ST K. U. A
muettes, sourdes, intérieures, qui ne se traduisent pas comme d’habitude par des cris et des convulsions. Ainsi, en ce moment, voyez-le, sous ce masque calme, sous cette tranquillité apparente, il doit y avoir une douleur très-violente... plusieurs fois déjà je l’ai vu ainsi.
— Serait-ce dangereux? demandèrent ensemble Laurent et Stella.
— Pas absolument, répondit le docteur, qui s’ôtait mis à une table et préparait son ordonnance. Habituellement cela dure une heure au plus, et se termine par un long sommeil. Il faudrait lui faire prendre cette potion. Il serait prudent aussi que quelqu’un restât auprès de lui. Je reviendrai ce soir, en tout cas.
Laurent envoya le portier chercher la potion indiquée par le docteur. Celui-ci revint peu d’instants après; il était accompagné d'un domestique en grande livrée, auquel il dit en entrant:
— M. Tristan, c’est ici; mais il est malade et ne pourra vous répondre.
— Que demandez-vous? dit Laurent au domestique, pendant que mademoiselle Stella l’examinait attentivement.
— Je viens de la part de mon maître savoir des nouvelles de M. Tristan.
— Votre maître... qui est votre maître?
Le domestique hésita un instant, et finit par ne point répondre. — Mon maître, reprit-il, a su l’accident arrivé tantôt à M. Tristan, et il m’a chargé de venir savoir quelles en étaient les suites, voilà tout.
— Mais encore, qui est votre maître? insista Laurent.
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— M. Tristan le connaît bien, répondit celui-ci; c'est un de ses amis.
Voyant que l’homme à la livrée s’obstinait dans sa discrétion, Laurent lui répondit :
— Vous direz à votre maître que l’accident de M. Tristan n’a pas eu de suite grave, et que demain, sans doute, il sera en état d’aller le remercier de l’intérôt qu’il a bien voulu prendre à lui... Seulement il serait utile que vous me disiez de quelle part vous venez, pour que j’en instruise M. Tristan.
— Ce n’est point la peine, dit encore le domestique ; mon maître voulait avoir des nouvelles de M. Tristan, mais il ne tient pas à ce que celui-ci sache qu’il a envoyé chez lui.
Et il sortit gravement.
— Ah çà, dit Laurent, cet homme est un sphinx en livrée 1
— Non pas, dit Stella; je le connais, moi, et je sais d’où il vient. Cet homme est le premier valet de chambre de M. de Villerey.
— Vous ôtes sûre, dit Laurent, que cet homme appartient au comte de Villerey?
— Je l’ai vu assez souvent autrefois, lorsqu’il venait accompagner son maître à l’Opéra : il doit même m’avoir reconnue*.
— Mais comment se fait-il que le comte de Villerey s’inquiète ainsi de Tristan, et pourquoi veut-il laisser caché l’intérêt qu’il lui porte?
— Nous sommes, dit Stella, sur la voie du mystère. Mais écoutez, dit-elle ; la potion ordonnée par le docteur
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commence à opérer sur notre malade: Tristan a bougé : il ouvre les yeux.
— Il parle, dit Laurent en s’approchant du lit et en aidant celui-ci à se mettre sur son séant.
Tristan, en elTet, venait d'ouvrir les yeux ; ses membres contractés se détendirent peu à peu ; mais un frisson général succéda à l’insensibilité d’où il venait de sortir. 11 regarda Laurent et Stella sans les reconnaître ni l’un ni l'autre. Puis, après avoir levé la tète et tendu le cou dans l’attitude d’un homme qui écoute des sons lointains, il prit sa tète dans ses mains avec un geste désespéré ; scs yeux s’allumèrent et lançaient autour d’eux des flammes fiévreuses; puis, comme s’il reculait devant une apparition, il s’enfonça dans ses couvertures, et poussa deux ou trois sanglots qui étranglèrent et rendirent inintelligibles les paroles qu'il avait prononcées.
— Il faut renvoyer chercher le docteur, dit Stella; son état paraît étrangement inquiétant; je suis maintenant convaincue qu’il s’est passé quelque chose d'extraordinaire pendant le temps qu’il nous a quittés.
Laurent commençait à partager les inquiétudes de l’artiste; penché à demi sur le lit du malade, il épiait le moment où celui-ci sortirait de sa torpeur fiévreuse et laisserait échapper quelque parole qui pouvait révéler la cause mystérieuse de la crise à laquelle il était en proie depuis deux heures.
