‹ Le roman des quatreChapitre 3 sur 6 · ESCARGOTS NOURRIS AU BIBERON · texte numérisé non relu

ESCARGOTS NOURRIS AU BIBERON

Si mon oncle t'autorise à aller bientôt passer quelques jours à Paris, promets-moi de te rendre rue Montorgueil, et de ni'écrire si i'écriteau y est toujours.

Et maintenant, veux- tu que je te dise pourquoi je pense à ces escargots?

Voici :

Il y a huit jours, j'ai suivi, dans le Djebel Tamerza, quelques camarades. Des camarades, c'est beaucoup dire, des gens de la mine, enfin. Nous avons chassé le mouflon. J'ai été assez sot pour me piquer d'amour-propre, pour poser au bon tireur. Résultat : j'ai blessé un de ces animaux, une femelle.

Elle s'en est allée mourir auprès d'un trou, dans la roche. Il y avait là un pauvre bébé mouflon de quinze jours à peine. Il gémissait en nous regardant de ses yeux bleu laiteux. J'ai ramené le bébé mouflon à Tamerza, Micheline. Ça n'a pas été commode. J'ai failh me rompre le cou, le tenant dans mes bras, en descendant et remontant les bords des oueds. Mes compagnons se fichaient de moi. Il mourait de faim, le misérable animal, quand nous sommes arrivés. Et alors mes peines n'ont fait que commencer. Comment le nourrir, je te le demande? Heureusement, le Bon Dieu y a pourvu. Tu as reçu une éducation chrétienne, Micheline, et tu vas reconnaître ici son sens de l'opportunité. Je me suis souvenu que Mme Cipriani, la femme d'un des préposés à la douane, avait un marmot de huit mois, et qu'elle l'alimentait au lait condensé. Cette brave femme a eu l'air un peu vexé quand je lui ai demandé de me céder une bouteille, un bout de caoutchouc usagé, et six boîtes de lait. Maintenant, tout marche à merveille. J'ai baptisé mon mouflon Poulet-Deux, en souvenir de ton chien, que je te prie de n'appeler désormais que Poulet-Premier. Dans quinze jours, ses petites cornes commenceront à pousser. C'est égal ! j'ai eu bien du mal. Je ne sais pas si c'est facile d'élever au biberon des escargots. Mais eux, au moins, ils ne mordent pas la tétine de caoutchouc. Avec Poulet-Deux, la plus solide ne fait pas trois

jours. Sois assez bonne pour m'en envoyer quatre ou cinq douzaines, par le prochain courrier. Tu n'as pas besoin de recommander le paquet.

Voilà une question réglée. Si tu veux, parlons d'autre chose. Je vais te raconter un rêve, un rêve que j'ai fait le nuit dernière.

J'ai rêvé de toi, Micheline. Pas de toi seule. Aussi de maman et d'Arondine. J'étais sur la route qui va de Tamerza à Redeyef . Redeyef est une station du train qui unit Sousse à Metlaoui. Je voyais venir vers moi un indigène qui agitait les bras, et bientôt je reconnaissais Messaoud, mon chaouch. Les chaouch, Micheline, sont comme qui dirait les ordonnances des civils. Messaoud est un bon chaouch, attentionné. Il sait faire la cuisine, bien qu'à mon goût il y mette un peu trop d'huile. C'est l'être humain que je préfère ici, car pour ce qui est des Européens, et en particulier de mes compatriotes... Mais n'embrouillons pas tout.

Donc, Messaoud venait à ma rencontre en agitant les bras. Bientôt, il fut assez près pour me crier :

— Y en a bon pour toi, sidi.

— Qu'y a-t-il de bon pour moi, Messaoud?

— Y en a bon, beaucoup bon.

— Une lettre?

— Non, pas lettre, sidi. Y en a visite.

— Une visite? Le directeur de la mine, peutêtre?...

Messaoud secoue la tête d*un air de dégoût.

— Le directeur, y en aurait pas bon. Y en a bon, je te dis.

— Alors, Messaoud, je ne vois pas.

Messaoud prend un air fin.

— Y en a visite de la demoiselle à la photographie.

