‹ Le roman de toutes les femmesChapitre 16 sur 22 · IG · texte numérisé non relu

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MARGARETH

brûlait de savoir quels étaient ces présents, elle s’était promis d’aller l’ouvrir sitôt que sagrand’mère serait descendue comme elle faisait un instant chaque soir. Ainsi, lorsque Marthe l’eût couchée, elle fit semblant de dormir et épia l’instant où elle pourrait satisfaire sa curiosité. La sortie de la vieille femme vint bientôt favoriser son dessein et sitôt qu’elle fut montée chez Frantz, Margareth se leva et courut à l’armoire ; elle fit un échafaudage de chaises pour en atteindre le faîte, et quand elle fut à peu près sûre de la solidité, elle y monta, saisit le bienheureux paquet, l’ouvrit avec précipitation, et n’y trouva rien que d’énormes pelotons de lin et de laine.

Dépitée et presque colère, elle le referma, le remit en place et descendit en murmurant :

— Si ce sont là nos étrennes, ce sera bien amusant; des pelottes de ficelles l... Si c’étaient des rubans encore !

Comme Margareth mettait en place la dernière chaise de son échafaudage, elle entendit mettre la clef dans la serrure, c’était sa grand’mère qui rentrait; pour ne pas être surprise, elle n’eut que le temps de se glisser dans l’armoire, et ainsi cachée, ne bougeant pas et retenant son haleine, voici ce qu’elle vit et ce qu’elle entendit.

La vieille Marthe entra suivie du père Frantz, qui fut sans façon s'installer dans le grand fauteuil de cuir.

— Eh bien! dame Marthe, fit-il, faites-moi voir l’objet en question, nous allons terminer.

Et comme la pauvre femme restait immobile, plongée dans ses tristes réflexions, il ajouta assez durement.

— Eh bien î qu’attendez-vous donc?

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Sortant alors de sa rêverie, Marthe enleva la toile qui enveloppait l’objet qu’elle avaittiréde l’armoire.

— Qu’est-ce que c’est que ça? dit Frantz stupéfait en voyant un rouet. Ah çà ! dame Marthe, est-ce que vous vous moquez de moi?

— Examinez-le bien, dit tranquillement celle-ci.

L’avare le prit entre les mains, et, le considérant attentivement, il s’aperçut que le rouet, outre sa valeur comme antiquité, en avait une autre plus précieuse encore, car il ôtait monté en ivoire et incrusté en plusieurs endroits de larges plaques de métal qu’il reconnut pour être de l’or, dès qu’il en eût approché une bague qui lui servait de pierre de touche et qui ne quittait pas son doigt.

— Ah 1 ah ! dit la vieille femme d’un air réjoui, ceci a en effet quelque valeur.

— Pas beaucoup, pourtant. Mais, dame Marthe, depuis quand avez-vous donc ce rouet?... je ne l’ai jamais vu ici.

— Je l’ai, répondit-elle, depuis que le baron de Remfcld, injustement compromis dans une conspiration, a été obligé de fuir en exil en me laissant ses deux enfants, qui me croient leur grand’mère. J’avais juré de ne jamais me séparer de cet objet, qui est une relique de famille, car elle remonte aux premiers ancêtres du baron, mais j’y suis forcée aujourd’hui, car, je vous l’ai dit, demain ses enfants seront sans pain. Leur père, proscrit en pays étranger, malheureux sans doute, mort peut-être, a cessé depuis longtemps de m’envoyer les modiques ressources qui m’ont soutenue jusqu’ici. Autrefois encore, à l’aide

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de quelques petits travaux d’aiguille et en filant, je pouvais gagner de quoi vivre, moi et ces pauvres enfants; mais je me fais vieille, et ma vue est devenue si mauvaise que je ne puis plus compter sur ce gain léger. Enfin, je vous le répète, monsieur Frantz, ce rouet est devenu ma seule espérance, et ce sera une bonne œuvre que vous ferez en me l’achetant.

— Certainement, dame Marthe! certainement, ce rouet a en effet quelque valeur... Voici des armoiries, dit-il en indiquant un écusson dont le socle du rouet était incrusté.

— Ce sont celles du baron, dit Marthe, ou du moins de ses aïeux.

— Il est fâcheux, réprit Frantz, que l’or ne soit pas pur, la grande quantité d’alliage en diminue la valeur. Néanmoins, pour vous obliger, je vous en offre trente florins.

— Monsieur Frantz, dit la vieille femme, je vous crois un honnête homme, vous ne voudriez pas tromper une pauvre femme et de malheureux enfants qui n’ont que cela pour subsister encore quelques jours, si Dieu ne vient à leur aide. Vous m’offrez trente florins, n’est-il pas vrai ? c’est que ce rouet ne vaut pas davantage. J’accepte.

— Certainement... certainement... répéta Frantz en rougissant un peu à la qualification d’honnête homme qu’il savait bien ne pas mériter, en ce moment surtout, où il spéculait honteusement sur la misère des pauvres gens, car le rouet valait dix fois mieux qu’il en offrait. Ainsi donc, marché conclu?

— Oui! dit Marthe, mais à une condition : c’est que

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vous me promettrez de ne pas vous en défaire d’ici un an.

— Et pourquoi ?

— Parce que j’espère pouvoir le racheter, et rendre à deux orphelins le seul héritage que leur ait laissé leur famille.

— Oh! mais le cas est différent; cardans cet espace de temps je pourrai moi-même avoir besoin d’argent, et être obligé de le vendre. Cette convention m’est préjudiciable. Je consentirai néanmoins à vous l’acheter, mais alors je ne vous donnerai que vingt-cinq florins... C’est à prendre ou à laisser.

— Vingt-cinq florins, soit! Mais vous me promettez de le conserver.

— Par mon saint patron, je vous le jure !

— C’est bien alors, emportez le rouet. Je descends avec vous chercher l’argent, car il m’en faut ce soir même.

— Descendez, je vais vous donner les vingt-cinq florins.

Et le marché étant ainsi conclu, ils s’éloignèrent tous

les deux.

Dès que Margareth fut seule, elle sortit de la cochette en murmurant :

— Pauvre père ! pauvre Marthe !

Rentrée dans sa chambre, elle se mit au lit, mais ne put pas s’endormir. Ce qui la préoccupait n’était pourtant plus l’inquiétude de savoir si les cadeaux du lendemain seraient à son goût. De plus sérieuses pensées agitaient son esprit, et ce ne fut que bien avant dans la nuit qu’elle put goûter un peu de repos.

liAHGARETH.

