LA REINE DE LA MODE
Madame la comtesse de Yillerey n’eut qu’à paraître pour exciter l’admiration générale ; et pourtant toutes les personnes qui assistaient à la soirée la connaissaient depuis longtemps, et plus d’une fois déjà l’avaient vue dans un de ces merveilleux appareils de toilette où sa beauté faisait quand même, partout et chez tous, éclore instinctivement cette admiration spontanée qui s’exprime par le regard ou la parole. Madame de Yillerey avait vingtcinq ans, l’âge où toutes les beautés de la femme ont atteint leur entier épanouissement ; elle était d’une taille moyenne, comme Yénus, Cléopâtre, Nais, comme toutes les femmes qui en naissant ont reçu du ciel la couronne de la beauté; son visage était de ceux qui délient la science du physionomiste le plus habile : l’analyse absolue en était impossible, tant il était mobiie, prompt à refléter les métamorphoses de sentiment qui, sans tran-sition, s’opéraient dans l’esprit de la comtesse. L’observation la plus acharnée devait donc toujours être en défaut, et ne pouvait guère obtenir que des résultats relatifs en examinant les lignes énigmatiques de ce visage, tantôt calme et doux comme celui d'un enfant qui ne sait rien des choses de la vie; tantôt agité et coloré de cette pourpre qui du cœur monte au front de la jeune fille qui
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en est à son premier rêve d'amour; tantôt sauvage, ardent, terrible, comme le masque de lady Macbeeh.
Au moment où madame de Viilerey venait d’entrer dans ses salons, où se trouvaient réunies les plus jolies femmes de Paris, les plus somptueuses fleurs du parterre aristocratique, dirait M. Dupaty, le visage de la comtesse exprimait le contentement et la tranquillité dans leur plus complète plénitude : son front lisse et mat se détachait, comme un fragment de marbre, du milieu des ondes d ebène de sa chevelure, harmonieusement ornée de fleurs d’un rouge sanglant; son cou splendide, et qu’on eût dit sculpté par tous les ciseaux de la grâce, luttait de blancheur et d’éclat avec les éclatantes perles blanches de son collier, dont chaque grain avait peut-être coûté la vie à un plongeur des mers de l’Amérique. Sa robe, en velours vert émeraude, avait une coupe à la fois majestueuse et élégante, et toute cette toilette, qui pourtant avait été improvisée au milieu de grandes inquiétudes d’esprit, attestait, chez la comtesse, une science admirable de l’art de se bien mettre. Il est vrai que nulle femme du monde ne savait, comme elle, à première vue, prévoir le succès ou la chute de telle ou telle invention nouvelle de l’industrie parisienne. La comtesse avait en cela de sublimes instincts, et était consultée par toutes les femmes de sa connaissance, comme l’infaillible prophétesse de la mode. La comtesse, accompagnée par M. Ferdinand de Meillery qui paraissait très'préoccupé, venait de traverser le salon de conversation où un groupe de jeunes gens, des diplomates futurs, s’occupaient à grand brait de la politique... de l’Opéra... En ce moment.
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ces messieurs causaient de la prochaine rentrée d’une diva de ballet. La comtesse entendit un nom qui l’attira vers le groupe. Elle pria Ferdinand de la quitter...
— Allez m’attendre où je vous ai dit, à dix heures dans le petit salon bleu, lui dit-elle; puis, prenant le bras d’une femme de ses amis, madame de Villerey s’approcha comme très- indifféremment du groupe où l’on s’entretenait de mademoiselle Stella, cette fdle aux pieds légers, dont les grâces venaient tout récemment de faire tourner la tète à tous les membres des deux chambres britanniques.
— De qui donc parlez-vous, monsieur de Puyrassieux? fit madame de Villerey à l’un des jeunes gens.
— Il s’agit de Stella, la danseuse de l’Opéra, que M. de Vérigny, dans un lyrisme qui doit avoir une cause secrète, ose comparer à la divine Taglioni.
— Oh! fit la comtesse... M. de Vérigny a le génie de l’exagération.
