I. Ma.ie Tudof
Tout est donc encore une fois renoué; Victor ugo invite Sainte-Beuve à vei chez lui la lecture de Marie Tudor
Hugo invite Sainte-Beuve à venir entendre
I" octobre [iS33i, aux Roches.
« Je VOUS écris de la campagne, mon ami, mais je serai à Paris lundi prochain, 7. Plusieurs de nos amis me demandent ma pièce. Je la leur lirai à sept heures du soir, place Royale. Voulez-vous en être? Vous serez bien reçu du fond du cœur. Ce sera une soirée qui nous rappellera des jours plus heureux.
« Je vous serre la main. Nous choisirons, ce jour-là, le jour que vous me demandez pour dîner ensemble.
« Votre vieil ami,
« Victor. »
Pendant les dernières répétitions de Marie Tudor, les deux amis se virent et dînèrent ensemble. Sainte-Beuve s'entremit avec zèle pour
la distribution des billets. Conuiic autrefois et pour la dernière fois, il assista, il combattit à la première représentation. Le drame, applaudi au théâtre, fut très discuté dans la presse. Quelques jours après la « j)remière », Sainte- Beuve écrit à Victor Hugo : Il admire Marie Tudor; il proteste contre les critiques injustes qui veulent diminuer son triomphe !
Ce mardi [a3 novembre i83iji.
« Mon cher ami,
« Il y a bien longtemps que j'avais l'idée de vous écrire pour vous rejoindre depuis ce soir où je vous ai quitté sans vous retrouver le lendemain. Mais j'ai eu mille occupations et tracas; j'en ai eu aussi de tous ces sots vacarmes qu'on suscitait, au tîléâtre et ailleurs, à un triomphe qui aurait dû être facile, Marie Tudor étant celle de vos pièces où il y a le plus d'action dramatique ininterrompue, le m.oins de longueurs et autres inconvénients de scène précédemment reprochés.
I. La lettre est adressée à «Moasieur Victor Hugo, place Royale, noS, au Marais ».
« Je voudrais bien causer un de ces soirs avec vous, et, pour cela, que vous diniez avec moi au même rendez-vous que les dernières fois ou ailleurs. Vous seriez bien bon de me dire lin de ces jours de la semaine prochaine où vous pensiez être libre. Moi, je le serai toujours.
u Tout à vous de cœur.
« Saintk-Beuve. >)
« Je présente mes respects à Madame Hugo.» Victor Hugo répond :
2; novembre i833.
« Le jour que vous voudrez, mon ami, dimanche excepté. Indiquez-moi le jour seulement deux ou trois jours d'avance, et riieure précise, et le lieu où je vous trouverai.
« Je serai heureux de vous voir et de causer avec vous. Je m'abriterai près de votre amitié ;pendant quelques instants.
« Victor Hugo. »
« Renduel vous a-t-il remis votre Marie Tudor? »
Cependant un nouveau nuage passa, que la mansuétude infatij^able de Victor Huffo dissipa encore. En février 1834, parut YÉtiide sur Mirabeau et Sainte-Beuve en rendit compte. Il se répandit en louanges magnifiques; mais, sous cette admiration apparente, perçait une secrète aigreur. L'éloge même était à fond hostile.
h^Etude sur Mirabeau est « un morceau grandiose, fout à effets ». C'est une de ces « sorties de talent qui gagnent des victoires, au moins de surprise y>. Sainte-Beuve note, en vantant la force de l'écrivain, « ce qu'il y a de faussé dans sa puissance ». Plus loin, il constate « les succès fatigués de ses dernières pièces ». — Il y avait en ce moment contre Victor Hugo, pour un écart de sa vie privée, un déchaînement incroyable, qu'on a peine à concevoir aujourd'hui. Sainte-Beuve enregistre, sans trop s'en affliger, « les clameurs presque unanimes qu'a eues, depuis quelques mois, la
critique contre l'œuvre de Victor Hugo, contre sa personne; c'était un hourrah contre lui, c'était un accablement pour lui ».
La griffe était aiguë sous la patte de velours; Victor Hugo en fut plus affligé qu'offensé. Mais, sans s'arrêter, lui, aux feintes et aux finesses, il marcha droit à ces batteries si bien ou si mal cachées :
[4 février i834].