Grâce à Dieu, qui n’abandonne jamais ceux qui ont foi dans sa bonté, l'hiver se passa pour Marthe et les deux enfants presque orphelins moins misérablement qu’ils ne l'avaient espéré. 1/argent prêté par le père Frantz avait apporté une apparence de bien-être dans cette pauvre demeure ; la vieille Marthe s’était remise à filer, elle gagnait encore quelques kreutzers à ce travail, et ce gain, si modique qu’il fut, n’en était pas moins un utile auxiliaire pour procurer à cette pauvre famille les premières nécessités de la vie.

Magareth, depuis le jour où elle avait écouté la conversation de sa vieille bonne avec l’avare, était devenue sérieuse et presque triste; il n’y avait point d'instant où elle ne désirât avoir quelques années de plus, pour venir en aide au dévouement de Marthe; mais à treize ans que pouvait-elle faire ? Rien. Aussi la pauvre enfant se désolait-elle de l’incapacité où son jeune âge la plaçait. Un jour que, assise auprès du feu, elle regardait d’un œil distrait Marthe, qui filait tout en chantant une ballade, il lui sembla qu’une telle occupation ne présentait pas de grandes difficultés, et soudain un projet naquit dans son esprit : celui d’apprendre à filer. Pour mettre ce projet à exécution, elle se promit de ne pas quitter Marthe des yeux quand celle-ci travaillerait, et, dès qu’on la laisserait seule, elle devait se mettre au rouet et es-

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sayer de s’en servir. Ce plan de conduite une fois adopté, Margareth le mit entièrement à exécution ; elle se faisait raconter des légendes pendant tout le temps que Marthe passait à son rouet, et, motivant ainsi son inaction, Margareth demeurait immobile et ne perdait pas un des mouvements de lafileuse. Les premières fois qu’elle se mit au rouet, Margareth fut d’une maladresse sans égale; à chaque instant le chanvre se rompait sous ses doigts inhabiles. Aussi, toute confuse et découragée par son peu de succès, elle voulait d’abord abandonner son projet; mais un nouvel essai plus satisfaisant vint lui redonner du courage, et elle continua comme devant à observer Marthe pendant son travail. Enfin il arriva que, au bout d’un long mois, il est vrai, Margareth ôtait en état de se servir d’un rouet avec encore plus d’habileté que sa vieille bonne, car elle avait pour elle une excellente vue, tandis que celle de la pauvre femme allait toujours s’affaiblissant.

Du jour où elle put se convaincre de ses progrès, Margareth avait en main ce moyen tant désiré par elle un mois auparavant; elle pouvait par son travail venir en aide à la courageuse femme qui l’entourait de tant de soins, elle et son frère, et cela malgré son âge avancé et ses infirmités.

— Maintenant, disait la jeune fille, ma pauvre Marthe n’aura plus besoin de se fatiguer continuellement; je pourrai l’aider, la remplacer môme ; je suis restée oisive assez longtemps : à elle le repos et à moi le travail, chacun son tour.

Mais Dieu en avait ordonné autrement, et ce talent

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quelle venait d’acquérir pour payer une dette de reconnaissance ne devait être utile qu a Margareth seule.

Un soir la vieille Marthe se plaignit d’un frisson qui venait de la saisir subitement, et, comme la jeune fille l’engageait à prendre le lit, elle s’r refusait, prétextant la promesse qu’elle avait faite au fabricant qui lui donnait du travail de lui reporter le chanvre qu’il lui avait confié converti en fil, et, comme il lui restait une quenouille entière à filer, elle persistait à terminer ce travail ; car, disait-elle, si je n’ai point fini ce soir, nous n’aurons pas d’argent demain.

— C’est égal, bonne maman, répondait Margareth, tu es malade, il faut te coucher, prendre du repos et tu finiras cela demain si tu es rétablie.

Enfin elle fit tant que la vieille femme, sentant la fièvre augmenter, consentit à se mettre au lit. Dès qu’elle la crut endormie, Margareth fut coucher son frère, passa dans la chambre voisine, et, venant s’asseoir près de latre éteint, elle prit le rouet et continua ce que Marthe avait laissé inachevé. La quenouille était énormément chargée de chanvre ; aussi la pauvre enfant dut-elle se résoudre à passer la nuit ; ses yeux , gonflés par le besoin du sommeil, se fermaient à chaque instant ; mais en se souvenant combien de fois Marthe avait passé la nuit pour elle, pour ses caprices d’enfant, Margareth prenait du courage et travaillait avec plus d’ardeur; et puis, sur l’un des supports de son rouet, qui était fort vieux, il y avait une petite figurine en bois sculpté, représentant un ange qui avait les ailes ouvertes et une main levée vers les cieux. En contemplant cette figure,

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la jeune fille croyait, dans sa foi naïve et pieuse, avoir devant les yeux l’image de son ange gardien , et il lui semblait que ce céleste compagnon de veille lui disait tout bas : « Travaille, Margareth, travaille , ô mon enfant! car le travail est la source de toutes les vertus, et il plaît au Seigneur autant que la prière ; travaille et prie, et, au nom de Dieu, je répandrai sur toi toutes ses bénédictions. » Et Margareth travailla si bien et si courageusement que, vers le milieu de la nuit, tout le chanvre était filé.

Margareth n’eut jamais un repos plus calme, et ne fit jamais d’aussi beaux rêves que pendant les heures qui suivirent sa pieuse veille.

Le lendemain matin, bien quelle fût encore souffrante, Marthe se leva la première et fut tout d’abord à son rouet.

Grand fut son étonnement quand elle vit qu’il ne restait rien à faire.

— Jésus, Maria ! dit-elle en se signant, qu’est-ce que cela veut dire? Qui donc a fait ce miracle?

— Moi, répondit une douce voix.

Marthe se retourna et vit Margareth qui s’était levée en même temps qu’elle et l’avait suivie.

— Oui, c’est moi, bonne maman, continua la jeune fille, voilà un mois que j’apprends à filer. Je voulais te faire une surprise; l’occasion s’est offerte hier et j’en ai profité.

— Mais tu as donc travaillé cette nuit, mon enfant?

— Oui, bonne maman; n’as-tu pas dit hier soir qu’il fallait que cet ouvrage fût reporté ce matin ?

