s'introduise rien à notre insu entre nous, et qu'il ne se forme pas la moindre pellicule entre votre cœur et le mien.
« A bientôt. Je vous serre la main. J'ai toujours bien mal aux yeux et je travaille sans relâche.
« Victor. »
Cette adjuration cordiale, loin de toucher Sainte-Beuve, ne fit que l'irriter davantage; il savait bien que ceux qui avaient averti Victor Victor Hugo de ses propos hostiles étaient restés plutôt au-dessous de la vérité. Voulut-il se donner au moins le mérite do la franchise? Il voulut plutôt faire enfin savoir à Victor Hugo, sous ses mots toujours couverts et obscurs, qu'il était à bout de patience et ne pouvait supporter plus longtemps « son silence
absolu sur le fond même et la réparation de leur amitié », c'est-à-dire sur la question de son rappel.
C'est ce qu'il lui signifie dans une lettre presque insolente qui. brusquement, brutalement, vent rompre, et rompt, tous ces liens dont il s'était dit à jamais attaché.
Il manque les premières pages de cette réponse cruelle; nous n'en avons que la conclusion; mais on verra, par la réplique de Victor Hugo, que Sainte-Beuve devait encore s'y appesantir sur des dissidences littéraires, sur des petits faits sans importance, démesurément grossis. Il s'irritait contre cet ami qui avait dénoncé à ^'iclor Hugo sa malveillance, et il ne s'apercevait pas que la suite de sa lettre allait prouver que l'ami n'avait rien exagéré, au contraire. Qu'est-ce que cet ami aurait pu rapporter d'aussi blessant que l'allusion à cette « atmosphère plus ou moins pure » (lui influerait désormais sur \'ictor Huo-o ?
Ce mercredi 21 août j8Î3].
« Les événements qui sont survenus et qui
clevaieat faire évanouir le reste des noirs nuages, votre silence absolu sur le fond même et la réparation de notre amitié, m'ont de plus en plus confirmé dans cette idée, contre laquelle je luttais, que c'était une cho&e finie pour celte vie, que nous resterions amis comme tnnt d'autres, comme ceux dont vous avez dit :
Etpuip, qu'importe? Amis, ennemis, tOHl s'écoule!
« Cela étant, (chose triste l) il n'y aurait à observer que les égards et les apparences décentes avec une bienveillance lointaine. Par malheur, la littérature, infestée de ses pirates, est là entre nous, et mille sottes nouvelles ont chance d'échouer de mes Acores à vos Amériques, et réciproquement.
« Envers vous, j'aurai toujours, croyez-le, à moins de bouleversement insensé, tous les égards respectueux qu'on doit à un talent si ])uissant dans un homme qu'on a beaucoup aimé et loué, les ('-gards qu'on se doit à soimême en lui. Tout ce qui me paraîtra vraiinc ut glorieux à vous, bon à vous et aux vôtres, n'aura jamais de témoin plus charmé que moi.
Au milieu de vos distractions de travail, de vos soins de famille, et dans cette autre atmosphère plus ou moins pure qui a sans doute ses influences diverses, ce que je vous demande en grâce c'est le plus d'oubli, le plus de surdité et de silence sur moi qu'il se pourra.
« Quant à cette amitié idéale, religieuse et désintéressée, indépendante du temps et de l'espace, de la vue et de la, parole, et dont votre lettre conserve encore l'empreinte, je crois qu'il est l'heure de s'avouer sensément qu'elle a cessé de régner : car toutes choses qui ont un côté humain, faute de pratique, tombent à la longue en désuétude ; ce n'est pas do ma faute, je vous l'assure, qu'elle y est tombée': si je savais en ce moment-ci comment la relever autrement qu'en paroles fictives, je le ferais.
« En ces termes du moins, je reste et resterai autant que qui que ce soit, votre dévoué ami.
« Sainte-Beuve. »
Sainte-Beuve, c|ui croyait comiaître \'iclor Hugo, s'attendait sans doute à ce qu'il lépliquât à son injurieuse réponse, soit par un si-
lence dédaigneux, soit par quelques paroles hautaines où serait acceptée fièrement la rupture. Mais non! Victor Hugo aimait véritablement Sainte-Beuve. — Et voici ce qu'il écrivit :
23 a. lût :i8i3].
« Je veux vous écrire sur-le-champ, sur l'impression de votre lettre. Je devrais peut-être attendre un jour ou deux, mais je ne pourrais.
« Vous connaissez bien peu ma nature, Sainte- Beuve, vous m'avez toujours cru vivant par l'esprit et je ne vis que par le cœur. Aimer, et avoir besoin iVamour et d'amitié, mettez ces deux mots sur qui vous voudrez, voilà le fond heureux ou malheureux, public ou secret, sain ou saignant, de ma vie, vous n'avez jamais assez reconnu cela en moi. De là, plus d'une erreur capitale dans le jugement, si bienveillant d'ailleurs, que vous portez sur moi. Vous secouerez même peut-être la tête à ceci. Cela est bien vrai pourtant.