Je ne sais pas si je t'ai dit, Micheline, que la seule photographie qui orne ma chambre est celle où nous sommes, avec maman, assis tous trois sur le perron des Douves. Tu te rappelles, c'est toi qui la fis agrandir, il y a un an. Mais j'ignore si maman t'a dit qu'elle m'en avait donné une épreuve, quand je suis parti. J'ajoute que Messaoud a pris en amitié cette photographie, et que, lorsqu'il fait ma chambre, il ne manque jamais de se répandre en compliments qui t'amuseraient beaucoup, et qui, moi, me touchent toujours.

Tu penses donc si j'ai sursauté.

— N'es-tu pas fou, Messaoud?

— Messaoud ni fou, ni maboul, sidi.

Parlant ainsi, il a secoué son burnous. Et sais-tu ce que j'en ai vu sortir? Toi, maman, Arondine, Poulet-Premier, toute la famille, enfin. Vous me regardiez en souriant, et vous aviez l'air de trouver votre présence ici toute naturelle.

Moi, j'étais ravi, comme tu penses, mais avec, au cœur, une petite angoisse. Je me disais :

— Où diable vais-je pouvoir les loger?

La question posée ainsi l'est de façon impropre, car, hélas ! ce n'est pas la place qui manque dans ma casbah. Figure-toi six pièces, six boîtes blanches, crépies à la chaux, s'ouvrant sur une petite cour intérieure. Voilà mes Douves tunisiennes. Audessus de la cour, il y a un grand carré de ciel bleu, mais bleu, vois-tu, comme les boules de lessive avec lesquelles on nous défendait de jouer, quand nous étions petits. Quand j'ai fini ma journée, quand je suis seul, quand je suis triste, — cela m'arrive, Micheline, — je m'assieds sur un pliant, au milieu de cette cour. Je regarde le carré de ciel, et je m'efforce, à la manière des augures, de me prédire l'avenir, d'après les oiseaux qui passent. Généralement, ce sont des moineaux qui surgissent et disparaissent comme des petites balles. Quelquefois, des tourterelles, avec leurs ailes en forme de V... Hier, très haut, j'ai vu un aigle.

Il y a donc six pièces. Tu penses bien que je ne les occupe pas toutes les six ; j'ai ma chambre, et puis la cuisine. La cuisine prend le jour par en haut, par un trou rond qui sert à la fois de fenêtre et de cheminée. C'est, comme tu vois, d'une architecture très simple. Là s'agite, à l'heure des repas, Messaoud, au milieu d'une batterie de cuisine bien réduite. Pendant que je t'écris, je l'entends. Il doit fabriquer son éternel plat : des œufs frits à l'huile.

Tout à l'heure, il me les servira avec un sourire satisfait, en répétant son éternelle phrase :

— Bon, ça, sidi. Klf-kif restaurants de Paris.

Dans les quatre autres pièces, il n'y a rien. Si, pourtant, dans une, il y a ma malle vide. Dans une autre, la litière d'alfa sur laquelle couche mon bébé mouflon. C'est tout. Tu comprends, maintenant, ce que mon rêve pouvait avoir de terrifiant : vous loger dans un endroit pareil... Et tu sais qu'il n'y a pas de magasins dans les environs.

N'empêche que lorsque je me suis réveillé, j'étais bien désemparé de constater que vous n'étiez pas là. Et c'est à cause de cette tristesse que je t'écris une lettre plus longue que de coutume.

Tu diras à maman que, matériellement, les affaires vont aussi bien que possible pour moi. Je ne vous casserai jamais la tête avec des détails sur les exploitations de phosphates. Il y a six mois, je n'en avais pas moi-même la moindre idée. Je m'y suis mis, c'est l'essentiel, et bien mis, je crois, puisque, déjà, je sens l'envie autour de moi. Je pouvais rester au siège de l'exploitation, à Gafsa ou à Metlaoui. J'ai préféré venir ici. Ce n'est pas la peine de s'expatrier, n'est-ce pas? pour recommencer une morne vie de sous-préfecture. Si, à Tamerza, je n'ai pas deux fois par jour les joies de l'apéritif et des petits cancans sur la femme de l'ingénieur en chef ou du contrôleur civil, du moins je suis à

