UN DÉBUT DANS LA VIE
Un matin que j’étais allé voir un jeune homme avec lequel je m’étais lié, quoique très-superficiellement, je ue le trouvai point chez lui, et, ayant besoin de lui parler,
je pris le parti d’attendre son retour. J’entrai donc dans son cabinet, et machinalement je pris un livre qui se trouvait ouvert sur une table, et j’y jetai les yeux : c’était Y Émile de Rousseau.
Je ne sais dans quelle singulière disposition je me trouvais alors; mais, après avoir lu pendant quelques instants, mon esprit tomba en une profonde rêverie, qui fut troublée par l’arrivée soudaine de mon ami.
Il paraissait fort agité; mais, s’efforçant de calmer son émotion, il s’approcha de moi, et me demanda, me voyant retomber dans mes réflexions, à quoi je pensais.
— Je viens, lui répondis-je, d’ouvrir un livre dans lequel j’ai trouvé une pensée bien triste, et à laquelle je rêvais quand vous ôtes entré; et je lui tendis le livre, en lui indiquant le passage dont j’avais voulu parler.
— Ah bah ! me répondit-il, ce sont des mots cela; à notre âge surtout, le bonheur est partout, et il faut être bien maladroit pour ne pas le rencontrer deux ou trois fois par jour.
— Mais enfin, vous qui parlez, lui dis-je, de quoi donc se compose cette chose de raison qu’on appelle le bonheur? De quoi est-il fait?
, — De tout ce qu’on veut; car on le fait soi-même, de même qu’on le détruit. Mais à quoi bon toutes ces questions? Allons-nous faire de la philosophie à jeun, et est-ce pour me parler de cela que vous êtes venu? Dépêchez-vous donc alors; car, à propos de bonheur, j’en ai un qui m’attend. Ah! dit-il en redressant fièrement la tête, regardez-moi bien, et dites-moi si je n’ai pas au front un de ces signes qui indiquent entre tous les élus
de la félicité humaine. Regardez-moi bien, car je suis heureux, moi; la plus belle heure de ma vie vient de sonner. Je suis aimé!...
— Aimé! par qui? lui demandai-je.
— Eh ! mon Dieu, me répondit-il avec exaltation, vous ne comprenez donc rien, vous? Par qui peut-on être aimé quand on a vingt ans? Et vous qui allez les avoir, comment pouvez-vous me faire une semblable question? Qu’esl-ce que vous faites donc de votre cœur? et quelle liqueur glacée coule en vos veines au lieu de sang? Je vous ai observé déjà ; vous n'êtes pas un être ordinaire; rien ne vous touche, ni les beautés de l’art ni celles de la nature! Vos gestes les plus simples, vos attitudes, tout en vous est d’une roideur automatique, étrange et presque surnaturelle. Quel être êtes-vous donc?
— Ah! répondis-je, j’ai peur d’être dans la nature une horrible exception, un effrayant phénomène ; mon cœur s’est éteint avant d’avoir battu, mon âme est déserte sans avoir été jamais habitée, et toutes les facultés de mon être, engourdies dans un trop long repos, sont pareilles aux ressorts rouillés d’une machine toute neuve que l’immobilité aurait usée plus vite que ne l’aurait fait le mouvement. Je n’ai d’humain que la forme. Ce qui pour les autres est lumière et rayon n’est pour moi qu’ombre et vapeur; les harmonies qui vous émeuvent me paraissent des sons discordants qui m’irritent ou me font mal; j’entends autour de moi le bruit de la vie, l’éclat de rire des joyeux, la plainte des tristes, et j'ignore pourquoi cette tristesse à côté de cette joie ; je ne sais pas où je vais ni où vont les autres qui marchent à côté
do moi, poursuivant dos passions dont le nom seul m’est connu. 11 y a peu de temps encore, j’ignorais ce que c’était que le monde; j’y suis entré, j’ai regardé, j’ai écouté et je n’ai rien compris. Bientôt, j’aurai entre les mains la fortune qui m’a été laissée par mes parents. On m’a dit que c’était une clef avec laquelle je pouvais ouvrir toutes les portes, et que je n’avais qu’à choisir. Choisir quoi ? Je ne vois rien, je ne sais rien. Je n’ai pas de désirs, pas d’espérance, pas de souvenirs; ni fleur éclose, ni fleur fanée : rien ! Voilà quel être je suis, et j’ai dix-huit ans, et devant moi, dites-vous, se déroulent de magnifiques horizons inondés parle soleil de la jeunesse! Que m’importe à moi! Statue placée au bord du chemin, je regarderai la foule passer devant moi sans savoir où elle ira. Je verrai partir les jeunes, fleurs au front, flammes aux yeux, et plus tard je les verrai passer vieux, sans savoir d’où ils reviennent.