— Je ferai observer à M. de Puvrassieux que je n'impose pas mes opinions, dit M. de Vérigny. Mademoiselle Stella, dont nous parlons, est une artiste d'un talent remarquable. Merveilleusement servie par la nature, elle a le génie de son art. Nulle mieux qu’elle n’a jusqu’à présent compris si bien, et si bien rendu la poésie du mouvement, et on a jeté des forêts de lauriers sous les pieds de beaucoup de ses rivales qui ne la valaient pas.
— Vous faites un vrai feuilleton, mon cher, dit M. de Puyrassieux. Votre Stella a, en effet, quelque talent, je ne dis pas non, mais ça ne l'empêchera pas de rester
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toute sa vie dans la pénombre de troisième plan. Il ne suffit pas de savoir danser pour être danseuse.
— Tiens! voilà de Puyrassieux qui joue du paradoxe, dit un jeune homme qui venait de s’approcher.
— Ah! et que faut-il donc encore?
— Je vous dirai cela à souper, répondit M. de Puyrassieux, indiquant par un geste imperceptible presque, qu'il était gêné par la présence de la comtesse et de son amie.
Madame de Villerey s’aperçut que sa présence était un obstacle au développement de l’opinion de M. de Puyrassieux sur mademoiselle Stella, et comme cette conversation pouvait avoir quelque intérêt pour elle, elle ne voulut point l’interrompre; et, entraînant à quelque distance la femme qui l’accompagnait, et avec qui elle engagea une conversation futile, elle put entendre tout ce qui se disait entre les jeunes habitués du balcon de l'Opéra.
— Pourquoi donc Stella n’est-elle pas une vraie danseuse, mon cher de Puyrassieux? 11 est vrai qu’elle n’est point maigre comme un ange de cathédrale gothique, mais ce n’est pas là, ce me semble, un motif suffisant pour l’empêcher d’atteindre à la réputation qu’elle mérite, et qu’elle posséderait déjà sans les coteries de coulisse, et sans l’injustice qui est la devise de MM. les chevaliers du feuilleton.
— Décidément, mon cher Vérigny, vous avez une passion pour cette jeune sylphide, riposta M.de Puyrassieux. Vous n’êtes pas le premier, vous ne serez pas le dernier, car mademoiselle Stella a des yeux qui met-
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tent le feu aux quatre coins des cœurs ; seulement, c’est une fille bizarre, qui regarde tranquillement les incendies en se croisant les bras. Ainsi, tenez-vous pour prévenu ; on appelle cela de la vertu, moi je dis que ce n’est que de l’hypocrisie.
— Pourquoi n’y aurait-il pas des exceptions?
— Les exceptions de ce genre n’existent pas sous le ciel de l’Opéra surtout, dit M. de Puyrassieux. D’ailleurs les exceptions ont toujours tort : la vertu de mademoiselle Stella est peut-être une chose à laquelle elle n’attache tant de prix que dans l’intention d’augmenter celui de sa beauté; c’est une espèce d’appoint.
— Heureusement que ces dames ne peuvent pas nous entendre, dit M. de Vérigny en regardant la comtesse et son amie qui causaient à voix basse à quelque distance.
— Ah çà, mon cher de Puyrassieux, dit M. de Vérigny, si vous vous étonnez de mes sympathies pour Stella, me permettrez-vous d’être surpris de vos attaques contre elle? Serait-ce point de la rancune, hein, mon bon?
— Si cela était, on le saurait, et je ne m’en cacherais point, dit M. de Puyrassieux; je n’ai jamais regardé Stella qu’au travers de ma lorgnette, et je ne l’ai jamais vue que sous les paillettes de ses costumes. Je ne la trouve même pas fort jolie.
— C’est votre lorgnette qui ne voit pas clair. Elle est en vérité charmante, dit une autre voix.
— Moi, dit un autre, je lui pardonne sa vertu en faveur de son talent.