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— Oui, mais il ne fallait pas veiller, tu pouvais te rendre malade.

— Et, toi-môme, ne l’étais-tu pas hier ? Pourtant tu voulais travailler. Ce matin encore tu parais souffrante, et néanmoins tu t’es levée pour terminer ce travail. Il était donc indispensable qu’il fût fait; dans ce cas, bonne maman, tu vois bien que j’ai eu raison de finir.

Marthe serra, en pleurant, Margareth dans ses bras.

— Tu es un ange, lui dit-elle en l’embrassant, et c’est Dieu qui t’a inspirée. Mais ce n’est pas tout, mon enfant, il faut maintenant aller porter ton ouvrage chez le fabricant, il t’en remettra le payement; je ne puis y aller moi-môme, car je suis encore trop faible, et môme je crois que je ferai bien de me recoucher.

Margareth sortit pour faire ce que lui disait la vieille bonne. Quand elle rentra, elle trouva celte dernière au lit.

— Bonne maman, bonne maman, dit joyeusement Margareth, voilà un florin et d’autre ouvrage que je rapporte. Mais qu’as-tu donc? Comme tu es pâle ; est-ce que tu es bien malade ? Je vais aller chercher le médecin.

Marthe voulut répondre, mais une toux violente l’en empêcha.

Margareth, effrayée, descendit précipitamment l’escalier, traversa la rue et fut frapper chez un médecin qui demeurait dans une maison en face ; elle le ramena près du lit de Marthe, qui avait une fièvre des plus violentes.

Le médecin questionna la malade, fit une ordonnance,

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donna des instructions à Margareth pour les soins nécessaires à donner à la vieille femme, et sortit en promettant de revenir le lendemain. 11 revint en effet pendant quinze jours ; le seizième, sa visite était inutile ; Marthe était morte...

Pendant tout le temps qu'avait duré la maladie de la pauvre vieille, Margareth lui avait prodigué les plus tendres soins; elle avait été pour elle un ange veillant continuellement à son chevet. Son front serein et tranquille dissimulait la douloureuse inquiétude qu’elle ressentait, et pas une larme n’était venue trahir son émotion; elle comprenait qu’en manifestant sa douleur c’était augmenter celle de la mourante, et jusqu’au dernier moment son regard ne démentit pas les paroles d’espérance qu’elle lui adressait sans cesse.

Une nuit que Margareth était, comme d’habitude, assise au chevet de la malade et filait, car il fallait bien gagner la nuit ce qu’on dépensait le jour, elle s’entendit appeler par la vieille femme.

— Que veux-tu, bonne maman? dit-elle en écartant les rideaux du lit.

Marthe étendit la main, et donna à la jeune fille un vieux portefeuille qui paraissait contenir des papiers.

— Tiens, mon enfant, lui dit-elle, voici un portefeuille où tu trouveras des papiers qui appartenaient à ta famille. Plus tard tu les liras, et ils t’apprendront bien des choses que tu ignores, et qui pourront t’étre utiles... Ensuite, mon enfant, comme je sens ma dernière heure qui approche, je dois te révéler un secret : je ne suis pas ta grand’mère, mais je t’aime autant qu’elle t’aimait...

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— Je connaissais ce secret, répondit Margareth en fondant en larmes.

Et elle répète à Marthe la conversation qu’elle avait entendue la veille du jour de l’an.

Quand elle eut fini , la vieille Marthe lui prit les mains :

— Vous allez être bien malheureux , mes pauvres enfants, seuls sur la terre, sans ressources, car je ne vous laisse rien, rien qu’une affreuse misère. Aussi mes derniers instants seront-ils bien attristés par cette cruelle pensée. Mais je prierai tant Dieu pour vous qu’il viendra à votre aide. Espère, Margareth, prie, ma pauvre enfant, et soigne bien ton petit frère.

Le lendemain de cette scène, Marthe rendit le dernier soupir. Quelques voisins, ayant entendu les cris poussés par les deux enfants, étaient montés et les avaient arrachés du lit d’agonie.

C’est quelque temps après que nous retrouvons Margareth, mais, hélas! bien changée et bien différente de la joyeuse enfant qui eût volontiers passé sa vie à écouter des contes, et qui était huit jours sans dormir quand approchait le nouvel an. Elle était entrée bien jeune dans le mauvais chemin de la vie , et tout annonçait qu’elle devait y marcher longtemps encore , soutenant de son travail, consolant de sa parole son frère, faible créature, qui s’étiolait et dépérissait de jour en jour, au milieu d’une vie misérable à laquelle il n’était point habitué, car le temps où Marthe vivait était encore une époque d’opulence comparée à l’existence présente. Pourtant Margareth luttait courageusement contre sa mauvaise

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destinée; elle savait que Dieu était bon et qu’il ne l'abandon Aérait pas. Le travail ne lui manquait pas, et le propriétaire de la maison qu’elle habitait voulut bien lui céder, en attendant qu’il pût la louer, une chambre étroite, humide, obscure, et où le soleil ne pénétrait jamais; elle vint cependant s’y loger avec son frère, n’ayant pour meubler cette misérable demeure que deux lits garnis de paille, car il avait fallu vendre tous les autres meubles pour payer les frais occasionnés par la maladie de Marthe et pour la faire enterrer. Au moment où nous retrouvons Margareth, elle avait à peine de quoi vivre pour huit jours, elle et son frère.

Épouvantée par son affreuse position, et se souvenant que Marthe lui avait dit, en lui remettant les titres de famille, qu’ils pourraient peut-être lui être utiles, Margareth ouvrit un jour le portefeuille et parcourut les papiers qu’il contenait ; parmi eux, elle trouva une lettre adressée à son père, mais cette lettre était soigneusement cachetée. En comparant l’adresse avec d’autres lettres de la baronne de Remfeld, Margareth s’aperçut que c’était la même écriture, et que cette lettre cachetée devait être de sa mère; elle hésita quelque temps avant de l’ouvrir ; mais comme la pauvre enfant croyait son père mort, elle brisa le cachet et prit lecture de la lettre ; cette lecture n’était pas achevée, qu’elle tomba évanouie, et faillit se briser le front dans sa chute.