— Ah ! me dit mon ami, j’ai déjà connu un être qui vous ressemblait, et j’ai trouvé le moyen d’en faire un homme ; j’ai forcé le destin, qui comme vous l’avait oublié sur la route, à lui donner la part de joies et de douleurs à laquelle il avait droit en ce monde, et il s’est misà vivre.
— Oh! m’écriai-je en prenant la main de mon ami, ce que vous avez déjà fait pour un autre, faites-le pour moi : que je sente, que j’entende, que je comprenne... que je vive enfin!
— Soit, me dit-il en me prenant la main ; je vais vous faire entrer dans la vie par la plus belle porte, et Dieu veuille que vous ne me reprochiez pas plus tard ce que je vais faire aujourd'hui pour vous.
Huit jours après, dans un bal où j’avais été conduit par mon tuteur, je remarquai que l’annonce de mon nom éveillait une grande curiosité dans un groupe de jeunes gens dont tous les regards s’arrêtaient sur moi, et un instant après j’entendis l'un d’eux dire tout bas en m’indiquant du regard :
— C’est le jeune Antony de Sylvers, l’amant de la comtesse Malani.
— Pauvre enfant ! ajouta une jeune femme qui avait entendu.
Et elle jeta sur moi à la dérobée un long regard de commisération.
De même qu’avant de la connaître j’étais une exception parmi les hommes, la comtesse Malani était une exception parmi les femmes. L’un et l’autre, à l’époque où les circonstances nous rapprochèrent, nous étions moralement aux deux extrémités les plus opposées de la vie : moi au commencement, elle à la fin; moi venant de naître, elle déjà morte.
Ainsi qu’on l’avait cru et répété dans le monde, je n’étais point l’amant de la comtesse, et je ne le fus jamais, non plus que tous ceux qui, jeunes ou vieux, naïfs ou blasés, formaient une cour brillante à cette superbe créature, qui recevait les hommages avec la morne et majestueuse immobilité d’une idole de marbre.
Mon amour pour cette femme ne devait donc pas avoir
do dénoûment, ou du moins le dénoûment ordinaire et prévu, que certaines personnes précipitent ou retardent, selon qu’elles aiment à s’égarer dans les nuages bleus du sentiment, ou à prendre la grande route de la prose, qui est le chemin des gens d’esprit.
Pourtant j’aimais la comtesse. Vous qui en êtes-là, Antoine, vous savez ce que c’est qu’un premier amour... Mais, avant d’aimer la femme dont l'abandon vous initie aujourd’hui aux plus grandes douleurs qui soient au monde, vous aviez déjà aimé quelque chose ou quelqu’un, vous aviez passé successivement par toutes les phases ordinaires de l’existence, et vous avez ressenti, dans l’ordre accoutumé, toutes les impressions et toutes les émotions qui sont propres à chacune d’elles. Vous aviez révé, et, comme tous ceux qui révent, poursuivi dans l’ombre des solitudes et caressé durant les fièvres de l’insomnie ces idéales figures, amantes imaginaires que les hommes se créent eux-mémcs et qu’ils croient reconnaître plus tard dans la première femme qui passe devant eux et leur jette un sourire à travers son voile.
A dix-huit ans, enfin, vous aviez votre diplôme de vivant; votre cœur était un instrument complet et tout accordé pour chanter la douleur, l’espérance, l’amour et la joie.
Il n’en était pas de même pour moi, vous le savez, et mon premier amour ne devait guère ressembler à celui des autres.