Une nouvelle cuillerée de la potion', que Stella ingurgita de force entre les lèvres serrées du malade, apporta un peu de calme à la situation de Tristan: il leva les yeux sur sa belle garde-malade, et un vague sourire effleura sa
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bouche. Puis tout d’un coup l’expression de son visage changea encore entièrement; il saisit avec force dans ses mains les mains de l’artiste, et il s’écria :
— Vous!... quoi! c’est vous ici!... Enfin l’on m’avait donc trompé, Hélène!... vous ne m’avez pas oublié... vous vous êtes souvenue, et vous voilà auprès de moi, ici, dans mes bras, ajouta-t-il en entourant d’une forte étreinte la taille de Stella, qui, d'un signe, avait appelé auprès d’elle Laurent pour qu’il vînt l’aider à contenir le délire du jeune homme.
D’une voix toujours violemment émue, mais moins convulsive, et dont les mots étaient pleins de notes caressantes, Tristan continuait :
— O Hélène ! pauvre amie !... vous ôtes venue à temps... Plus tard, vous ne m’auriez pas retrouvé, et je serais«tiort sans vous voir.... C’est fini, c’est fini, voyez-
vous; le bonheur rêvé ne se réalisera plus jamais
Oui, reprit-il plus bas, et comme s’il répondait à une question de l’ôtre imaginaire auquel il croyait parler, oui, je sais que vous m’aimez autant que je vous aime ; vous voudrez- lutter comme j’ai voulu le faire ; mais j’ai été vaincu dans cette lutte, et vous le serez comme moi... Cette femme a juré notre malheur à tous deux, il s’accomplira... Il s’accomplira, reprit Tristan d’une voix plus haute, toujours comme s’d répondait à une interruption. Je connais cette femme, vous dis-je ; elle arrivera à ses fins, et tous les moyens lui seront bons pour y parvenir... Son intérêt d’ailleurs exige que nous soyons séparés... Oh! dès le premier jour, j'avais tout prévu... L’influence qu’elle exerce sur celui de qui dépend mon
sort est invincilile, et rien ne prévaudra contre elle... Ils m'ont condamné, Hélène... Voilà pourquoi j'ai voulu mourir... Mon agonie a été longue et douloureuse... mais je suis à bout de mes souffrances... Votre vue donnera des forces à mon courage.. Ah! Hélène, vous avez
bien fait de venir Vous voyez, je suis raisonnable...
vous leur direz, à ceux qui m’ont persécuté, que je suis mort sans haine... sans colère... Pourtant je suis jeune... et cela est nide et cruel de s’en aller si vite... quand le soleil de ma vingtième année est encore à son midi... Mais mieux valait en finir tout de suite que de prolonger ses tortures... Tenez, Hélène, je vais vous rendre tout ce
que j’ai à vous tous ces charmants souvenirs que
vous m’aviez donnés aux jours lointains de ce bonheur qui ne. devait pas avoir de suite... Vos lettres surtout, reprenez-les... Si on les trouvait ici après ma mo*, mon ennemie pourrait en faire des armes contre vous.
Et Tristan tira de dessous son traversin un petit coffret d’ébène qu’il remit entre les mains de Stella, qui consentit à le prendre, sur un geste de Laurent.
— Il faut absolument renvoyer chercher le médecin, dit Stella ; son délire continue, son pouls est brûlant, il a la lièvre chaude.
— Je vais appeler le portier, dit Laurent; mais en sortant de la chambre il trouva le portier de la maison qui montait au même moment; avec lui montait une jeune fille qui paraissait en proie à une violente émotion.
— Monsieur, dit le portier à Laurent, voici une demoiselle qui veut parler à M. Tristan... Je lui ai dit
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qu’on ne pouvait pas le voir en ce moment, elle a voulu monter; comme vous êtes l’ami de M. Tristan, vous saurez mieux que moi ce qu’il faut faire.
— Bien, mon ami, dit Laurent; allez vite chez le médecin, et tâchez de le ramener avec vous. Tristan va plus mal.
— Ah ! dit la jeune fille en se précipitant dans la chambre, on ne m’avait pas trompée, il est en danger.
Où est-il? où est-il? s’écria-t-elle hors d’elle-même en re-
poussant Laurent. Mais, au premier coup d’œil jeté dans la chambre, elle aperçut Tristan qui avait la tête penchée sur la poitrine de Stella, et elle vit celle-ci qui tenait encore à la main le coffret d’ébène. En levant les yeux, Tristan rencontra ceux de la jeune fille. Un grand cri de surprise s’échappa de sa bouche ; il repoussa violemment Stella, et étendit les bras vers l’inconnue en s’écriant : Hélène! Hélène!
l’entretien.