peu près libre d'organiser mon travail comme je le veux. J'ai la sengation d'être loin, séparé du monde. Il est vrai que, deux fois la journée, le sifflet du seul petit chemin de fer de Metlaoui vient me rappeler l'inanité de mon rêve de complet isolement. Mais je ne peux lui en vouloir, à ce vilain petit train. C'est celui que je prendrai le jour oii je rentrerai en France. Ce jour, quand viendra-t-il? Poulet-Deux sera un grand mouflon, avec de grosses cornes. Fais-moi jurer, Micheline, de le ramener. Au dernier moment, on est lâche, et, tout à la joie, tout à la hâte du retour, on abandonne les pauvres bêtes, les pauvres choses encombrantes qui ont partagé votre exil.

Trois ans, deux, peut-être moins. Je fais mon possible pour ne pas me leurrer. Mais il est certain que, dans deux ans, je peux être à Paris, au siège central de la Société. Quelle drôle de chose, ce stage que la vie moderne impose toujours au bonheur I Le bonheur? Micheline, sais-tu ce que c'est?

Il fait chaud, il fait lourd. Le jour baisse. Bientôt, les premières chauves-souris vont sortir. Si tu savais comme je les aime ! En France, en Europe, je n'ai jamais compris pourquoi on les hait. Que je te raconte une histoire. Autour de ma cour, il y a une sorte de galerie en bois peint de couleurs jadis violentes, aujourd'hui presque effacées. Cette galerie forme plafond, uji plafond vermoulu, avec des rai

nures. Le jour où je suis arrivé ici, ce plafond était plein de piaillements. C'étaient les petites chauvessouris qui habitaient là. Un maréchal des logis du train des équipages, brun, beau garçon, m'a aidé à emménager. Il a entendu les petits piaillements. Ce beau garçon est entré dans une grande colère. Il a tiré son sabre bleu, en a introduit la pointe dans les rainures du plafond, et rac, rac, rac... Il est tombé une nuée de petites chauvessouris nues et roses. J'en ai ramassé une, je l'ai regardée. Quelle pitié ! Pauvre petit être ! Elle est morte dans ma main. Je n'ai rien osé dire au maréchal des logis Lerminoy. Je lui ai même offert un verre de porto. Il l'a bu, le poing sur la hanche, avec suffisance... Voilà mon histoire. Elle n'est pas compliquée. Pourquoi te l'ai-je racontée? Probablement parce que je pense que les chauvessouris qui bientôt vont effleurer ma tête, rien ne les retient ici, ni une vie plus facile, ni des insectes plus comestibles, ni une situation à se faire dans la Compagnie des Mines de Phosphates du Sud- Tunisien. Alors, pourquoi restent-elles? Micheline, il y a des choses curieuses dans notre destinée, et je finirai par croire que nul n'y est à sa place.

Et mon oncle? Avez-vous de ses nouvelles régulièrement? Depuis que je suis ici, il m'a écrit deux fois, et toujours ses lettres m'ont fait du bien. Ma chère Micheline, il faut l'aimer beaucoup.

Écris-moi, toi. Bis-moi ce que tu fais, comment sont tes robes. Je voudrais, vilaine coquette, t'envoyer quelque chose d'ici. Mais il n'y a rien. Veux-tu, pourtant, des coquilles de Kerkennah, qui sont grises, nacrées et roses? ou bien des couvertures de laine de Gafsa, où sont dessinés des chameaux, des généraux arabes et des poissons? J'en avais accroché une au mur de ma chambre. Mais j'ai vite été obligé de l'enlever, parce que les scorpions noirs se cachent derrière.

Que te dire encore? J'ai été nommé officier du Nitcham Iftikhar, et j'ai dû payer vingt-deux francs de droit de chancellerie. C'est une distinction qui n'est intéressante que lorsqu'on est chevalier, parce que, avec ses petites rayures rouges et vertes, elle peut, à s'y méprendre, imiter la croix de guerre. Mais quand on est officier on a la rosette. Alors, la confusion n'est plus possible. Et il vaut mieux rester tranquille.