Pourtant, et comme cela arrive assez ordinairement, la révélation en avait été spontanée et foudroyante : sans transition aucune, mon cœur passait de l’extrême immo-
bilité à la plus tumultueuse agitation. La métamorphose fut rapide et complète : chaque jour, à la chaleur de cet amour vivifiant, je sentais éclore en moi quelque nouveau sentiment et s’éveiller quelque voix nouvelle ; le chaos de mon être s’organisait d’instant en instant, et à la clarté intérieure de cette lumière qui venait de se faire en moi, je contemplais, ébloui, tous les trésors que je possédais depuis si longtemps, sans en avoir jamais su faire usage. Enfin l’amour m’avait élevé au niveau commun : mon astre s’était levé... propice ou fatal. J’avais le compte d’illusions que tout homme possède au départ, et qu’il doit perdre au fur et à mesure qu’il avancera dans le chemin. Mon cœur était plein, et un jour j’allai le répandre aux pieds de celle par qui il s’était rempli.
La comtesse écouta, sans m’interrompre, l’aveu que je lui fis de cet amour qui venait de me transformer, et, lorsque j’eus achevé, elle me répondit froidement, mais avec quelque douceur :
— S’il est vrai que vous m’aimiez, et que ce soit véritablement moi qui aie causé le changement opéré en vous, n’appelez pas cela un bonheur; c’est, au contraire, un très-grand malheur; et mieux vaudrait cent fois que vous fussiez resté dans l’état d’insensibilité où vous étiez avant de me connaître. Grand Dieu! vous êtes dans toute la fraîcheur de vos croyances; aucun de vos rêves n’a encore été démenti : toutes choses vous apparaissent par leur côté rayonnant, votre cœur en est à son premier émoi, votre bouche à son premier aveu... et c’est à moi que vous venez le faire! Quelle étrange fatalité vous a donc poussé ici ? Sortez-en, sortez-en vite ! il en est temps
encore; vous ne m’aimez pas, au moins je l’espère, vous aimez l’amour. Conservez le culte, mais cherchez une autre idole. A votre premier amour il faut l’accompagnement ordinaire : les clairs de lune, les promenades au bois, les rendez-vous mystérieux, les gants ramassés dans un bal, les romances sous les balcons, la poésie, la niaiserie, tout ce qui constitue le prologue d’une première passion. C’est ainsi qu’on commence toujours; faites comme tout le monde ; mais surtout tâchez de tomber sur une femme qui s’habille en blanc et mette des Heurs dans ses cheveux; faites avec elle de l’élégie le plus longtemps qu’il vous sera possible, et ne soyez amants que lorsque vous ne vous aimerez plus assez pour ne pouvoir vous dispenser de l’être. Vous comprendrez l’un et l’autre que ce moment-là sera arrivé dès que vous ne trouverez plus de charmes à regarder les étoiles ou à cueillir des myosotis.
Quand les femmes n’ont plus de cœur, elles commencent à avoir de l’esprit, et il y a dans le monde bien des femmes spirituelles : si vous voulez que votre premier amour ait quelque durée, et qu’il vous en reste au moins un doux souvenir, choisissez une femme niaise : celleslà seules sont sincères et savent aimer comme on veut l’être, lorsqu’on a votre âge; mais, au nom du ciel, Àntony, oubliez-moi, fuyez-moi. J’ai déjà involontairement vieilli bien des jeunes cœurs, et vu se flétrir avant l’heure bien des croyances naïves, qui, sans moi, existeraient encore dans les âmes où j’avais fait pénétrer l’éclair de la vérité. Fuyez-moi, Antonv, je vous le dis encore, et comment les autres ne vous Font-ils pas dit? Je ne suis plus
une femme, cet être de consolation, d’amour et de dévouement que chantent les poètes. Je suis, sous l’habit moderne, avec un nom, une fortune et une position qui m’imposent à la société, et me font subir plutôt qu’accepter par elle, je suis l’antique ligure de l’expérience, qui, la bouche toujours ouverte, indique les écueils du chemin, et détourne les passants de l’abîme, mais les empêche aussi de cueillir la fleur qui croissait sur les bords.