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Pendant la durée des événements politiques qui menaçaient sa vie et sa liberté, le père de Margareth avait écrit à la baronne de Remfeld, sa femme, pour lui demander où se trouvaient différents papiers, dont le contenu devait prouver victorieusement son innocence à ses accusateurs. Cette preuve précieuse, il l’avait vainement cherchée sans pouvoir la trouver. La baronne répondit à son époux que, par prévoyance, ces papiers avaient été cachés par elle dans le vieux rouet de famille; il devait les trouver dans une petite case pratiquée derrière l’écusson armoirié. Le baron avait attendu cette réponse pendant quelques jours ; mais sa femme était alors en France, et malgré toute la diligence possible, son avis arriva trop tard ; le baron avait été obligé de fuir avant de l’avoir reçu. C’était cette lettre môme que Margareth venait de lire ; elle avait été trouvée par Marthe à la mort de sa maîtresse, et la fidèle servante l’avait jointe aux autres papiers de famille.

Quand elle fut revenue à elle, Margareth relut la lettre de sa mère, et pleura amèrement en songeant que, sans un fatal retard, son père vivrait encore riche, puissant et honoré.

— Hélas! disait la pauvre enfant, à quorcela peut-il servir maintenant?

Mais soudain la lumière jaillit dans son esprit, et elle

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conçut le pius sublime dessein qui puisse faire battre un noble cœur. Son père était mort, du moins elle le croyait; mais son nom vivait encore, terni par une accusation de haute trahison, et Margareth comprit qu’elle pouvait réhabiliter la mémoire et le nom paternel injustement flétris. Pour arriver à ce but, il fallait d’abord dégager le rouet qui était chez Frantz, prendre les papiers annoncés dans la lettre de sa mère , et aller se jeter aux genoux de l’empereur en lui disant :

— Sire, au nom de la justice, je viens réclamer la révocation de la sentence qui a déshonoré le nom de mes ancêtres en flétrissant mon père ; car cette sentence était injuste; le baron de Remfeld n’a jamais failli à l’honneur, et moi, sa fille, je viens vous en fournir la preuve.

Ce projet, si beau qu’il fût, paraissait pourtant impossible à réaliser, et mille obstacles se dressaient presque insurmontables, car il fallait d’abord trouver les vingtcinq florins pour dégager le rouet. Margareth songea bien à aller supplier Frantz de lui rendre le précieux document qui, pour lui, n’était d’aucune valeur ni d’aucune utilité; mais elle connaissait l’avare, et d’avance elle était assurée qu’il n’y consentirait qu’en mettant un prix élevé à cette restitution. Le seul moyen était donc d’amasser la somme prêtée par Frantz, et d’aller lui réclamer le rouet, encore ne restait-il à la jeune fille que trois mois, car le vieil avare lui avait rappelé que, l’année expirée, le gage sur lequel il avait prêté deviendrait sa propriété.

C’est alors que commença pour Margareth la vie la plus misérable qu’on puisse imaginer. Elle passait toutes

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les nuits au travail, dormait à peine quelques heures, se privant presque de nourriture, et priant constamment Dieu de lui conserver le travail et la santé. Ses vœux furent exaucés, de ce côté du moins : le fabricant pour lequel elle travaillait ne la laissait pas manquer d’ouvrage , et malgré ses continuelles veillées, ses forces ne l’abandonnaient pas plus que son courage, soutenu par une pensée d’amour filial. Un soir, Frantz entra chez elle, et vint lui rappeler que si, dans huit jours, elle ne lui avait pas apporté la somme qu’il avait prêtée sur le rouet, elle ne devait plus compter sur cet objet. Quand il fut sorti, Margareth ouvrit le tiroir où elle serrait l’argent qu’elle gagnait; elle le compta en tremblant, mais, ô bonheur! il y avait vingt florins, et, avec ce que le fabricant devait lui donner le lendemain même, pour l’ouvrage de la dernière quinzaine, la somme exigée par Frantz se trouverait complète. Margareth se jeta à genoux et remercia Dieu.

Mais le temps d’épreuve n’était pas fini, et le malheur n’avait pas encore dit son dernier mot à l’héroïque enfant qui, depuis si longtemps, soulevait les plus invincibles difficultés avec un levier qu’elle avait trouvé dans son cœur : l’amour filial. La joie que Margareth venait d’éprouver fut de courte durée. Léopold, qui avait été forcé de partager la misère dans laquelle vivait sa sœur, était doué d’une constitution trop frêle pour supporter les privations auxquelles il n’avait point été habitué, et il tomba malade le soir même. Le lendemain, son état ayant pris un caractère plus alarmant, sa sœur courut chercher un médecin. Au bout de quelques jours, l’en*

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fant n’allant pas mieux, il ne restait plus à Margareth un kreutzer de ses économies si laborieusement amassées. Elle était presque folle. Mais Dieu l’inspira de nouveau.

Cette fois, ce n’était plus seulement le nom de son père qu’il fallait réhabiliter, c’était son frère qui était là devant elle, mourant sur un pauvre grabat, et, pour le sauver, il lui fallait le rouet à tout prix ; il le lui fallait, ne fùt-ce qu’une minute, enfin le temps nécessaire pour prendre les papiers qu’il renfermait. Elle courut chez Frantz.

— C’est toi, mon enfant, lui dit-il, que veux-tu? Vienstu me rapporter mes vingt-cinq florins ?

— Non, dit Margareth ; mais vous les aurez ce soir, si vous voulez m’accorder ce que je vais vous demander.

— Parle, nous verrons.

— Un malheur vient de m’arriver, dit tranquillement la jeune fille ; la roue de mon rouet vient de se casser , j’ai encore une grande quantité de chanvre à filer, et je viens vous emprunter le rouet que vous a confié Marthe. J’espère que vous ne me refuserez pas, surtout quand vous saurez qu’il va me servir à compléter la somme que je vous dois, car, en allant reporter le chanvre qu’il me reste à filer, je dois recevoir dix florins, et c’est juste ce qui me manque.

Cela avait été dit d’un ton si naturel, que Frantz n’eut aucun soupçon. Il fut chercher le rouet et le donna à Margareth. Celle-ci l’emporta en courant, s’enferma dans sa chambre, fut au lit de son frère et l’embrassa en s'écriant :

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— Sauvé! sauvé!

Toute tremblante d'émotion, elle prit le rouet et chercha l’écusson derrière lequel elle savait trouver les papiers. Mais il y avait un secret pour l’ouvrir; ce secret n’était pas indiqué dans la lettre de sa mère, et la jeune fille ne pouvait pas le rencontrer. Ayant vainement essayé pendant un quart d’heure, elle prit un couteau et fit sauter l’écusson avec la lame. Plusieurs papiers tombèrent à terre. Sans les examiner, Margareth s’apprêta à sortir.