J'ai dû abandonner ma lettre, parce que les oeufs étaient frits ; Messaoud est venu me chercher. Qu'est-ce qu'il avait mis comme poivre rouge, l'animal ! Et rien que de l'eau pour noyer cet incendie. Ma provision de vin est terminée, et j'aimerais mieux mourir de soif que d'aller en mendier une bouteille à Grivet, mon agent comptable, un louche petit homme roux qui n'a guère l'air de me

pardonner d'avoir été nommé à un poste qu'il ambitionnait, ce me semble. Au demeurant, le subordonné le plus poli, le plus mielleux du monde.

Maintenant, je bois un café recette Messaoud, un café dans lequel mon porte-plume tiendrait tout droit, si j'avais l'idée de l'y planter, un café qui n'est pas mauvais, d'ailleurs. Soit dit entre nous, Micheline, je crois qu'Arondine mettait de la chicorée dans celui des Douves... Je dis mettait, comme si les horloges avaient cessé de battre, là-bas, du jour où j'en suis parti.

Je t'écris à la lueur d'un photophore. Le photophore est une tige de fer qui contient une bougie. Autour de cette bougie, il y a un globe de verre. Autour de ce verre, vont et viennent les bestioles mystérieuses de la grande nuit africaine. Au-dessus de moi, le carré de ciel bleu est devenu violet, des étoiles y brillent. Je connais leurs noms : Véga de la Lyre, Cassiopée.

Il va falloir que je te quitte. A mon côté, j'ai un monceau de paperasses. Je dois les parcourir. J'ai des états à remplir. Demain soir, tout cela doit être à Gafsa... Les demandes de matériel... La solde du personnel... Première colonne, deuxième colonne. La troisième colonne est celle des Observations. Ah ! dans cette colonne, à la date du 22 mai 1922, au lieu du Rien à signaler classique, qu'est-ce donc

qui m'empêche d'écrire la vérité : Pensé tout le jour à Micheline?

Embrasse maman. Embrasse Poulet, Dis à Arondine que la chicorée n'est pas la base obligatoire d'un café honnête. Et écris-moi.

Lucien.

P.-S. — Si tu m'écris entre le lundi et le mercredi, j'aurai tes lettres un jour plus tôt, parce qu'elles passeront par Sousse. Quand c'est par Gabès, il y a un et quelquefois deux jours de retard.

Bernard Souchet à Lucien Hu^'elot.

11, rue de Prony. Tél. : Wagram 29-47. i^^ juin 1922.

Cher Africain,

T'en souviens-tu? Lors de notre dernier déjeuner, avant ton départ, quand nous nous sommes serré la main devant un beau tas de trognons de choux, flore du quartier des Halles, tu m'as dit :

— Ne me plains pas ! Il y aura des moments où tu m'envieras, espèce de Parisien !

Et nous noua sommes embrassés ! Un Souchet embrassant un Huvelot ! Un fils Montaigu serrant dans ses bras un fils Capulet ! Si nos familles respectives avaient pu nous voir ! Mais elles ne nous voyaient pas. Et nous nous sommes juré de continuer, malgré l'éloignement, une affectueuse camaraderie nouée au collège, et qui ne s'éteindra qu'avec nous, n'est-ce pas? Le frère de ta mère a tué la sœur de mon père. Ce n'est pas à nous de prendre parti dans ce vieux drame et de chercher qui a eu raison de la victime morte ou de la victime qui

continue à vivre. Nous sommes pour la prescription ou, mieux : pour l'indulgence, pour le pardon, pour l'oubli. Donc, je t'écris, tu me réponds et nous nous aimons de tout notre cœur. Dixi!