Ah! si une fois, par hasard, il m’a été donné d’éveiller un cœur et une âme trop longtemps engourdis, ainsi que cela est arrivé pour vous, m’avez-vous dit, que ce ne soit point par moi qu’ils se renferment et se désenchantent; cela arriverait bien vite si vous restiez près de moi, Antony. Allez donc en liberté et au hasard ; vous vous tromperez souvent, et rencontrerez dans la vie bien des mécomptes ; mais, du moins, vous aurez joui un instant des bénéfices de l’illusion; vous aurez serré avec joie la main droite d’un homme qui vous trahissait de la main gauchi', mais vous ne saurez que plus tard sa trahison. Vous croirez aux sourires de ces perfidies vêtues de soie ou de velours qui s’appellent des femmes; vous aurez des enthousiasmes à la vue d’une belle chose ou d’une belle action, et le lendemain peut-être vous apprendrez que vous avez été la dupe de vous-même. Mais qu’importe? votre cœur aura battu fort pendant une heure. De jour en jour, enfin, vous avancerez dans l’existence, votre naïveté se tiendra sur ses gardes.
Peu à peu vous sentirez malgré vous s’introduire dans les sentiments qui en demandent le moins le calcul et la réflexion ; votre esprit, devenu froid et tracassier, con-
testera à votre cœur la liberté de ses sympathies et de ses enthousiasmes, et un jour vous serez arrivé à cet endroit de l’existence où l’on dit adieu à tout ce qu’elle a de meilleur.
Mais, puisque tout homme doit un jour arriver à ce but, prenez donc le chemin le plus long, vous surtout qui êtes entré si tardivement dans la vie, et prenez, pour vous accompagner dans votre pèlerinage à travers les charmantes illusions de la jeunesse, une femme comme vous, jeune, et riche comme vous de croyance.
Ensemble vous conserverez plus longtemps votre trésor de foi, et vos chimères se dédoreront moins vite. Oh ! je vous en prie, Antony, renoncez à moi, ne me revoyez plus, et épargnez-moi les remords que j’éprouverais lorsque je vous verrais un jour, retombé par moi dans ce morne anéantissement d’âme et d’esprit qui suit la mort de nos espérances !
Encore une fois, Antony, pour moi, pour vous, ne me revoyez plus, oubliez-moi.
— Oh ! répondis-je à la comtesse, c’est vous que j’aime et je n’en puis aimer d’autre. Il faut que ma destinée, s’accomplisse et que vous en soyez l’arbitre, dussiez-vous m’inoculer, avec votre amour, cette science fatale de la vie qui me ferait retomber dans un état plus horrible encore que celui d’où je suis sorti, grâce à vous. Je ne vous quitterai pas. Je vous aime et vous m’aimerez : et qui sait, d’ailleurs, c’est peut-être moi qui dois vous empêcher de mourir complètement à la vie, de même que c’était vous qui deviez m'y faire naître.
— Oh ! dit la comtesse, vous allez me tenter.
Et après avoir insisté encore, mais d’une voix déjà plus faible, pour me faire renoncer à mon amour pour elle, la comtesse me permit de continuer à la voir : et à l'époque où je devins, par mon émancipation, maître de ma volonté et de mes biens, elle m’autorisa même à l’accompagner dans un voyage de quelque temps qu’elle allait faire en Italie. • .
Au bout de six mois nous nous disions tristement adieu, ce que la comtesse avait prévu s’étant réalisé. Elle ne m’avait pas aimé, et je ne l’aimais plus; elle était restée enveloppée dans sa dédaigneuse indifférence des choses du monde, et, à force de vivre près d’elle, j’en étais arrivé à partager ces dédains et cette indifférence, et j’étais déjà dans la société un de ces précoces sceptiques qui ont à peine interrogé la vie, et font gloire et métier de répandre partout leurs doutes ou leurs négations contagieuses.
Un fois dans ce chemin, on va vite, et un matin que l’ennui de l’existence vous étrangle plus fort que de coutume, ou qu’on a fait une mauvaise digestion, on recommence en posant le front dans les mains le monologue que faisait le prince Hamlet en regardant le crâne de son bouffon Yorick, et l’on appelle à son aide l’ange ténébreux du suicide. Ç’est ce que j’aurais fait, sans doute, lorsque je sentis naître en moi une passion nouvelle qui venait me rattacher à la vie.