Pour l’intelligence de ce récit, nous conduirons maintenant le lecteur à l’hôtel du comte de Villerey, dont c’était, ce soir-là, le jour de réception. Il était neuf heures et demie, et une longue file de voitures qui stationnaient devant l’hôtel du comte indiquait qu'une affluence con-
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sidérable do monde devait se presser dans ses salons. Cette fv> te qui, on effet, était la dernière de la saison, avait nécessairement attiré tous les fidèles de l’hôtel, et les personnes qui n’y venaient point régulièrement étaient venues s’y montrer, ne fùt-ce qu’une heure, pour saluer le comte et la comtesse, qui devaient, aussitôt leur salon fermé, quitter Paris pour aller habiter une terre qu’ils possédaient dans le Bourbonnais. Ce départ devait avoir lieu après le mariage de mademoiselle Hélène de Bervilliers avec M. Ferdinand de Meillery, le fat le mieux ganté de France et de Navarre. Mademoiselle de Bervillicrs, fille du général de ce nom, mort pendant l’expédition de Constantine, était restée orpheline de très-bonne heure, et M. de Yillerey, qu’une longue amitié avait lié au feu général de Bervilliers, avait été nommé le tuteur de la jeune fille, qu’il avait laissée dans une maison d’éducation jusqu’à l’époque où son mariage lui avaitpermis de la prendre dans sa maison. Hélène de Bervilliers avait dix-huit ans, et c’est d’elle surtout, pour la définir, en un mot, qu’on eût pu dire, comme le poète : Mens blanda in corpore blando. Ce qui ne gâtait rien à son état dans le monde, la fille du général de Bervilliers était de plus une héritière, dont la dot était suffisamment attrayante pour lui attirer toute une cour d’adorateurs.
A son premier pas dans le monde officiel, aimée comme une fille par le vieux comte de Villerey, Hélène, durant les premiers temps de son séjour à l’hôtel, avait toujours été très-froidement traitée par la comtesse, qui, dans les plus petits détails de la vie privée, semblait prendre à tâche de lui prouver son antipathie, et c’était quelque
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chose de terrible que l’antipathie de madame de Villerey. La suite de cette histoire montrera, sous son vrai jour, le caractère de cette femme, une de ces créatures fatales, venues au monde pour briser les destinées de ceux qui les entourent, et dont on ne peut toucher une fois la main sans qu’il en résulte une blessure au cœur. Cependant, au bout d’un mois, les manières de madame de Villerey changèrent complètement dans sa façon de vivre avec la jeune orpheline, qui avait toujours opposé une douceur angélique aux duretés de toutes sortes dont l’accablait la femme de son tuteur. Cette métamorphose, qui, du reste, ne s’était accomplie qu’après avoir passé par toutes les nuances habiles d'une transition qui devait faire croire à la sincérité de ce retour, étonna néanmoins Hélène; mais elle ne tarda pas à en deviner le véritable motif, et le jour où elle fil cette découverte fut le jour où elle s’aperçut que M. Ferdinand de Meillery, parent de la comtesse, et devenu l’un des familiers de la maison depuis le mariage du comte, était fort empressé autour d’elle. Hélène, pour des raisons qu’on saura tout à l’heure, ne fit aucune attention aux soins dont elle était l’objet de la part du jeune de Meillery, et ce fut cette froideur et cette inattention qui redoublaient l’empressement et les caresses hypocritement maternelles de madame de Villerey, dont le but était d’amener un mariage entre les deux jeunes gens. Aussi fournissait-elle à son protégé tous les moyens possibles pour arriver à la conquête de la pupille de son mari; il est vrai de dire que, commercialement, c’était là une excellente spéculation pour M. de Meillery, à qui il n’allait bientôt plus rester, pour tout bien, que son