— Où vas-tu? lui dit faiblement son frère.

— Au palais de l’empereur! répondit-elle en ouvrant la porte ; mais prête à la franchir elle se trouva face à face avec Frantz.

— Voleuse! s’écria-t-il en l’arrêtant par le bras et en la poussant rudement dans la chambre. Voleuse I

Margareth poussa un cri et tomba.

Frantz referma la porte sur elle, mit la clef dans sa poche, et descendit rapidement l’escalier pour se rendre chez un magistrat.

Quelques instants après avoir prêté le rouet à Marga* reth, l’idée lui était venue de s’assurer s’il était bien vrai qu’elle eût déjà en sa possession la moitié de la somme qu’elle lui devait. Si cela est, pensa-t-il, je vais aller la lui demander, et elle ne pourra pas plus me la refuser que je ne lui ai refusé le rouet. C’est alors qu’il était monté et avait frappé à la porte de la jeune fille. Mais celle-ci, occupée à chercher le secret qui devait ouvrir la case où étaient les papiers, ne l’avait point entendu. Voulant s’assurer si elle était chez elle, l’avare,

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devenu soupçonneux, avait mis l’œil à la serrure et vu ce que faisait la jeune fille; fortement intrigué, il n’avait pu deviner quel était son dessein ; mais en la voyant prendre un couteau et détacher l’écusson d’or, il lui vint à l’idée que Margareth voulait le lui voler pour l’aller vendre, et c’est alors qu’il était entré.

Quand il fut au bas de l’escalier, il était tellement suffoqué par la colère, qu’il avait l’air d’un fou; si bien qu’au milieu de la rue il heurta violemment un passant et faillit le renverser.

— Maladroit, lui dit cet homme, vous ne pouviez pas faire attention !

— Est-ce que j’ai le temps, répondit Frantz, en voulant reprendre sa course.

— Mais c’est qu’on vous prendrait volontiers pour un voleur, à voir votre mine effarée, dit l’iqconnu en ne le lâchant point.

— Qu’est-ce que ça vous fait après tout'? dit Frantz, furieux d’être retardé.

— Cela me fait beaucoup, par la raison que je suis officier de police, et que, si vous faites le méchant, je vais vous arrêter.

— Au contraire, s’écria l’avare, et puisqu’il en est ainsi, c’est moi qui vous arrête.

L’inconnu fit un geste de surprise, et Frantz continua :

— Oui, Monsieur, je vous arrête, et, au nom de la loi, je vous somme de me suivre.

— Savez-vous que cette plaisanterie peut vous coûter cher, dit sévèrement l’homme auquel l’avare adressait son injonction i

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— Je ne plaisante nullement. Monsieur, j’ai besoin de votre ministère pour opérer l’arrestation d’une jeune fille que je viens de surprendre en flagrant délit de vol.

— Une jeune fille, dites-vous ?... Conduisez-moi , Monsieur, je vous suis.

Cinq minutes après, l'officier de police et l’avare entraient dans la chambre où Margareth venait seulement de revenir à elle.

— La voilà, la misérable, ditFrantz en levant la main sur elle; mais l’étranger l’arrêta.

— Faites votre déposition, lui dit-il.

Frantz raconta ce qu’il avait vu. Quand il eût fini, Margareth fut interrogée à son tour. Elle expliqua en pleurant toutes les circonstances qui avaient amené l’épouvantable accusation de l’avare.

— Je savais, dit-elle à l'officier de police , que ce rouet renfermait des papiers qui pourraient m’aider à sauver mon frère, et qui rendraient l’honneur au nom de mon père, et j’ai voulu les avoir... Et la preuve que je ne vous mens pas, Monsieur, c’est que les voici... Tout ce que je vous demande, et cela à genoux, c’est de me promettre que vous les ferez tenir à l’empereur...

— Il les tient, mon enfant, dit celui qui se faisait passer pour un agent de la sûreté publique, et qui venait d’examiner les lettres trouvées dans le rouet.

— Sire! quoi! vous seriez?.. Oh! que d’excuses! dit Frantz en s’embrouillant et en tombant à genoux.

— Relevez-vous, dit Joseph II, car c’était ce prince, qui, selon l’habitude qu’il avait de parcourir incognito

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les rues de Vienne, avait ce soir-là rencontré Frantz; relevez-vous, Monsieur, répéta-t-il à l’avare, et une autre fois soyez moins prompt à accuser, car si quelqu'un mérite ici de l’être, ce n’est pas cette jeune fille. Vous devez me comprendre.

— Sire, balbutia l'avare tout tremblant et comprenant l’allusion faite à sa profession d’usurier, sire, puis-je me retirer ?

— Oui, Monsieur, répondit le prince, et tâchez de vous rappeler à l’avenir que si de certaines actions demeurent impunies par les lois humaines, elles le sont tôt ou tard par la justice de Dieu. Sortez.

Avant d’obéir, Frantz voulut reprendre le rouet qui avait été laissé à terre.

— Ne touchez pas à ceci, lui dit vivement l’empereur... Tenez, voici un bon de vingt-cinq florins sur ma cassette privée.

Frantz prit le billet et s’éloigna.

— Maintenant, mon enfant, dit Joseph II à Margareth, c’est à moi de réparer tous les malheurs causés par la fatale erreur qui a fait condamner le baron de Rcmfeld, votre père. Si ces preuves de son innocence m'avaient été remises pendant les événements, ce ne serait pas lui qui serait exilé, mais scs lâches accusateurs. Mais si la réparation devait tarder aussi longtemps, elle doit être éclatante. Je vais donner des ordres à mes ambassadeurs, afin qu’ils fassent faire des recherches dans les différents royaumes de l’Europe; et si votre père n’est pas mort, ce que j’espère, il aura bientôt des preuves de notre justice. Quant à vous, dans tous les cas, je me

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charge de votre sort, et la lille du baron de Remfeld, si Dieu l’a rendue orpheline, aura retrouvé un père dans son souverain.

— Oh! sire, que de bontés! ditMargareth en se précipitant aux genoux du prince.