Comme un poison glacé, l’expérience anticipée qui s’était infdtrée en moi pendant ma courte liaison avec la comtesse Malani avait fait, comme je vous l’ai déjà dit, Auloine, de profonds et irréparables ravages dans mon
cœur.... Tous les germes de vie. et de jeunesse qui s’étaient développés autour de mon amour furent soudainement et brutalement arrêtés au milieu de leur floraison, pourtant si tardive, et ne tardèrent pas «à périr avec cet amour même.
Ainsi, au moment où j'allais vivre enfin de la vie commune, pareil à un soldat blessé mortellement au début du combat, j'étais, avant d’avoir vécu, rejeté violemment en marge de l’existence.
C’est alors que, las de ce rôle de fantôme au masque humain, je songeai à rendre à l’éternel néant la créature incomplète à laquelle une étrange fatalité refusait impitoyablement sa place et son rang dans l’espèce humaine.
Un soir, comme j’étais seul chez moi, en tête-à-tête avec cette sinistre pensée de destruction, qui choisit de préférence les heures nocturnes pour assaillir les esprits désespérés, j’entendis heurter violemment à la porte do ma chambre, et je vis se présenter devant moi le jeune homme qui, un an auparavant, m’avait conduit chez la comtesse Malani, en me disant . « Je vais vous faire entrer dans la vie par la plus belle porte, par celle de l’amour. »
L’amour, lui aussi ce jour-là, il y croyait.
— Eh bien! me dit-il, j’ai appris votre retour d’Italie, et je viens vous voir. Où en êtes- vous de la vie? combien vous reste-t-il d’illusions, depuis tantôt une année que vous les semez sur la route avec autant de prodigalité que les écus de votre succession? votre coeur et votre colïre-fort seraient-ils déjà vides? Peste! il vous a fallu peu de temps pour vous ruiner. Voyons, cette chose
dont nous parlions ensemble il y a un an, le bonheur, a-t-il été pour vous un feu follet on un rayon? par quelle route l’avez-vous poursuivi, où l’avez-vous atteint? où vous a-t-il échappé? Raeontez-moi un peu votre voyage; à travers les passions, quelles sont vos opinions sur les hommes? quel est votre avis sur les femmes? On m’a dit que vous aviez dans votre poche la clef de tous les boudoirs ; vous devez être alors quelque peu mon rival ; car moi-môme en ce moment, avec les griffons et une nouvelle forme de chapeau, j’ai l’honneur d’être fort à la mode. Vous devez avoir sur l’amour des idées toutes personnelles. Certes, votre début a été éclatant; réussir où la fleur des roués et le haut-ban de la séduction avaient échoué. Triompher de la plus rebelle d’entre les rebelles, de la comtesse Malani, une de ces hautaines et magnifiques figures qui, en d’autres temps, aurait donné son nom à son époque; pour un novice le début était remarquable; et il en fut longtemps parlé après votre départ. Eh bien, voyons ! vous restez silencieux devant mon armée d’interrogations ; je me résume : où en êtesvous de l’existence?
— Sur le seuil opposé à celui où j’étais quand vous m’avez rencontré, répondis-je à mon singulier interrogateur; il y a un an, j’entrais; aujourd’hui, je m’apprête à sortir.
— Moi, je me charge de vous guérir de votre maladie noire, si vous voulez me prendre pour compagnon. Je connais tous les bons endroits de la réalité, j’y ai déjà été, et j’y retournerai pour vous faire plaisir, et vous prouver qu’un jeune homme de vingt ans a toujours
quelque chose de mieux à faire que de se mettre du plomb dans la tête, surtout quand il a assez d’or à mettre dans sa poche pour s’y permettre le luxe de quelques trous.
Il y a quelque temps, j’en étais là où vous en ôtes; à ce moment maussade où l’on hésite à attendre le soleil du lendemain, et, vous le dirai-je? j’eus la lâcheté de l’attendre, et je remis la partie au lever de la lune. Mais il arriva que la lune resta couchée pendant quinze jours, et durant cet intervalle j’avais fait connaissance d’un célèbre docteur qui a la spécialité de guérir ces sortes de maladies, dont j’étais et dont vous ôtes en ce moment atteint.