« Mon ami,
« Il faut être bien sûr des droits que donne une amitié comme la nôtre pour vous écrire ce que j'ai sur le cœur en ce moment. Mais j'aime encore mieux cela que le silence qui se peut mal interpréter. J'ai lu votre article, qui est un des meilleurs que vous ayez jamais écrits, et il m'en est resté, comme de notre conversation de Fautre jour chez Guttinguer, une impression pénible dont il faut que je vous parle. J'y ai trouvé, mon pauvre ami (et nous sommes deux à qui il a fait cet effet), d'immenses éloges, des formules magnifiques, mais au fond, et cela m'attriste profondément, pas de bienveillance.
226 LE ROMAÎf DE SAINTE-BEUVE
J'aimerais mieux moins d'éloges et plus de S3'mpathie.
« D'où cela vient-il? Est-ce que nous en sommes là? Interrogez-vous consciencieusement, et dites-moi si j'ai raison. Si j ai tort, dites-lemoi aussi, et aussi durement que vous voudrez. Je serais si heureux que vous me prouvassiez que j'ai tort.
« Avant de clore cette lettre, jai voulu relire pour la quatrième fois votre article, et mon impression m'est restée. Victor Hugo est comblé, Victor Hugo vous remercie, mais Victor, votre ancien Victor, est affligé.
« Je vous serre bien la main,
Que répondre à un reproche fait de cotte façon amicale? Sainte-Beuve, déconcerté, se défend à côté, se rejette sur ses appréciations littéraires; mais il est bien obligé de protester, une dernière fois, de son amitié, et il reparle, à la veille de les briser à jamais, de ces « liens qpe rien ne peut rompre ».
LA RL'PTl RE 227
[Ce G févri-.T i834].
« J'ai reçu av«^c un plaisir mclé de douleur votre lettre, mon ami ; votre confiance et votre susceptibilité affectueuse m'ont été au cœur et je me suis demandé si j'avais pu vouloir les blesser, tout en me réjouissant de les trouver en vous si vigilantes et si sincères. Mais non ; ce manque de sympathie dont votre amitié s'inquiète, je n'en suis pas coupable, et si je n'ai pas été d'accord avec vous, ça été sur des opinions et des jugements extérieurs. Dans la conversation chez Guttinguer (en me la rappelant bien) il est bien vrai qu'il y a eu contradiction entre nous, mais rien de fondamental dont je me souvienne, une variation sur le plus ou moins de bêtise ou d'esprit de M. Lucas de Montigny, et ensuite sur la plus ou moins grande difficulté du drame en nos jours. §i ma contradiction vous a semblé autre chose qu'une pure controverse d'esprit, j'aurais été bien trahi par moi-même, par mon accent, et mes paroles.
« Quant à l'article sur Mirabeau, je conviens
que l'admiration que j'ai pour certaines de ces grandes pages n'entraine pas ma sympathie autant que d'autres écrits de vous où je suis à la fois étonné et convaincu... Je ne veux pourtant pas que vous disiez que vous n'y voyez pas de bienveillance. J'avoue qu'il y a dans cette nécessité de critique à laquelle je me livre toujours à mon corps détendant et qui finit par devenir mon métier, une attitude sévère et judicatrice qui ne va pas de moi à vous : mais sur ce chapitre de Mirabeau, j'ai cru devoir dire toute cette protestation contre la manière de construire les grands hommes, ce qui s'adresse à beaucoup d'autres, Lerminier, Miche let lui-même, etc., — presque tout le monde de ce temps-ci. Et je reconnais de plus que mon idée n'a que la valeur d'un amendement ou sous-amendement, c'est-à-dire ne doit servir qu'à tempérer la manière historique sans la changer. Quelques pages de votre Étude sur Mirabeau Ytréiaient, suivant moi, à l'application de cette critique que j'avais à cœur de faire depuis longtemps; et voiià (jue j'ai pris la chose de ce côté.
« Mais la sympathie pour l'homme, mon
ami, le souvenir de liens que rien n'a pu rompre et le sentiment de ces liens dans le présent, ce sont là des parties inviolal^Ies; je m'interdirais plutôt d'écrire que d'y porter atteinte. Si j'ai offensé en vous et affligé l'amitié, qu'elle me pardonne et croie à tout plutôt qu'à l'oubli et à l'égarement de la mienne ; qu'elle croie à l'erreur d'esprit, à la nécessité d'écrire vite qui ne laisse voir qu'une face de l'idée, à une veine de contradiction comme on en a parfois avec "ses meilleurs amis, avec ses opinions les plus familières qu'on s'ennuie d'entendre appeler justes, en un mot à je ne sais quoi, excepté à la diminution d'une amitié à qui j'ai dû tant de bonheur, à qui j'en devrai tant encore, et qui est mon premier titre, après tout, dans les lettres, comme elle a été le premier grand sentiment dans ma vie.