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inaliénable fatuité. Il y avait donc ligue évidente entre la comtesse et le jeune homme dont les empressements devenaient de jour en jour plus significatifs au\ yeu\ d’Hélène, quoi qu’elle fît pour ne rien voir. Cependant certains bruits qu’elle entendait vaguement courir autour d’elle, quelques propos indiscrets que lui rapportèrent de jeunes femmes et des jeunes filles de sa connaissance, et plus que tout cela, l’attitude; et les apparences de fiancé accepté que prenait M. de Meillery, avec un grand air de sincérité, vinrent éclairer Hélène, qui avait toujours éprouvé une aversion instinctive pour ce jeune et outrecuidant personnage, et un jour elle fut instruire son tuteur de ce qui se passait. M. de Villerey rassura la jeune fille en lui disant que tous ces bruits n’avaient aucun fondement sérieux, que sa mission de tuteur lui imposait d’empêcher qu’elle ne fût violentée dans ses sentiments, et qu’elle eût à se tranquilliser. Cependant, comme les assiduités de Ferdinand redoublèrent de nouveau, et qu’un soir, au milieu d’une nombreuse réunion, Hélène le vit recevoir les compliments qu’on lui adressait à propos de son prochain mariage, la jeune fille ne put s’empêcher d’être inquiète encore davantage, et elle pressentit qu’elle allait avoir une lutte terrible à soutenir contre l’influence qui protégeait M. de Meillery et le maintenait dans ses impertinentes espérances. Un second entretien qu’elle eut avec son tuteur vint encore autoriser et augmenter ses craintes. Le comte changea de système tout à coup, et aux. premières paroles d’Hélène sur M. de Meillery, il lui répondit qu’une pupille devait avoir l’obéissance d’une fille, et s’en rapporter entièrement aux décisions de
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l’homme que la loi lui avait donné pour père. Sans rien préciser pourtant, le comte fit comprendre à Hélène qu elle avait, en tous cas, tort de rejeter si loin l’union très-honorable que paraissait désirer M. de Meillerv; et, sur ce propos, le comte fit du jeune homme un portrait des plus avantageux.
Comme Hélène, atterrée devant ce changement qui venait de se manifester dans l’esprit de son tuteur, combattait avec toute la force que lui donnait la répulsion qu elle éprouvait pour M. de Meillerv; comme elle essaya môme de rappeler timidement et avec toutes sortes de recherches de langage, que son cœur ne lui appartenait plus et qu’il était donné depuis longtemps déjà : A celui que vous savez bien, ajouta-t-elle plus bas encore, en voyant les nuages de colère sourde que cet aveu faisait monter au visage de son tuteur; celui-ci, pour toute réponse, et malgré ses supplications éplorées, renvoya brusquement Hélène en lui disant :
— Au surplus, ces affaires-là ne me regardent pas ; ma femme s’est chargée de votre avenir, vous savez combien vous lui ôtes chère, et c’est montrer au moins de l’ingratitude en reconnaissant si mal les soins dont elle vous entoure.
Hélène baissa la tête, elle était toute seule à lutter contre sa destinée.
Le lendemain môme, un peu avant la soirée, après un entretien qu’elle avait eu avec son mari, la comtesse de Villerey annonça à Hélène que M. Ferdinand de Meillery avait demandé sa main et que, comme ce mariage satisfaisait au delà de tous les désirs, les convenances.
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M. de Villerev avait répondu au jeune homme qu’il acceptait au nom de sa pupille, et qu’on allait faire en sorte d’abréger toutes les lenteurs des formalités pour que le mariage pût s’accomplir avant le départ pour la campagne.
M. de Meillery, de son côté, sûr de la promesse de M. de Villerey, et protégé par sa femme, s’occupa d’Hélène avec plus d’insistance qu'il ne l’avait jamais fait. C’étaient tous les jours des galanteries, des bouquets, des madrigaux, qui rendaient Hélène encore plus malheureuse. Cependant, voyant l’inutilité d’une lutte ouverte contre ceux qui voulaient violenter son opinion, Hélène parut prendre un parti, et devint plus calme; mais c’était ce calme trompeur qui couve une résolution prise.
Cette résignation apparente d’Hélène, au lieu de satisfaire madame de Villerey, l’inquiéta au contraire, comme elle inquiétait de son côté M. de Meillery, qui ne s’était jamais abusé sur la nature des sentiments qu’il inspirait à Hélène, mais qui n’était point homme à s’en embarrasser; car, pour lui, la question d’intérêt était bien au-dessus de la question de conscience. Seulement, comme nous l’avons dit, l’attitude d’Hélène pendant les préparatifs de ce mariage, dont on voulait hâter la célébration, donnait de vagues appréhensions à Ferdinand; avec cette prescience qu’on acquiert en de certaines occasions, il lui paraissait entendre sourdre dans l’avenir des événements qui s’élèveraient entre lui et la jeune fille, et qui viendraient mettre à néant toutes ses espérances de vanité et de fortune. Il confia ses craintes à sa protectrice, madame de Villerey.