Ce docteur n’a point le costume ordinaire des gens de la Faculté : il ne porte ni habit noir ni cravate blanche, et n’a point de nom latin; on ne le trouve jamais chez lui, mais on le rencontre partout, et ses ordonnances sont les plus douces du monde à suivre. Ce docteur, mon cher Antony, s’appelle le Plaisir. Je me fis son client d’abord, et depuis je suis devenu son ami, et ami inséparable.
Allez voir le docteur Plaisir, et je garantis votre guérison. Il vous ordonnera, comme à moi, de vigoureux moxas qui vous feront tressaillir, et presto sortir de votre engourdissement. Au lieu de ces tristes insomnies qui vous rendent plus blême
Que ne l’est un trappiste à la fin du carême, comme a dit un poète, vous aurez des nuits flamboyantes.
harmonieuses, embaumées; vous toucherez du doigt toutes ces féeries du palais des Mille et une Nuits, édifié sur ces deux mots : richesse et jeunesse; vous aurez de violentes amitiés qui dureront presque autant qu’une p;wre de gants, et des amours si nombreuses, que vous n’en saurez jamais le compte ; et, quand vous aurez vécu pendant un mois à ce régime, vous n’en voudrez pas suivre d’autre.
Voilà le conseil que j’ai à vous donner; et c’est parce que je savais le grand besoin que vous en aviez que je suis venu vous voir, à une heure où mon éclat de rire manque dans une orgie exclusivement composée de poètes élégiaques et de pieux artistes qui sont l’espérance du siècle.
Maintenant réfléchissez, et, si vous persistez dans votre idée de remonter, comme on l’a dit, vers les voûtes éternelles, je me charge de conduire votre deuil, au besoin même j’adopterai les écus orphelins que vous laisserez en ce monde , et je vous promets d’en faire un noble et bon usage. Voyons, quelle est votre conclusion?
— Votre premier conseil m'a été fatal, répondis-je à mon ami; il y a un an, c’est vous qui m’avez poussé vers l’amour, et Dieu sait quel amour j’ai rencontré ! Aujourd’hui vous voulez m’entraîner dans une vie où tout s’achète et se marchande, et où de votre propre et impudent aveu, l’homme s’abaisse au niveau des passions brutales, qui ne dépassent point l’épiderme et n’agitent que les nerfs...
— Mon cher, me répondit mon ami, depuis que j’ai achevé le roman de ma vie, je parle, comme tout le monde,
le langage vulgaire de la raison, et j’ai une horreur invincible pour les phrases à grand orchestre, pareilles à celle que vous me débitez ; achevez-la donc tout seul et terminez-la même par un coup de pistolet en guise de point d’exclamation, vous en avez parfaitement le droit; d’ailleurs vous êtes chez vous; moi, je m’en vais souper, je me sens un appétit de Gargantua. Encore une fois, je vous invite à m’accompagner; parbleu, cela ne vous engage à rien, et vous aurez bien le temps de venir vous tuer avant ou après le dessert. Ce sera pour vous une espèce de repas libre comme ceux des martyrs chrétiens dans les cirques; allons, une dernière fois, voulez-vous venir avec moi?
— Eh bien I oui, répondis-je, mais je reviendrai.
— Gageons, répondit mon ami, que lorsque vous rentrerez, la réflexion aura mouillé l’amorce de votre pistolet.
La prévision de mon ami s’était réalisée. En sortant du banquet où il m’avait conduit, je m’étais joyeusement écrié : Vive la vie! et, dès le lendemain, docile aux conseils de mes nouveaux compagnons, je mis le feu aux quatre coins de mon patrimoine ; mais je n’eus pas le temps de le dévorer complètement. Au bout d’un an j étais déjà rassasié de ma nouvelle existence. Parmi mes compagnons de plaisir se trouvait un jeune peintre avec qui je m’étais lié plus particulièrement ; c’était un talent bien austère et tout recueilli dans l’enthousiasme de l’art, qu'il considérait comme la [dus belle chose du monde. Il passait ses journées dans les musées ou dans son atelier, et pendant quelque temps je vécus près de lui.