— Puyrassieux est un fourbe, dit tout bas un artiste à M. de Vérigny. Il a été fou de Stella pendant un an;
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il lui a écrit, signé de son nom, des volumes de lettres; il a escaladé pour elle les cimes de l’extravagance, mais tout cela sournoisement, sans franchise ; c’est peut-être pourquoi Stella la repoussé, car elle avait, je crois, du goût pour lui. C’est une fdle de beaucoup d’esprit. Le jour où de Puyrassieux s’est marié avec la nièce du marquis Félipè, Stella lui a renvoyé toutes ses lettres, et voilà maintenant, on ne sait pourquoi, qu’il se livre envers elle à des hostilités indignes d’un galant homme. On m’assure qu’il abuse de l’influence qu’il exerce dans un grand journal pour faire éreinter , comme on dit dans la presse, cette pauvre Stella, dans les feuilletons du lundi.
— Ah çà ! à quel propos ?. . .
— Vanité blessée, mon cher, et voilà tout.
— Mais on dit qu’il adore sa femme, cette belle Espagnole qui était ici tout à l’heure?
— Il adore sa femme, oui ; mais il exècre Stella la. danseuse, parce qu’il a eu vent de la belle^passion dont elle s’est éprise pour un pauvre diable sans le sou; tandis que lui, riche, noble, grand seigneur, a été éconduit comme un écolier.
— Ah çà ! mais, c’est un roman?
— Tout un roman.
— En vérité, oui, tout un roman, répéta l’artiste à M. de Vôrigny ; et la Stella en a comme cela dix volumes au fond de son passé. Seulement, cette fois, il est à croire qu’elle y mettra un dénoûment, et un dénoûment contrôlé et paraphé par M. le maire ou son adjoint. Voilà comment j’ai su l’histoire : tantôt vint à la maison, pour
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voir un de mes parents qui est malade, mon vieil ami le docteur Durand. Comme c’est un homme très-répandu dans un certain monde, très-fécond en petits scandales de tous genres, je taille une bavette avec le docteur toutes les fois que l’occasion s’en trouve; et comme le docteur est indiscret, j’en apprends souvent de belles avec lui. Cette fois, il ne me donna pas le temps de l’interroger, et sachant, il sait tout, ce diable d’homme 1 que je m’étais occupé autrefois de la petite Stella qui est charmante, quoi qu’en dise le rancunier Puyrassieux, le docteur me vint couler à l’oreille le secret que le hasard lui avait fait découvrir, à savoir que la belle sylphide est amoureuse folle d’un pauvre diable de je ne sais quoi, qui demeure dans un taudis du quartier Latin, où il a été le visiter deux fois aujourd’hui ; car ce pauvre diable, un poëtc, dit le docteur, est en proie à une fièvre cérébrale qui l’achemine rapidement à son dernier sonnet. La Stella s’est constituée son ange gardien, et avec les baumes de la médecine lui offre ceux de son amour. C’est un spectacle ravissant! dit le docteur. Si le malade en revient, il épousera Stella, et ce sera très-joli! Voilà mon roman ; qu’en dites -vous?
— En effet, c’est très-joli! dirent quelques-uns des assistants en riant.
Madame de Yillerey ne prêtait pas la moindre attention aux paroles de sa compagne, et était au contraire tout oreilles à ce qui se disait dans le cercle où M. de Yérigny, mal renseigné par son bavard docteur, avait raconté ce que nous venons de dire.
— Épouser un poète! dit un jeune homme rose et
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blanc, élève consul dans le Levant, cela prouve la vérité de l’axiome : La vertu trouve tôt ou tard son châtiment. C’est bien fait pour Stella ! Je suis de l'avis de Puyrassieux, moi! je n’aime point les exceptions; Stella en était une. Mais où donc est-il, de Puyrassieux?
— Le voilà là-bas dans un coin, qui lit un billet.
— Un billet! mais c’est scandaleux! cela n’a pas de nom ! C’est un billet doux ! En plein salon ! quelle fatuité! A trois pas de sa femme! quelle outrecuidance!
Le jeune élève consul s’approcha du comte de Puyrassieux, qui se tenait en effet solitaire dans un des angles du salon, et paraissait lire avec étonnement un billet qu’il tenait à la main.
— Mon cher, dit le jeune homme, vous êtes trop indiscret! On ne fait pas ces choses-là devant le monde! Que diable ! c’est un billet doux que vous lisez là? Mais nous soupons ensemble ce soir avec tous ces Messieurs ; vous nous ferez voir la signature. Pour le moment, venez écouter les belles choses qu’on raconte là-bas à propos de mademoiselle Stella, votre tigresse!