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— Allons donc, Ferdinand! lui répondit la comtesse; tous n’êtes pas raisonnable, et vos terreurs sont des enfantillages! Votre mariage est convenu, l’époque de sa célébration est fixée, il s’accomplira; qui pourra l'empêcher? La volonté d’Hélène est sans force, et elle l’a bien compris en se soumettant aux désirs de son tuteur, qui, vous le savez, ne fait que ce que je veux.
— Mais, Madame, reprit Ferdinand, mademoiselle Hélène ne m’aime pas; et cette résignation dont vous me parlez est peut-être encore quelque chose de plus dangereux pour moi qu’une résistance poursuivie. J’ai étudié le caractère de cette jeune fille, et j’ai cru m’apercevoir qu’elle avait à un haut degré la science de dissimulation qui, chez les femmes, et particulièrement chez les natures timides, atteint toujours les proportions du génie.
— Mais enfin, que concluez-vous? et à quoi téndent toutes vos paroles?
— Je conclus. Madame, reprit Ferdinand, que votre pupille a en tète quelque projet dont le résultat n’éclatera qu’au moment où nous ne pourrons plus le conjurer... Et, s’il faut tout vous dire, j’estime que cette antipathie que mademoiselle Hélène professe contre moi a sa source dans l’estime qu’elle éprouve pour un autre.
— Qui peut autoriser un pareil soupçon ? fit madame de Villerey.
— Ne donnez point à mes paroles un autre sens que celui qu’elles ont réellement. Madame, reprit Ferdinand. J’ai, je vous le répète, des soupçons, mais purement moraux. Seulement, et l’expérience qu’en d’autres occasions j’ai pu faire de ces sortes de phénomènes me ferait
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aflirmer que j’ai encore aujourd’hui raison dans mes prévisions, je dois avoir, j’ai un rival! Mais où est-il? qui est-il? voilà ce que j’ignore, et ce que je veux ignorer quand môme, ajouta Ferdinand en s’inclinant devant madame de Villerey avec un sourire affecté.
— Et quand vous auriez raison dans vos soupçons
bizarres et non justifiés, dit la comtesse, cela changerait-
il vos résolutions? La belle affaire! quelque amourette
de pensionnat; moins encore, une fantaisie imaginaire,
une idvlle comme il en fleurit dans le cœur des adoles- */
centes ! Seriez-vous donc jaloux d'un vague idéal ?
Ferdinand sourit d’un air de doute, et jeta à madame de Villerey un regard qui parut l’étonner.
— Point tant d’ambages, Monsieur! dit-elle, et sans plus tarder venez au but : que savez-vous sur le compte de mademoiselle Hélène ?
— Je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit, fit Ferdinand; et, après avoir humblement salué madame de Yillerev, il sortit.
-Qu est-ce que cela signifie? dit la comtesse; et elle sonna une de ses femmes.
— Sophie, lui dit-elle, priez mademoiselle Hélène de passer chez moi.
Au bout de cinq minutes, la femme de chambre revint :
— Mademoiselle est sortie, dit-elle.
— Sortie! lit madame de Villerey. Seule, c’est singulier ! au moment d’entrer au salon ! Qu’est-ce que cela signifie? Et en proie à une inquiétude croissante, la comtesse entra chez son mari.
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l’intrigue.
Comme madame de Villerey quittait son appartement pour se rendre à celui de son mari, un domestique, occupé par quelques apprêts pour la soirée, aperçut la comtesse qui allait frapper à la porte du cabinet du comte.
— Monsieur n’est pas chez lui, dit le domestique en s'inclinant profondément devant sa maîtresse.
Celle-ci s’arrêta un instant surprise; puis ayant entendu un bruit de voix dans la pièce où elle se disposait à entrer, elle dit au valet :
— Monsieur est rentré : je l’entends parler.
— Monsieur le comte est en effet chez lui, dit le domestique un peu interdit; mais il désire être seul, et a défendu de laisser entrer personne.
Madame de Villerey frappa du pied le plancher avec une impatience qui n’allait sans doute pas tarder à devenir de la colère; mais deux ou trois minutes de réflexion froide calmèrent son humeur irritable. Elle quitta donc ^antichambre en disant au domestique de son mari :
— Vous viendrez m’avertir aussitôt que monsieur le comte sera libre.
