‹ Le roman de toutes les femmesChapitre 3 sur 22 · UN TUTEUR · texte numérisé non relu

UN TUTEUR

À dix-septans, et comme j’achevais ma philosophie, mon tuteur parut pourtant s’occuper de moi; il m’informa qu’à l’avenir je mangerais à sa table, et m’invita à assister aux soirées qu'il donnait une fois par semaine. Mais dans ces réunions., composées d’hommes, on ne parlait guère que de politique ou d’argent, et je m’y ennuyais mortellement, car rarement on m’adressait la parole, et, si on le faisait, ce n’était que par politesse.

Le jour où j’eus dix-huit ans, mon tuteur me fit appeler dans son cabinet, et me parla à peu près ainsi : « Mon cher pupille, me dit-il, l’époque approche où le mandat qu’on m’avait confié va expirer; vous allez jouir

de votre fortune, qui était considérable quand j’en reçus le dépôt des membres de votre famille, et que je vous rendrai plus considérable encore. Selon les vœux de votre mère, ainsi que je vous l'ai déjà dit, je vous ai fait donner une éducation particulière, et je reconnais que vous en avez on ne peut mieux profité : vous ôtes en état d’aspirer à tout, et le nom que vous portez, ainsi que votre fortune, vous permettent do choisir la position qu'il vous plaira d'occuper dans le monde. Pourtant, avant de songer à faire ce choix, vous devez pendant quelque temps voir la société, y vivre et jouir de votre jeunesse. Si jusqu’à présent je ne vous ai laissé que peu de liberté, ne vous en plaignez pas à moi, c’était encore un désir de votre mère, et je l’ai accompli. Mais maintenant vous êtes libre. La porte du monde s’ouvrira devant vous dès demain si vous le voulez; voici un acte d’émancipation préparé, vous n’avez qu’à le signer, et sur-lechamp vous serez mis en possession de votre fortune. Pour mon compte, je ne vous cacherai pas que je serai bien aise d’être déchargé de mon mandat; d’ailleurs, des raisons d’intérêt me forceront bientôt à quitter la France, et vous m’obligerez en demandant à une émancipation légale le droit d'administrer vous-même votre fortune, alors que ce droit vous est déjà acquis par l’émancipation naturelle que donnent l’âge et la raison. Si cependant vous ne pensez pas en être encore en état, et que vous voulussiez attendre votre majorité, j’accomplirai jusque-là la mission qui m’a été confiée. Vous réfléchirez, me dit mon tuteur, je vous reverrai ce soir pour vous demander votre réponse. »

Je répondis de suite à mon tuteur en prenant une plume et en signant l’acte d’émancipation qu’il m’avait présenté.

Il y avait dix-huit ans que j’étais né pour le monde. À compter de cette heure seulement je venais de naître à la vie.

Pendant les délais exigés par la procédure qui devait légaliser ma demande d'émancipation, mon tuteur m’avait conseillé de faire l’apprentissage de la vio où je devais entrer, et lui-méme m’y avait aidé en m’introduisant dans quelques maisons de sa connaissance, où je fus d’abord remarqué pour ma sauvagerie et mon ignorance complète des usages.

« Observez, m’avait dit mon tuteur, et faites d’abord comme vous verrez faire; plus tard, il sera temps d’essayer de vous individualiser. Selon les gens chez lesquels vous serez, faites sonner à propos votre nom ou votre fortune : soyez noble chez les riches, soyez riche chez les nobles. Si vous en avez, cachez votre esprit aux sots ; vous pourriez un jour avoir besoin d’eux, et la sottise a la mémoire longue. Dans les conversations générales où vous vous trouverez absolument forcé de prendre part, parlez à côté de la question, c’est un moyen pour ne pas se compromettre; et, s’il se trouve que vous ayez une opinion personnelle, ayez soin de la garder pour vous, et vous rangez à l’opinion du plus grand nombre; les majorités ont toujours raison. Avant toute chose, apprenez à vous lever et à vous asseoir. Ne dites jamais trop de bien des personnes absentes, à moins que vous n’ayez l’intention de leur nuire. Ayez beaucoup de camarades

et peu d’amis : les amitiés sont-[gènantes souvent, et presque toujours inutiles ; il en faut laisser le privilège aux malheureux. Ne vous étonnez jamais outre mesure, lors môme que vous verriez ou que vous entendriez dire les choses les plus étonnantes; n’ayez point trop d’enthousiasme avec les hommes graves.

« Quant à la société des femmes, si elle est, comme on le dit, plus agréable, il est aussi beaucoup plus difficile d’y vivre. Voici, d’après ce qu’il m’a paru, quelques conseils dont vous pourrez utilement faire votre profit. Dans un endroit où les femmes sont en majorité, évitez le plus possible de faire preuve de ce bon sens qui accuse une trop grande maturité de raison. Traitez sérieusement les choses frivoles, et superficiellement les choses sérieuses. Ne vous placez jamais entre une femme jeune et une femme qui ne le serait plus ; les soins que vous auriez pour l'une seraient blessants pour l’autre. Si vous voulez plaire aux femmes, fournissez-leur en public l’occasion de faire preuve de sensibilité : elles aiment beaucoup cela. Ne parlez pas, devant elles, aux jeunes filles qui chantent des romances. Gantez-vous très-juste, et toussez quelquefois comme si vous étiez poitrinaire : pour le moment, la phthisie est encore à la mode. Surtout, et pour recommandation suprême, n’oubliez point qu’il est certains ridicules qu’on est soi-môme ridicule de ne pas adopter; tâchez même d’en inventer de nouveaux.

« Quand vous vous trouverez en quelque passe difficile, venez me trouver, je vous aiderai de mes conseils. Maintenant, et en attendant que la loi vous autorise à

jouir de vos biens, voici dix mille francs qu’il faut apprendre à jeter par la fenêtre. »

Admis dans quelques salons, j’observai d’abord, et ne tardai point à me convaincre que les jeunes gens qui faisaient comme moi leur entrée dans la société s’y conduisaient à peu près comme mon tuteur m’avait dit de le faire, et je m’appliquai à mettre à profit ses conseils.

Après quelques jours, je commençais à posséder à peu près les premiers éléments du savoir-vivre dans le monde des habits noirs et des cravates blanches. Je n’étais point trop déplacé parmi ces insignifiants coryphées de salon, qui se lèvent, s’assoient en mesure, applaudissent ensemble aux bons mots qu’on vient de dire, et n’osent jamais hasarder une seule phrase, si d’obligeantes personnes ne viennent les y convier en leur fournissant un motif; de même que, dans un bal, les hommes galants vont par politesse inviter à danser les femmes laides qui font tapisserie depuis trop longtemps.

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