— Relevez-vous, Margareth... et demeurez dans celte chambre, lui dit doucement l’empereur en s’éloignant; d’ici à une heure, mon médecin sera près de votre frère, et, s’il peut être transporté sans danger, il vous suivra ce soir même dans mon palais, où je vous offre un asile.

Une heure après, en effet, Margareth et son frère étaient installés dans un petit appartement du château impérial, et placés tous les deux sous la garde d’une gouvernante que l’empereur avait désignée lui-même.

Un mois ne s’était point écoulé, que l'ambassadeur d’Autriche, près la cour d’Espagne, annonçait à son souverain qu’il avait découvert le baron de Remfeld, au moment même où il s’apprêtait à partir pour les Indes, et qu’il lui avait procuré les moyens de rentrer dans sa patrie. Quinze jours après, Margareth était dans les bras de son père, ainsi que le petit Léopold, dont la santé était redevenue florissante.

MARGARETH

L’innocence du baron fut solennellement proclamée, à la contusion de ses accusateurs. L’empereur, pour donner plus d’éclat à cette réparation, attacha particulièrement le baron à sa personne, en lui conférant une charge qui l’élèverait au rang des plus hauts dignitaires de l’empire.

LE MAUSOLÉE

Ce jour-là, madame Champlouis s’éveilla de grand matin, et, bien quelle n’eût dormi que quelques heures, ayant passé une partie de la nuit au bal, les traces de fatigue que laissent toujours après eux les plaisirs nocturnes avaient été complètement effacées par le court repos qu’elle avait goûté.

La tête appuyée sur un de ses bras, qui disparaissait noyé dans les ondes de dentelle d’un ample et moelleux oreiller, elle semblait plongée dans cette paresse qui suit le premier réveil. En ce moment, l’esprit et les sens encore assoupis se complaisent en leur engourdissement, et, hésitant à reprendre l’exercice de leurs facultés, essayent de prolonger cet état de transition où l’on n’est plus dans le rêve et où l’on n’est pas encore dans la réalité ; alors, de même qu’un écolier qui profite de l’absence de son maître pour courir là où il lui est défendu

LE MAUSOLÉE

(l’aller, l’imagination, éveillée avant la raison, et ne redoutant plus ses ironies ou ses démentis, s’en va faire une école buissonnière dans ces beaux royaumes de la fantaisie où toute chose est ce qu’on veut qu’elle soit.

Sans vouloir pénétrer la mystérieuse rêverie dont se charmait la jeune femme, il n’eût pas été bien difficile d’en deviner la nature. D’ailleurs, s’il y avait eu un secret, et que quelqu’un se fût trouvé là pour l’épier, madame Champlouis se serait elle-même trahie assez naïvement par le singulier regard qu’elle promena autour d’elle en s’éveillant tout à coup et tout à fait, et par les paroles non moins singulières qui tombèrent de ses lèvres et dont le sens semblait compléter l’interrogation de son regard.

— Où donc avais-je la tête ? dit-elle, et quelle étrange idée m’est venue là?

En prononçant ces mots, madame Champlouis tourna comme involontairement les yeux vers un angle de sa chambre à coucher, où se trouvait le portrait de M. Champlouis, le plus honnête défunt du monde.

La jeune veuve demeura un instant en contemplation devant cette sereine et pacifique figure d’un homme qui avait toujours été excellent pour elle. Dans cette image fidèlement retracée, elle retrouva ce bon sourire avec lequel son mari disait toujours oui à ses caprices, et elle ne put s’empêcher de songer combien celui dont elle portait le nom lui avait rendu doux et facile le chemin du mariage pendant les deux années qu’avait duré leur union. Elle se demanda tout bas si sa dette de reconnaissance était suffisamment payée par un tombeau de

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marbre blanc et par la robe noire qu’elle avait portée pendan! un an.

Ilélas! fragilité du souvenir! Durant cette année, la tombe blanche s’était noircie, et la veille, aux crêpes de deuil avaient succédé les gazes blanches d’une robe de bal ; et en songeant au plaisir qu’elle avait éprouvé au milieu de cette l'éte, en se rappelant avec quelle complaisance flatteuse on avait accueilli son retour dans le monde, en faisant chanter une à une dans sa mémoire toutes les douces paroles dont on avait salué sa beauté, sortie encore plus belle des voiles de veuve qui l’avaient cachée depuis longtemps, la jeune femme se demandait si elle ne s’était pas un peu pressée de laisser l’oubli s’approcher d’elle, ou plutôt de se laisser conduire à lui par la main du plaisir.

— Oh! disait-elle, c’est mal ce que j’ai fait là.

Et, par un regard timide, mouillé de deux larmes sincères, elle sembla demander à l’image du défunt un de ces bienveillants sourires de pardon qu’il avait toujours tout prêts, alors que, dans leur courte union, il lui arrivait de commettre quelque faute légère, ayant sa source dans une imprudence involontaire ou dans quelque innocente coquetterie. Mais, par une bizarre métamorphose, déterminée sans doute par une soudaine transformation de sa pensée, il sembla à madame Champlouis que le portrait de son mari ne lui offrait plus le caractère de bienveillance auquel elle était habituée. Ces traits, qu’elle avait toujours vus empreints d’une tendresse et d’une mansuétude profondes, exprimaient, au contraire, en ce moment, une pensée dédaigneuse et méprisante.

LE MAUSOLEE.

La froide peinture semblait s’animer; ses yeux fixes brillaient d’une étincelle de colère, et la bouche paraissait s’ouvrir pour laisser tomber une parole d'ironie ou de reproche. Et immobile, presque atterrée devant ce singulier phénomène, madame Champlouis courba son front entre ses mains et murmura à voix basse :

— - Oh oui ! j’ai été bien coupable, bien ingrate.