« Tout à vous toujours,
« Sainte-Beuve. »
Aussitôt reçue la lettre de Sainte-Beuve, Victor Hugo lui adresse, tout joyeux, ce billet :
3 février [i834J.
« Je voudrais vous avoir là pour vous prendre la main. Votre lettre est bonne. Je vous remercie, mon ami. J'ai à peine le temps de vous écrire quatre lignes, mais je ne veux pourtant pas laisser ce jour finir sans vous dire que vous allez me faire passer une bonne nuit.
Que survint-il dans les deux mois qui suivirent cette dernière reprise de bon aci^ord et d'harmonie? Sainte-Beuve se lassa-t-il de jouer la comédie du dévouement? Y eut-il entre les deux hommes quelque pénible explication où s'échangèrent de mutuels reproches? Y eut-il, de la part de Sainte-Beuve, résolution soudaine, pour une cause ancienne ou nouvelle? On ne sait; mais le lait est qu'à la lin de mars une lettre de lui, une autre lettre violente, rompit tout. Nous ne l'avons pas, cette lettre; mais elle
devait être plus offensante encore que celle du 21 août et il n'est pas douteux qu'elle ne fût irréparable.
La rupture, cette ibis, s'imposait définitive ; la récidive ne laissait plus rien à espérer.
Victor Hugo, navré, fit la réponse, triste et digne, que voici :
Mardi soir, i" avril [i834].
« Il y a tant de haines et tant de lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi, que je comprends fort bien que les amitiés, même les plus éprouvées, renoncent et se délient. Adieu donc, mon ami. Enterrons chacun de notre côté, en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tu^e en moi. Adieu.
COMMENT FINIT r AMOUR DE SAINTE-BEUVE
Venons maintenant à l'autre jeu que mena Sainte-Beuve; celui-là vis-à-vis de Madame Victor Hugo.
On en a vu quelque chose, dès 1831, dans son étrange confidence à Fontaney. Cette confidence ne fut malheureusement pas la seule. Comment et pourquoi s'engagea-t-il peu à peu dans cette voie contraire à l'honneur qui devait aboutir à la vilaine action par laquelle il découronna sa vie? C'est ce qu'il est bon de rechercher.
Nous avons déjà dit un mot de l'espèce de royauté aimable et librement consentie qu'exerçait Victor Hugo sur ses pairs et compagnons.
Tous, même les grands, rentouraient d'une admiration affectueuse et d'un respect fraternel. A quoi tenait cette attraction qui était en lui? A ce qu'on la sentait sans qu'il la fît jamais sentir. On l'acceptait pour le maître parce qu'il était le camarade. Tous lappelaient familièrement Victor. Il eut aussi toujours cette vertu d'admirer sincèrement, on pourrait dire ingénuement, ceux dont il était admiré. Les éloges, parfois excessifs, qu'il leur donnait, il les pensait réellement, il leur trouvait de bonne foi les qualités qu'il leur prêtait ; il ne les flattait pas, il les voyait en beau. C'est ainsi qu'il s'attacha toujours les âmes.
Il suit de là qu'il y avait, joie et fierté à être de l'entourage de ce souverain bon enfant; à plus forte raison de son intimité. Victor Hugo a eu de. tout temps le don d'exciter la curiosité et l'intérêt même des indifférents, et ceux qui le connaissaient étaient vivement interrogés par ceux qui ne le connaissaient pas. -r- Que prépare-t-il? Que fait-il? Que pense-t-il? On était bien aise de pouvoir répondre quelque chose : — J'étais hier chez Victor; il est d'avis que... — Je causais avec Victor du tableau
COMMENT FINIT l'aMOUH DE SAINTE-BEUVE 235
d'Eugène Delacroix, il me disait... Et, même entre intimes, celui-là était fort envié qui avait la chance de dire : — Je suis arrivé chez Victor, il venait d'achever un monologue de Triboulet au Deux du Hoi s'amuse, et il me l'a lu tout de suite. Ah ! vous verrez, c'est admirable ! — 11 v avait donc autour du 2;rand ami des rivalités et des jalousies. Gustave Planche s'est brouillé avec le poète, parce qu'égal de Sainte-Beuve à la Revue des Deux Mondes, il ne comptait pas pour Victor Hugo autant que lui.