« Vous m'écrivez une longue lettre, mon pauvre et bon ami, pleine de détails littéraires
LA RUPTUUE 217
et de petits faits grossis par réloignement qui s'évanouiraient et nous feraient rire tous les deux après une demi-heure de causerie. J'en suis tellement convaincu que je suis sûr que vous en conviendrez vous-même après deux minutes de réflexion et que je ne m'y arrête pas. Je vous l'ai déjà écrit une fois, je crois, Sainte-Beuve, il n'y a pas de question littéraire entre nous. Il y avait un ami et uu ami. Rien de plus et rien de moins.
« J'avoue que l'absence a produit sur nous deux des effets inverses. Vous m'aimez moins qu'il y a deux ans, moi je vous aime plus. En y réfléchissant, on voit que c'est tout simple. C'est moi qui étais le blessé. L'oubli lent et graduel de part et d'autre des faits qui nous ont séparés tourne pour vous dans mon cœur et contre moi dans le vôtre. Puisque la vie est ainsi faite, résignons-nous.
ce Tout était encore t'^llement adhérent à vous de mon côté, que votre lettre, en m'annoncant que je n'ai plus en vous un ami, me laisse tout à vif et tout déchiré. La plaie saignera longtemps. Adieu. Je suis toujours à vous du fond du cœur. Ma consolation dans cette vie sera
de n'avoir jamais quitté le premier un cœur qui m'aimait.
« Boulanger ne m'avait rien dit. Je vous Taurais nommé. »
En lisant cette noble et douce réplique, Sainte-Beuve, qui, à défaut de cœur, avait certes la plus fine intelligence, dut sentir avec confusion tout ce qu'il y avait d'odieux dans sa dernière lettre. Il comprit quel triste rôle il s'était donné. A tout prix, il fallait réparer, se réhabiliter. Peut-être aussi, en ce temps-là, voyait-il M"*^ Victor Hugo; peut-être eut-elle, par son mari, connaissance de la lettre ingrate. Alors elle ne put manquer, dans sa justice et sa bonté, d'en être profondément indignée et dut le témoigner sévèrement à Sainte-Beuve,
Le certain, c'est qu'il écrivit à Victor Hugo une lettre de repentir, qui, malheureusement, nous manque tout entière, mais où il devait s'excuser, s'humilier, demander grâce. La réponse d'Hugo nous permet d'en juger :
24 août [iH33\
« Mon ami, merci de votre lettre. Merci même (le la première, puisqu'elle me vaut la seconde. Vous ne savez pas quel mal vous m'aviez fait et quel bien vous me faites. Mon Dieu! que ne peut-on voir le fond de mon cœur, qui est à vous plus que jamais! L'absence ne tue aucune effusion chez moi, l'amitié pas plus que lamour. Je croyais que vous le saviez. Il y a douze ans, dix-huit mois de séparation n'avaient rendu chez moi l'amour que plus religieux et plus profond. Mon cœur n'a pas chanoé. Je suis encore l'homme obstiné en
tout, qui aime même sans voir. Je souffre, mais i'aiine. — Croyez-vous que je n'aie pas bien souffert à votre endroit depuis deux ans? Vous A'oiis êtes souvent mépris chez moi à un certain calme extérieur.
« Ce que vous désiriez, je le désirais bien aussi, allez! Nous dînerons ensemble une fois la semaine. Nous ne laisserons aucune poussière s'amasser sur nos souvenirs et sur nos autels cachés.
220 LE nOMAN DE SAINTE-BEUVE
«... J'ai besoin de vous aimer et de me savoir aimé de vous. Gela est entré dans ma vie.
« J'ai une pièce * à finir et à livrer sous dédit d'ici au 1" septembre. Vous savez comme le travail me tient, quand il me tient : il faut donc que je finisse. Après quoi j'irai vous trouver ou je vous écrirai pour vous demander un jour de causerie et d'effusion. Je suis allé vous voir, il y a quelque temps. L'avez-vous su? Oh! Sainte- Beuve, deux amis comme nous ne doivent jamais se séparer. Ils l'ont une chose impie. Je suis bien profondément à vous, allez! »
Sainte-Beuve écrit une nouvelle lettre de remerciement, — qui nous fait encore défaut; — ^^ictor Huoo, tout aux dernières scènes du drame qu'il doit livrer le 1'''^ septembre, répond par ce billet :
28 août [i833].
« Je veux seulement vous dire, mon ami,
f[ue je travaille, que je pense à vous, que je
suis à vous du fond du cœur.
« A bientôt. Aimez-aioi.