Mais alors elle sentit s’éveiller en elle cette étrange voix qui s'efforce toujours d’étouffer les cris de la conscience, voix habile, alerte à la réplique, prompte à trouver des arguments; voix séductrice, menteuse, flatteuse, ingénieuse à trouver le paradoxe quand la raison vraie lui fait défaut; voix éloquente et qui, presque toujours, finit par gagner sa cause. Or, voici comme cette voix parlait à madame Champlouis, quand celle-ci s’accusait d’ingratitude :

— Ingrate! pourquoi? N’est-ce pas le sort commun de tous les morts, et même des plus chers, d'être oubliés, surtout lorsqu’ils ont eu la part de larmes et de regrets qu’ils méritent, surtout quand ces larmes et ces regrets étaient l’expression d’une douleur sincère. Nul en ce monde n’a le pouvoir de corriger l’instinct naturel et d’imposer une direction à ses sentiments. Le cœur est indépendant de la volonté, et ses mouvements ne sauraient être comprimés par elle. Il est des souvenirs obstinés qui emplissent le cœur de tristesse et éloignent de lui toute pensée étrangère à la pensée qui l’habite; mais aussi quand l'heure est venue de l’oubli, tous les efforts de la raison, toutes les rébellions de la conscience, ne sauraient empêcher l’image dont on voulait garder la mé-

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inoire de s'effacer progressivement, et par des degrés qui différent suivant la différence des caractères et des circonstances. L’éternelle et juste loi de la mobilité le veut ainsi et révoque d’avance les serments de fidélité et d’éternel souvenir que ceux qui restent font à ceux qui s’en vont. Les plus violentes douleurs et les regrets les plus pieux ont une durée sagement limitée par la nature, et il n’est point possible d’étendre les limites au delà du terme prescrit. Lorsque s’en va de ce monde un être aimé, devant la place qu’il laisse vide au foyer nous sentons nos yeux s’emplir de larmes et notre cœur se gonfler de soupirs. La douleur naît en nous, et nous aimons à l’y sentir vivre ; mais cette douleur, qui s’exprime par des sanglots ou des larmes, n’en a qu’une certaine quantité à dépenser, et, quand elle sera complètement épuisée, la volonté aura beau faire, les yeux seront secs et le cœur vide. C’est la règle immuable; les pleurs sont un acide, et, en tombant sur une pierre, ils effacent peu à peu le nom gravé qui appelait le souvenir, et peu à peu aussi s’efface dans la mémoire, et est remplacée par une autre, l’image que l’on croyait pouvoir y conserver. Et les morts, qui savent que cela doit être ainsi, ne blasphèment point dans leurs tombes, et, une fois qu’on leur a donné leur part de regret, ils se contentent qu’un souvenir lointain aille de temps en temps parler d’eux à ceux qu’ils ne doivent plus entendre ni revoir.

Ainsi parlait intérieurement à madame Champlouis cette voix que l’homme appelle à son secours lorsqu’il est tourmenté par les réquisitions de sa conscience.

— Non, non, disait la jeune femme, il n’est point au

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monde d’ingratitude pareille à la mienne, et la faute que j'ai commise hier deviendrait plus grave si je continuais A la discuter. Non, non, ajouta-t-elle avec vivacité, je ne veux pas rentrer dans le monde. Mon deuil est expiré, je le sais, j’ai satisfait aux usages, mais ces usages ont été établis par ceux qui avaient intérêt à les invoquer.... et moi, je n’en suis pas là.

El comme en ce moment les yeux do madame Champlouis étaient tombés sur un fauteuil où se trouvait étalée sa robe de bal , elle s’écria en regardant le portrait de son mari :

— Oh ! non, non, je ne la remettrai plus.

Et elle tira violemment le cordon de sonnette qui pendait dans son alcôve.

Un instant après, la porte de sa chambre s’ouvrit, et une femme de service se présenta sur le seuil.

— Madame a sonné? demanda -t-elle.

— Oui, répondit madame Champlouis; quelle heure est-il?

— Midi, Madame.

— Qu’on prépare le déjeuner vite, jo veux sortir. Oui, reprit la jeune femme en s’habillant à la hâte, je veux expier ma faute, et aller, aujourd’hui même, sur la tombe de mon mari, oublier le plaisir vers lequel je me suis laissé entraîner hier.

Quand elle eut achevé son repas, quelle prit dans sa chambre à coucher, madame Champlouis donna des ordres pour qu’on lui préparât sa toilette.

Cinq minutes après, sa femme de chambre lui apportait une élégante et fraîche toilette du malin ; chapeau

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neuf, robe neuve, le tout sorti le matin même des ateliers d'une célèbre faiseuse.

— Eli bien! Julie, dit madame Champlouis à sa camériste, y pensez-vous? Quels sont ces vêtements?

— Ceux que Madame a commandés à sa couturière. Elle les a apportés hier avec la robe qu’elle a mise pour aller au bal. Les autres toilettes seront prêtes pour cette semaine. La modiste doit aussi venir prendre les ordres de Madame.

— Vous direz à la couturière qu’elle ne tienne pas compte des commandes que je lui ai faites, et à la modiste qu’ello ne se dérange point. Quant à cette robe neuve et à ce chapeau, serrez-Ies, je ne les mettrai pas aujourd’hui.

— Il fait pourtant bien beau, hasarda la camériste.

— Il n’importe, faites ce que je dis.

— Quelle robe Madame veut-elle donc mettre? reprit Julie.

• — Ma robe de soie et mon chapeau de velours.

— Mais, Madame...

— Eh bien ! reprit la jeune veuve avec vivacité , êtes-vous singulière! Donnez-moi ce que je vous demande.

— Mais, continua la femme de chambre avec une hésitation inquiète, cette robe n’est plus ici... Madame m’avait permis d’en disposer, et j’ai cru pouvoir le faire de suite.

— C’est vrai, pensa madame Champlouis. Eli bien ! dit-elle à sa femme de chambre, vous avez raison, je vous ai donné cette robe, gardez -la; donnez-m’en une

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autre, une qui soit de deuil... Je n’en ai point qu’une, peut-être ?

— Mais, Madame, raisonna la camériste, c’est que les autres sont bien fanées. . .

— Faites ce que je vous ai dit, et faites vite.

Une demi-heure après, madame Champlouis était vêtue de noir des pieds à la tête.

— Est-ce que Madame s’en va de suite? demanda mademoiselle Julie en voyant sa maîtresse qui mettait ses gants.

— Pourquoi?

— C’est qu’en rentrant, hier, Madame m’avait dit que madame d’Alpuis devait la venir prendre aujourd’hui pour aller à la campagne.

— Vous direz à la comtesse que je n’ai point pu l’attendre ; j’ai une visite à faire. À-t-on été me chercher une voiture?

— Le fiacre est en bas, répondit Julie qui descendit sur les talons de sa maîtresse. Où donc va Madame? se demandait-elle.

Au même moment, comme pour satisfaire la curieuse fille, madame Champlouis disait au cocher qui fermait la voiture :

— Au Père-Lachaise.