En effet, Sainte-Beuve avait été pendant des années le préféré, le confident, l'alter ego, le frère; pendant des années, il voyail Victor Hugo, non jias de temps en tenips, mais tous les jours et plutôt deux fois qu'une. Et c'est pourquoi, lorsqu'il fut brusquement banni de cette maison qui était la sienne, Sainte- Beuve souflrit dans sa vanité presque autant que dans son amour. Que répondre à cette question -cruelle : On ne vous voit jdus chez Victor Hugo? Les l'aisons ou les prétextes ({ue hii avait proposés Victor Hugo sonnaient le faux et ue trompaient personne. 11 lui était
insupportable, a-t-il dit quelque part clans Volupté, d'entendre « gloser » sur lui à ce sujet. C'est alors que, contrairement à ce qu'eût exigé d'un galant homme la plus élémentaire délicatesse, il fut conduit à déclarer tout haut ce qui était la triste vérité : la maison de Victor Hugo lui était fermée parce qu'il aimait M™" Victor Hu,(j:o.
A ceux qui, comme Fontaney, ne connaissaient qu'à demi Victor Hugo, il ajoutait à sa confidence quelques qualificatifs injurieux pour le mari ; mais, avec les amis du cercle de Victor Hugo, il avait soin de s'en taire et se bornait à confesser ou plutôt à proclamer son anïour. Il étendit même ses « aveux » hors de ce cercle, à Ampère, par exemple, à Xavier Marmier. Par bonheur, amis et étrangers, plus réservés que cet expansif amoureux, lui gardèrent tous le secret, qu'il ne leur demandait pas, et rien n'en transpira, ni auprès de Victor Hugo, ni auprès de la personne directement intéressée.
Au commencement, d'ailleurs, Sainte-Beuve se contentait de laisser entendre que son amour n'était pas ropoMSsé ; il ne prétendait pas qu'il
COMMENT FINIT l'aMOUR DE SAINTE-BEUVE 237
lût partagé, et c'est dans ces tenues modestes qu'il en parlait à Fontaney. Mais, au bout d'un certain temps, comme on pouvait commencer à sourire de cette passion platonique, il dut prendre les airs et se donner le rôle d'un amant heureux.
Ce fut sur un de ses amis plus disposé à être crédule qu'il essaya cette attitude de vainqueur. Ulric Guttinguer fut son grand confident, confident non d'un jour, mais de plusieurs années.
Une singulière figure, cet Ulric Guttinguer, poète de Normandie, romantique de province. On n'admire jamais si bien que de loin : ami de Victor Hugo, d'Alfred de Musset et de Sainte- Beuve, et justement fier de ces glorieuses amitiés, Ulric Guttinguer les flattait, les adulait, leur adressait des vers assez médiocres, plus médiocres que ceux de Sainte-Beuve. Mais il avait sur Sainte-Beuve d'autres supériorités : il était riche, il était beau, il passait pour avoir été souvent aimé.
... Front pâli sons des baisers de femme,
avait dit de lui Ali'red de Musael. Beau! aimé!
on pense s'il fut envié de Sainte-Beuve! Mais quoi! Sainte-Beuve n'éclipsait-il pas d'un seul coup toutes les conquêtes départepientales de Guttinguer, le jour où il se dit à lui, l'amant, — de qui? d'une des plus célèbres beautés de Paris, femme en même temps du plus admiré des poètes !
Guttinguer fut en effet ébloui : on voit dans toutes ses lettres que c'est lui désormais qui enviera Sainte-Beuve.
Son rôle en tout ceci est des plus singuliers : il était catholique et pratiquant, c'était un don Juan dévot ; il ne peut approuver Sainte-Beuve dans son amour adultère ; il ne l'approuve donc pas, mais il l'admire ; « il prie Dieu pour qu'il lui laisse son coupable bonheur! » D'autre part, quand il apprend que Victor Hugo a une maîtresse, il déplore, avec Sainte-Beuve, son égarement; il conjure Sainte-Beuve « de ne pas l'abandonner » : « Le désordre de Victor ne va-t-il pas troubler tout cet intérieur^ ? »
Sainte-Beuve joua encore ce jeu de la confidence avec George Sand, mais sous une forme