— (Jtf est-ce que cela veut dire? murmurait-elle à voix basse; M. de Villerey enfermé chez lui, en conversation
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secrète avec son premier valet de chambre, car c’était bien lui : j’ai reconnu sa voix, et je suis certaine d’avoir entendu aussi prononcer le nom de Tristan. Que peuventils donc avoir à se dire sur le compte de ce jeune homme? Il y a quelque chose qu’on me cache, cela est sûr. Mais je veux tout savoir, et je dois tout savoir, et je saurai tout, ajouta la comtesse avec un geste et un accent de souveraine résolution. Et, sortant de sa chambre à pas discrets, elle profita de la disposition de l’appartement, en gagnant par des couloirs de service une seconde porte qui donnait sur le cabinet où son mari était, comme elle l'avait supposé, en conversation avec son premier valet de chambre. Posée sur la pointe des pieds, la tête appuyée contre la porte du cabinet, les yeux au guet et l’oreille aux écoutes, la comtesse n’entendit d’abord que des voix indistinctes et des paroles décousues dont le sens ne lui était pas perceptible. Seulement de temps en temps revenait un nom qui redoublait la curiosité de la comtesse ; et au bout de cinq minutes, bien que ceux qui parlaient n’eussent point élevé la voix, madame de Villerey, déjà habituée, ne perdait pas une de leurs paroles.
— Ah, ahl dit-elle en entendant le comte de Villerey qui parlait alors à son domestique, Ferdinand ne s’était pas trompé, on conspire... contre moi;... mais avant une heure j’aurai établi une contre-mine.
— Le plus grand secret et les plus grandes précautions surtout, disait le comte; que personne au monde ne se puisse douter de ce que je médite I
— Soyez tranquille, Monsieur, répondait Philippe, le vieux domestique, s’il ne faut que de la discrétion et de
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la prudence pour que la chose réussisse, nous sommes sûrs de la victoire.
— Ainsi donc, ce soir, après que tout le monde sera parti, tu m’amèneras un fiacre au coin de la nie.
— Tout sera préparé, monsieur le comte; seulement, comme l’heure approche où le monde va arriver, et que je ne pourrai plus parler à Monsieur le comte du reste de la soirée, je crois que Monsieur ferait bien de me donner maintenant la lettre que je dois porter. Je l’irais sur-le-champ remettre moi-méme à son adresse, et j’aurais immédiatement une réponse certaine.
— Tu as raison, dit M. de Villerey. Je vais écrire cette lettre et te la remettre.
Il se fit alors un instant de silence, pendant lequel la comtesse n’cntcndit que le bruit d’une plume qui crie sur le papier.
— À qui donc écrit mon mari? pensait la comtesse, dont l’impatience et la curiosité, également irritées, arrivaient graduellement au plus haut degré Je suis arrivée trop tard, dit-elle en frappant du pied, au risque de trahir sa présence ; il me faudrait au moins deux heures pour recoudre entre eux les lambeaux de conversation que j’ai entendus, et leur donner un sens. Le mot de cette énigme mystérieuse doit être dans cette lettre que va porter Philippe... Oh! cette lettre, il faut que je l’aie. Mais comment l’avoir?
Comme elle entendit ouvrir la porte opposée à celle où elle était aux aguets, madame de Villerey supposa que le domestique de son mari était sorti, et que le comte était seul. Pour en être plus sûre, elle regarda
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au travers de la serrure, et aperçut le comte de Villerey qui était seul en effet. Assis en face d’une table, et la tête appuyée dans ses mains, il avait pris une attitude méditative et désolée. Tout à coup il se leva, fit trois ou quatre pas dans la chambre, et se frappa le front en s’écriant :
— Pauvre enfant!... pauvre enfant!... mon Dieu !... mon Dieu!...
— Allons, dit madame de Villerey, encore une réaction que j'aurai à combattre. Heureusement que cette soirée m’en offre les moyens... Mais le comte a pris une résolution... il ne s’en tient pas aux paroles... il agit cette fois... Tenons-nous sur nos gardes... Et d’abord cette lettre... il faut absolument que je l’aie.
Aussi discrètement qu’elle était venue, la comtesse se retira dans ses appartements. En passant dans l'antichambre, elle retrouva le domestique qui peu de temps avant l’avait empêchée d’entrer chez son mari.
— Philippe est-il là? lui demanda-t-elle.
— Je crois que oui, madame la comtesse; seulement il s’apprête à sortir : monsieur le comte l’a chargé d’une commission.
— Vous lui direz de passer chez moi avant de sortir ; j’ai à lui parler.
— Oui, madame la comtesse, fit le valet en s’inclinant.
.Rentrée dans sa chambre, madame de Villerey se jeta
sur un fauteuil, devant une petite table à écrire, et griffonna à la hâte un billet à sa modiste. Comme elle écrivait l’adresse, Philippe entra.