'Jr.-i. •*
— Voulez-vous me prendre pour élève? lui dis-je un jour.
— Ah ! me répondit-il, si vous pouviez aimer l’art, vous seriez sauvé, vous n’auriez plus besoin d’être homme. La volonté patiente remplace la vocation ; passez dix ans à étudier, vous deviendrez un grand ouvrier en forme ou en couleur, et vous pourrez devenir ambitieux de gloire; avec cette passion-là, on n’en a pas besoin d’autre pour rester dans la vie. Vous êtes une nature exceptionnelle qui n’avez jamais vu ni senti * comme personne, vous aurez un talent particulier, et, repoussé comme vous dites l’avoir été du monde et des passions des hommes, vous pourrez vivre dans le monde immobile des chefs-d’œuvre de l’art; faites comme moi, tenez : ma maîtresse s’appelle tantôt Joconde , et tantôt Vénus de Milo; l’une est peinte, et l’autre est en marbre; toutes deux sont immobiles, mais admirables ; mon ami intime, le confident de mes espérances, demeure aussi dans la galerie du Louvre ; c’est ce pâle jeune homme, à tête de poète, qui s’appelait autrefois Raphaël d’Urbin ; jamais ma maîtresse et mon ami ne me trahiront.
Je suivis les conseils du peintre, et, après avoir voyagé un an dans les musées de Flandre et d’Italie, je revins à Paris, où j’entrai dans l’atelier de M. ... Depuis trois ans j’y travaille, et je suis un de ses plus forts élèves. A de très-rares intervalles, il m’est arrivé d’avoir des éveils de sentiment, mais cela n’a pas duré; un instant je me suis senti attiré vers notre voisine la grisctte; mais c’était purement une affaire de goût artistique, et, pour que
cola n'allât pas plus loin, je suis parti à la campagne. Là, encore une jeune fille naïve, près de laquelle je demeurais, m’a un instant occupé plus que ne l’aurait fait, un tafileau ou une statue. Pendant une maladie qui la conduisit au tombeau, je demeurai près de la pauvre Marie, qui ne voulut point s’en aller de ce monde avec la virginité de son cœur; son dernier soupir fut son premier mot d’amour, et c’est moi qui l’ai reçu. Je ne sais pas où j’ai trouvé des larmes, mais j’ai pleuré en voyant les ombres de la mort envahir ce beau front, où je n’eus pas le courage de déposer le baiser qu’il semblait appeler. Marie était bien belle; tenez, dit Antony en montrant une toile à Antoine, voilà son portrait.
— Oh 1 dit Antoine, elle aussi elle vous a aimé ! Marie et Césarinc, ici et là-bas, celle à qui j'avais donné mon cœur et celle qui m'avait promis le sien 1 Vers toutes deux le hasard vous a poussé, et toutes deux m’ont oublié pour vous aimer toutes deux; car Césarine vous aime, comme Marie vous aurait aimé si elle n’était pas mortel Adieu donc, Antony, je retourne dans mon pays, j’ai une mère à consoler, et je pars, reprit Antoine ; seulement, il me reste une prière à vous faire : vous qui reverrez la comtesse de Rouvres, remettez-lui cette lettre, et dites-lui combien je J’ai aimée, combien j’ai souffert, ou plutôt, non, ne lui dites rien, je lui ai tout dit dans ce billet ; promettez-moi de le lui faire parvenir; adieu.
Et Antoine quitta Paris le soir mémo.
Le lendemain Antony partit pour la Bretagne, où il demeura six mois.
Ce fut pendant ce temps que madame de Rouvres de-
meura recluse dans son boudoir blanc, versant des larmes sur l’adieu que lui avait laissé Antoine, et souriant malgré elle à l’espérance qu’elle avait conçue du retour d’Antony.
— Ah çà ! s’était dit un jour M. de Neuil, après sa fameuse école, lequel des deux est aimé de ma nièce ?
Si madame de Rouvres avait été franche avec son oncle, et avec elle-même, elle aurait répondu : « Je les aimais peut-être tous les deux, mais j’aimerai celui qui reviendra ! »
Et, au commencement de l’hiver, Antony était de retour.