— Mais que dit-on sur Stella? fit M. de Puyrassieux.
En deux mots le jeune homme lui conta ce qui venait
d’étre dit par l’ami de M. de Vérigny.
M. de Puyrassieux jeta un petit éclat de rire. Ah! la bonne aventure ! s’écria-t-il ; c’est fort gai ! Mais ce pauvre de Vérigny est d’une innocence primitive, s’il croit cela! Allez ! mademoiselle Stella n’est pas si niaise; et voici qui nous en apprend de belles sur son compte ! ajouta M. de Puyrassieux en montrant le billet qu’il était en train de lire quelques minutes auparavant. Et il se
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remit à rire, en tortillant ses mains et en murmurant à demi voix. . . Ah ! mon Dieu , que. tout cela est gai !
— Qu’avez-vous? dit le jeune homme; si vous aviez par hasard mis la main sur un bon petit scandale, confiez moi le premier mot, je suis diplomate, je devinerai le reste.
— Dites à ces Messieurs de passer dans le petit salon de jeu, nous serons plus libres, et je vous conterai la chose. Ah! ce pauvre de Vérigny, je vais lui faire bien de la peine en étant l’auréole qu’il allume au front de cette déesse d’opéra. Voyez- vous, mon cher, acheva M. de Puyrassieux, en montrant la lettre qu’il avait à la main, avec ce méchant papier, j’ai de quoi mettre tout Paris en gaieté pendant plus de trois semaines. Allez, je vous attend dans le petit salon de jeu.
— Messieurs, dit le jeune homme en se rapprochant du groupe qui avait observé son entretien avec le comte de Puyrassieux, M. de Puyrassieux veut nous faire la communication d’un secret gros de scandales de premier ordre: il demande vos oreilles pour l’entendre, en attendant qu’il demande vos bouches pour répéter ce qu’il va vous apprendre. M. de Puyrassieux me paraît avoir le dessein de vous prendre pour trompettes.
— Qu’est-ce donc? fit M. de Vérigny.
— Ah! dit le jeune homme, tenez, si vous m’en croyez, ne venez pas, de Vérigny, car il paraît que de Puyrassieux a entre les mains de quoi casser d’un seul coup les ailes de votre ange céleste, mademoiselle Stella.
— Quelque mensonge...
— Point, je vous prie, mais une bonne preuve authentique, signée et mise sous enveloppe, armoriée, à
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ce qu’il m’a paru, une lettre enfin, tombée de la poche du hasard, sous les pieds de notre ami de Puyrassieux. a
— Tiens, liens, tiens, dirent tous les jeunes gens, allons...
— Pas tous ensemble. Messieurs, les uns après les autres, et à distance.
En ce moment même, madame de Villerey, dont l’oreille était plus que jamais attentive, villa pendule de la cheminée qui marquait dix heures, heure où, comme on le sait, elle devait aller rejoindre Ferdinand dans le petit boudoir bleu.
— Je vous laisse un moment, dit-elle à sa compagne, j’ai des ordres à donner. Et elle traversa le grand salon.
— Ah! pensait-elle, le boudoir n’est séparé que par une cloison du salon de jeu où ces messieurs se donnent rendez-vous; je pourrai entendre les confidences de M. de Puyrassieux sur mademoiselle Stella, et ces confidences m’expliqueront ce que la lettre de mon mari à cette demoiselle pourrait avoir d’obscur. Mais comme elle portait machinalement la main à l’endroit où elle l'avait mise, madame de Villerey s’aperçut que cette lettre n’y était plus.
Au moment môme où M. de Puyrassieux, M. de Vérigny et quelques autres jeunes gens entraient dans le salon de jeu, M. Ferdinand de Meillery et la comtesse se rencontraient dans le boudoir bleu, où, comme on se le rappelle, ils s’étaient donné rendez-vous pour avoir une explication à propos d’Hélène.
— Qu’avez- vous donc. Madame? dit Ferdinand à la comtesse; vous paraissez inquiète. Est-il donc arrivé