— Madame la comtesse m’a fait demander?
— Ah! c’est vous, Philippe, dit madame de Villerey.
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Vous sortez pour le service de monsieur le comte?
— Oui, madame la comtesse.
Madame de Villerey jeta un rapide coup d’œil pour voir si par hasard le domestique de son mari n’avait point dans les mains cette fameuse lettre qui l’inquiétait tant.
Philippe avait les mains vides.
— Allez-vous loin, Philippe?
— Chez le banquier de Monsieur.
— Ah ! rue de Provence. Cela tombe on ne peut mieux. J’ai là une lettre très-pressée pour ma marchande de modes, qui demeure rue de la Paix, vous la porterez en même temps.
— Volontiers, madame la comtesse, répondit Philippe à madame de Villerey qui lui remit la lettre quelle venait d’écrire.
— Allez, lui dit-elle.
Lorsqu’elle fut seule, la comtesse sonna sa femme de chambre.
Mademoiselle Sophie accourut.
— Sophie, lui dit madame de Villerey brièvement, écoutez bien ce que je vais vous dire. Vous allez mettre un chapeau et vous tenir dans l’antichambre, comme si vous étiez près de sortir. Dans cinq minutes, vous verrez le valet de pied François qui s’apprêtera à sortir aussi. Il aura deux lettres à porter. Vou% lui direz que vous allez dans la Chaussée-d’Antin, et que si c’est de ce côté que sont ses commissions, vous pourrez vous en charger. François est paresseux, et sera bien aise de profiter de l’occasion, et au besoin vous vous en chargerez. Vous sortirez, et vous reviendrez dans une heure
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me rapporter les deux lettres. Allez.,, soyez discrète. Vous savez que je suis bonne.
Mademoiselle Sophie était une fille intelligente, elle était taillée sur le patron de ces soubrettes rusées qui fonctionnent dans le vieux répertoire à grands coups de malice et de perfidie. Elle ne se perdit point en protestations, elle alla se mettre à son poste. Après qu’elle l’eût quittée, sa maîtresse sonna violemment.
Le valet de pied François se présenta :
— Madame appelle?
— Oui. Est-ce que Philippe est parti?
— Pas encore, Madame, il donne des ordres à l'office, mais il s’en va à l’instant.
— Rappelez-le, dit la comtesse. J’ai quelque chose à lui dire, vous reviendrez avec lui.
Deux secondes après, les deux domestiques entraient chez leur maîtresse.
— Philippe, dit la comtesse au valet de chambre de son mari, j’ai oublié de mettre le numéro de ma modiste. C’en est une nouvelle chez qui vous n’êtespas allé encore, vous n’auriez pas pu trouver. Rendez-moi la lettre que je mette le numéro.
Philippe tira machinalement deux lettres de sa poche, celle de la comtesse et celle du comte. Madame de Ville* rey prit une plpme et ajouta le numéro, qu’elle avait omis à dessein pour avoir un prétexte de rappeler Philippe. Cet oubli réparé, elle rendit la lettre au domestique; mais, en la lui remettant dans la main, elle jeta, comme par mégarde, un coup d’œil sur la pendule, qui marquait neuf heures*
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— Oh! dit-elle, comme il est tard!
— Tout le monde va arriver.
— 11 y a déjà des voitures dans la cour, dit Philippe. Mais M. le comte est au salon.
— Mais, dit la comtesse, j’y songe, Philippe, vous ne pouvez sortir maintenant. Il faut que vous surveillez l’office; la dernière fois le service a été très-mal fait, parce que vous n’étiez point là. Il faut absolument que vous restiez. Ma lettre n’est pas si pressée, on la portera demain.
— C’est que M. le comte m’a bien recommandé la lettre à son banquier. C’est pour une affaire de bourse, qui ne souffre pas de retard, m’a dit M. le comte...
— Alors, c’est différent, dit madame de Villerey, si cette lettre est importante, il faut la porter sans retard; mais voici François qui est moins indispensable que vous ici, et qui se chargera de ces commissions; donnez-lui vos deux lettres.
François fit la grimace.
Philippe hésita un instant; mais ne soupçonnant pas le piège où on voulait le faire tomber, et n'avant aucune objection à faire pour ne pas obéir à la comtesse, il lui répondit qu'il allait faire comme elle le désirait.
En effet, en sortant, il remit ses deux lettres à François.