— Ah! mon Dieu! fit mademoiselle Julie; Madame qui me disait qu’elle allait faire une visite ! elle va au cimetière. C’est bien drôle, après avoir été au bal hier...

— Ça prouve que les jours se suivent et ne se ressemblent pas, lui répondit le domestique, un garçon qui professait la philosophie des proverbes.

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Une heure après, madame Champlouis arrivait au cimetière du Père-Lachaise.

On était alors au commencement du printemps, la nature s’était déjà revêtue de sa fraîche robe verte semée de fleurs et dorée de rayons. L’air purifié qui règne dans les hauts lieux charriait dans l’espace des nuages de parfums , et le jeune soleil , préludant aux ardeurs de la saison prochaine, criblait de flèches lumineuses des massifs de verdure et allumait de vives clartés sous les sombres allées des cyprès et des ifs qui forment les rues de cette nécropolis.

D'un pas lent et mesuré, madame Champlouis se dirigea vers l’endroit où se trouvait la tombe de son mari. C’était dans une partie reculée du cimetière qu’on avait, pour cause de population croissante, récemment pratiquée dans des terrains jusque-là demeurés en friche.

En cet endroit, une économie forcée avait serré les unes contre les autres toutes les sépultures, invariablement construites d’après le banal modèle affectionné par les entrepreneurs de douleur inconsolable. Aussi, à moins de visites fréquentes qui donnent pour ainsi dire l’habitude des êtres, il fallait de longues recherches avant de pouvoir trouver et reconnaître la tombe que l’on cherchait, surtout quand on n’était pas venu depuis quelque temps.

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Madame Champlouis fat donc près d'une demi-heure avant de trouver la tombe de son mari, une tombe toute simple et qui semblait attester l’humilité qui, tout le temps de sa vie, avait été un des principaux caractères du défunt.

Bien que vieille à peine d'une'année, cette sépulture modeste portait déjà l’empreinte des ravages du temps, qui préludait ainsi à la ruine. La rouille, comme une l’epre lente et progressive, avait rongé l’entourage de fer, en quelques endroits même mutilé par les odieuses profanations qui ne respectent pas les lieux de la mort.

La colonne tumulairc, en pierre blanche, s’était revêtue d’une couche crasseuse sous laquelle l’inscription funèbre était presque entièrement effacée. Les couronnes d’immortelles attachées au cippe ne montraient plus que la carcasse de leur monture. Quant au terrain, dans l’o* rigine disposé en parterre, où de petites allées sablées cl bordées de buis formaient une croix, il était complètement ravagé; les plantes parasites, l’ortie, le chardon, la ronce, luttaient entre elles à qui aurait le plus de place, et des quatre maigres sapins qui se trouvaient plantés aux angles , deux avaient été déracinés par les colères du vent d’hiver, et les deux autres avaient la verdure maladive des végétations phthisiques qui vont mourir faute de sève, ou faute de soins.

Pour l’œil de l’observateur, cette sépulture avait ce désolant aspect qui atteste l’oubli. Madame Champlouis ne tarda point à être saisie d’une profonde tristesse qui, chez les femmes sensibles, se résout toujours en larmes.

Agenouillée près de la tombe, elle pleura donc des

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larmes amères qui brûlaient ses joues en les sillonnant ; elle s’accusa brutalement d'ingratitude, et, augmentant encore par l’influence du lieu où elle se trouvait, la douleur de la jeune veuve prenait de moment en moment un caractère plus grave. La crise morale à laquelle elle était en proie réagissait violemment sur sa nature physique, et, malgré l’abondance de ses pleurs, qui en ces occasions apportent toujours un soulagement salutaire, madame Champlouis était sur le chemin d’une attaque de nerfs.

Une circonstance, que nous allons raconter, vint tout à coup précipiter ce dénoûment naturel. Au moment où, suffoquée par les sanglots, madame Champlouis rejetait sa tête en arrière, en se détournant comme pour aspirer un peu d’air, elle aperçut, à trois pas d'elle, un jeune homme, entièrement vêtu de noir, arrêté devant une tombe de modeste apparence, et dont le visage attestait également une tristesse grave et profonde.

En apercevant l’étranger, qui était sans doute comme elle venu faire une visite au dernier asile de quelque être aimé, madame Champlouis ne put vaincre l’émotion que lui causait cette apparition inattendue. Une rougeur subite empourpra son visage qu’elle cacha précipitamment dans ses mains; et tout bas, bien bas, n’étant entendue que d’elle-même, elle murmura :

— C’est lui !... Mon Dieu ! c’est encore lui !

Mais le choc moral occasionné par cette reconnaissance, combiné avec la faiblesse quelle éprouvait auparavant, avait cette fois amené une révolution contre laquelle la plus énergique volonté ne pouvait lutter. Madame Champ-

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louis sentit toutes ses forces l’abandonner à la fois; les battements de son coeur se ralentirent, une pâleur mortelle envahit son visage, un nuage lui passa devant les yeux, et, après une dernière tentative inutile pour rappeler ses sens qui l’abandonnaient, elle s’accrocha d’une main tremblante à l’entourage, poussa un faible soupir et tomba évanouie au pied du tombeau de son mari.

L’étranger, qui s’était reculé de quelques pas par discrétion, se rapprocha vivement au cri échappé à madame Champlouis. Après lui avoir adressé quelques paroles auxquelles elle était hors d’état de répondre, très-inquiet lui-même et ne sachant quel secours apporter à l’état alarmant dans lequel se trouvait cette femme qu’il tenait évanouie entre ses bras, le jeune homme allait prendre le parti de l’abandonner un instant pour courir chercher du secours chez le gardien du cimetière, lorsqu’il aperçut à terre un petit sac de velours, qu’une instinctive idée lui conseilla d’ouvrir, et dans lequel il trouva un flacon qui heureusement contenait quelques sels. Après les avoir fait respirer, non sans beaucoup de peine, à madame Champlouis, il la sentit tressaillir entre ses bras, et ses lèvres, blanches et serrées par la contraction nerveuse, commençant à se desserrer, il lui sembla qu’elle prononçait quelques paroles vagues et sans suite. Au bout de quelques minutes, la crise commença à se calmer; la respiration était devenue plus facile, une teinte rose effaça peu peu à cette pâleur de morte qui avait tant effrayé le jeune homme. La main de madame Champlouis, qu’il avait prise dans la sienne, semblait vouloir se dégager ; ses yeux commençaient à s’ouvrir lentement,

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