‹ Le roman de toutes les femmesChapitre 10 sur 22 · LA MANSARDE · texte numérisé non relu

LA MANSARDE

Laurent et sa compagne descendirent précipitamment de leur voiture, et s’approchèrent du groupe au milieu duquel Tristan était évanoui. Voyant que son ami ôtait hors d’état de lui répondre, Laurent interrogea quelques personnes qui se trouvaient là.

— Il n’est pas blessé? demanda-t-il.

— Non, lui répondit-on ; il n’est qu’évanoui.

— Mais que lui est-il donc arrivé?

— Nous ne savons ; il a poussé un grand cri en étendant les bras, et il est tombé !

— Y a-t-il longtemps? demanda mademoiselle Stella.

— A l’instant.

— Allons, dit Laurent un peu tranquillisé, ce n’est rien, une faiblesse ; cela se comprend, dans son état.

Et, aidé de deux autres personnes, il transporta Tristan, qui n’avait point repris connaissance, dans la voiture de l’artiste, que celle-ci avait mise à sa disposition.

Trois quarts d’heure après, ils arrivaient tous trois au logement que Tristan occupait dans le quartier Latin

STELLA

On mit le jeune homme sur son lit, et, comme Laurent était inquiet en voyant que Tristan n’était point revenu à lui, il envoya chercher un médecin par le portier. Stella, assise sur une chaise, était restée immobile, et promenait ses yeux par la chambre. C’était une petite chambre, plus longue que large, formant pour ainsi dire corridor. Elle recevait le jour par une fenêtre dite tabatière, à la hauteur de laquelle on ne pouvait atteindre qu’en montant sur une chaise. Mais alors on découvrait en partie 1 admirable panorama des environs d* Paris. Les murs de cette cellule désolée suintaient l’humidité qui s’écoulait en grosses larmes jaunes pareilles à des perles d ambre échappées d’un collier rompu. Les meubles formaient l’éclectisme le plus misérable. Le lit, sur lequel Tristan était toujours étendu, immobile et les yeux ouverts, était un de ces lits de forme impériale ; seulement les ornements de cuivre qui le garnissaient avaient été enlevés et vendus dans un jour de besoin : ce lit, garni d’un maigre matelas, était rompu par les insomnies fiévreuses, et les draps qui s’en échappaient étaient de cette toile grossière, rude et grise, qu’on emploie dans les ménages des pauvres gens. La cheminée était encore chargée de fioles et de flacons de pharmacie employés pendant la dernière maladie du jeune homme : cette cheminée, dont le marbre en pierre ôtait rompu, était surmontée d’une petite glace de forme Louis XV, dont le cadre était vermoulu et dédoré; la glace reflétait une grande statuette de la Polymnie antique. Au-dessus de cette glace, on voyait, accrochée au mur, une vieille couronne de bleuets horriblement fanée et qu’on avait voulu

STELLA

préserver de la poussière en l’entourant d’un morceau de gaze. Tous les autres meubles, qui se bornaient du reste à un secrétaire, une commode, un fauteuil dit bergère, et deux ou trois chaises défoncées, étaient tous dans le plus mauvais état de conservation ; c’était enfin le dernier mot du bric-à-brac. Le carreau de la chambre était froid et humide comme les murs.

En examinant tous les détails de ce morne et désespéré séjour, le cœur de l’artiste s’était gonflé de tristesse, et la pitié, cette fleur si prompte à éclore dans le cœur des femmes, venait de s’ouvrir dans le sien.

— Mon Dieu ! dit-elle à Laurent qui était resté comme elle silencieux, comment peut-on vivre ici? c’est horrible!... Mais vous, qui ôtes son ami, Laurent, ajouta Stella, vous devriez forcer ce jeune homme à quitter cet abominable trou ; vous devriez l’y aider, vous le pouvez.

— Ma chère , je vous ai déjà dit que j’ai eu la plus grande peine à lui faire accepter mes services pendant sa dernière maladie. Vous ne connaissez pas l'amour-propre obstiné de ce garçon, et c’est un miracle que j’aie pu le vaincre. Malade assez dangereusement, il m’a fallu employer des trésors de diplomatie pour le faire consentir à recevoir les secours que réclamait son état. Je lui ai proposé cent fois de quitter celte mansarde affreuse, si noire, que le soleil lui-même refuse d’y entrer. Jamais, sur ce point, je n’ai pu parvenir à vaincre l’obstination de Tristan. Il veut rester ici quand môme; ce lieu, dit-il, lui rappelle des souvenirs au milieu desquels il veut vivre.

— Mais enfin, dit Stella, quelles sont ses ressources ? a-t-il des moyené d’existence?

STELLA

— Il n’en avait aucun lorsque je l’ai connu, et vivait alors je ne sais comment. Depuis notre liaison, je lui ai procuré quelques petits travaux; et d’ailleurs ma bourse lui est toujours ouverte.

En ce moment le portier de la maison entra, accompagné du médecin ; c’était celui qui dernièrement avait soigné Tristan.

— Eh bien! demanda-t-il à Laurent qu’il connaissait, qu'est-il donc arrivé? Notre malade aura fait une imprudence sans doute ?

Laurent en deux mots lui expliqua ce qui était arrivé : la sortie de Tristan, la façon brusque dont il l’avait quitté pour courir après quelqu’un, et comment, une demiheure après, ils l’avaient trouvé évanoui dans une allée des Champs-ÉIysées.

— Vous ne savez rien de plus ? dit le docteur, qui tâtait le pouls du malade.

— Je n’ai pu en apprendre davantage, reprit le jeune homme. Seulement, je commence à croire qu’il y a là plus qu’une simple faiblesse. Tristan était plein de force quand il nous a quittés; son évanouissement a certainement une autre cause que la fatigue. Il doit résulter d’une grande commotion morale; seulement, j'en ignore l’origine, car nous n’avons pu, Madame et moi, lui arracher une seule parole pendant le trajet des Champs- Elysées jusqu’ici, et, depuis notre retour, il n’a pas quitté la position où vous le voyez.

— C’est une crise nerveuse, dit le docteur. Seulement, comme je l’ai observé depuis que je le traite, ce jeune homme a une organisation très-bizarre. Ce sont des crises

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