Mais en lui donnant celle de M. de Villerey, qu’il lui désigna plus parliculièrement, Philippe dit à son camarade :
— Cette lettre ne m’a pas été remise par le comte , c’est M. de Meillery k qui m'a chargé de la porter. Il y
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aura un bon pourboire, nous le partagerons. Va vite.
— Hum ! dit François en prenant les lettres, ce M. Ferdinand, il est sans gène, on voit bien qu’il va bientôt être de la maison.
— Pas encore, dit Philippe entre ses dents.
— Hein ! lit François.
Philippe n’eut pas l’air d’avoir entendu, et se dirigea vers l'office.
— 11 fait un temps de tous les diables, murmurait François... J’aimerais mieux rester ici, que d’aller me morfondre à la pluie. Ce vieux Philippe, il ne s’est pas fait prier deux fois pour se décharger de sa besogne sur mon dos...
— Qu’est-ce que vous avez donc à grogner comme cela, monsieur François? dit Sophie, qui attendait le valet de pied.
— Je n’ai rien; je vais à l’autre bout de Paris.
— Tiens, moi aussi, dit Sophie.
— Ah! vous aussi. A quel bout, s’il vous plaît?
— Qu’est-ce que cela vous fait? Je vous vois venir, paresseux. Vous voulez me passer une corvée; mais je vous préviens que je sors pour mon compte, et que je ne me charge pas de votre besogne.
— Je ne vous demande rien, dit François en mettant son chapeau de livrée. Bonsoir, dit-il.
— Eh ! attendez donc, puisque vous sortez, vous allez m’accompagner jusqu’au pont. J’ai peur dans ces rues désertes.
— Vous allez donc de l’autre côté de l’eau?
— Oui, je vais dans la Chaussée-d’Antin.
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— Alors, je vous accompagnerai jusque-là, je vais aussi clans ce quartier.
— Bail! dit Sophie, quoi faire?
— Deux lettres à remettre.
— Ah ! fit Sophie, si ce ne sont que des lettres et que cela vous oblige de ne point sortir, je me charge de vos lettres. Je croyais que c’était encore quelque paquet.
— Vrai? dit François, vous seriez assez bonne? Je suis très-fatigué, voyez-vous... et vous me rendrez service; mais n’allez pas les oublier au moins, ces lettres.
— Soyez donc tranquille , reprit la malicieuse fille , qui avait déjà les deux lettres dans sa poche et qui se sauva sans retard.
— Je ne suis pas fâché de la circonstance, grommelait François... Seulement, comme ce vieux Philippe grognerait pendant une heure s’il savait que je n’ai point fait ma commission, je m’en vais aller jaser un bout de temps avec le suisse.
Quant à mademoiselle Sophie, elle avait fait, à part elle, cette judicieuse réflexion, que si la comtesse paraissait tant tenir à avoir entre les mains les lettres pour lesquelles on lui avait fait jouer la petite comédie que nous venons de raconter, la comtesse ne serait pas fâchée que ces lettres, ou plutôt cette lettre, car il n’y en avait qu’une d’intéressante, lui fût remise tout de suite, au lieu de la recevoir seulement dans une heure ; en conséquence, très-enchantée de sa petite logique, mademoiselle Sophie alla discrètement frapper à la porte de sa maîtresse, qui s'apprêtait à entrer au salon.
— J’ai les lettres, Madame, dit la femme de chambre
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à la comtesse. Celle-ci prit les deux billets, et dit à So-. pliie : — C’est bien, maintenant sauvez-vous. Ah! à propos, mademoiselle Hélène doit être rentrée, faites-la prévenir que je l’attends pour entrer au salon.
— Mademoiselle Hélène n’est pas rentrée, Madame, dit une voix derrière la comtesse.
Celle-ci se retourna, et se trouva en face de Ferdinand de Meillery, qui continua :
— Mademoiselle Hélène est sortie il y a deux heures, et n’est pas rentrée encore; mais si vous désirez la voir, je puis vous indiquer l’endroit où vous pourrez la trouver.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire. Madame... que maintenant mes soupçons sont appuyés sur des preuves. Il y a un mystère que nous ignorons. Mais je suis sur sa trace... et avant peu nous en aurons la clef...
— Cette clef, dit la comtesse en tirant de sa poche la lettre du. comte que venait de lui remettre Sophie; cette clef, la voilà, monsieur de Meillery. Moi aussi, j’ai pris mes précautions. Dans une heure trouvez-vous dans le petit boudoir bleu. Je vous y attendrai pour causer. Maintenant, il faut que j’entre au salon. Donnez-moi votre bras, je vous prie.
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