...« Il y aura des moments où tu m'envieras. » Ça y est, sage et clairvoyant Lucien : je t'envie ! Je t'envie parce que je m'embête. Je t'entends d'ici : « Travaille ! » J'ai travaillé, mon vieux. Tienstoi ferme : j'ai écrit une pièce, et cette pièce a été jouée. Je tiens à t'en prévenir avant que tu reçoives les comptes rendus des journaux, car la fatalité veut que ce soient surtout les éreintements qui se propagent. Avec mes amours, j'aurais dû faire tout au plus une petite chanson. J'ai écrit une pièce en quatre actes ! Et dramatique ! Fort gai d'habitude, je ne pouvais concevoir qu'une pièce triste. Que veux-tu ! J'étais seul, abandonné par une infidèle. Sous le commode prétexte de respecter ma douleur, les amis me négligeaient : je n'avais envie ni de monter à cheval, ni d'aller au Cercle où j'aurais rencontré trop d'hommes, dans les thés où j'aurais rencontré trop de dames, ni enfin de donner une remplaçante à « la femme à l'œil sombre » qui me laissait un si cruel souvenir. J'avais par hasard du beau papier, de l'encre fraîche, une plume agréable ; j'en ai abusé. Pendant trois jours, j'ai été en proie à une fièvre romantique. L'inspiration I Portes et volets fermés, douze bougies dans de»

candélabres brûlaient nuit et jour sur ma table. Les passants pouvaient croire à une orgie. C'était une orgie de travail. Ensuite, j'ai remisé mon manuscrit au fond d'un tiroir et je n'y pensais plus, quand le hasard d'une réunion mondaine me mit en face d'un directeur de théâtre. Les libelles ont leur destinée, affirmait ce bon Terentianus Maurus. Ce directeur me parut mélancolique, bien que ses affaires fussent excellentes. Il devina en moi un frère de larmes, m'accompagna à pied et m'ouvrit son cœur. Ce fut assez long, je te remercie. Sa vedette, son étoile venait de le quitter. Il mêlait des regrets sentimentaux à des considérations d'ordre pratique :

— Après cinq ans !... Chaque soir, je déposais un quatrain ou un sonnet sur la tablette de sa loge... Et un cachet de trente-cinq louis, plus dix pour cent de la recette... Nous devions nous marier... A partir de six mille, car les frais de plateau sont exorbitants... Et à son réveil, elle trouvait toujours une grosse botte de roses roses... C'était moi qui aimais les fleurs... Elle est partie sans un regard... Avec ça, les exigences de l'Assistance publique...

Il n'y a point de chagrin ridicule. Pourtant, le spectacle de celui-là me fit du bien. Il me semblait que je me regardais sangloter dans une glace et que je me trouvais affreux ! Je ramenai chez moi mon nouvel ami et, quand il s'arrêta pour respirer, je lui avouai que j'avais commis une pièce. Il eut

un recul terrifié. « Lui aussi ! pensait-il. Allons, je ne serai jamais aimé pour moi-même ! »

Cependant, il ajouta d'une voix désillusionnée :

— Eh bien ! il faut me lire ça.

Je lus « ça ». Ma pièce montre en substance un homme merveilleux, doué de toutes les séductions, beau, sensible, intelligent, spirituel et que dupe une femme odieuse. Après le premier acte, le directeur s'écria :

— C'est tout à fait moi. Moi et Elle ! Vrai, vous n'étiez pas au courant de notre histoire? Continuez ! Je suis très ému.

Quand je prononçai : « Rideau », à la fin du quatrième acte, le directeur pleurait. Il pleurait ! Il avait très chaud, et, comme il est obèse, il pleurait à la façon des poulardes embrochées qui rissolent sur un feu de bois.

— Chef-d'œuvre ! prononça-t-il. Vous entrerez en répétition après-demain. Et je suis sûr du triomphe.

J'eus une vision : les spectateurs debout, acclamant le nom hier encore obscur de Bernard Souchet et, dans l'ombre d'une baignoire, l'infidèle dévorant sa honte et ses regrets ! Tu n'attends pas que je te relate par le menu les incidents des répétitions. Elles furent abominables. Je m'étais attiré la haine d'un comique, Léoval, que son rôle ne satisfaisait point. M. Léoval faisait son petit possible pour m'humilier. Ainsi, il me traitait volontiers de néophyte. Fier de

ce substantif, il le murmurait, puis le claironnait et l'envoyait en réponse à mes timides observations :

— Néophyte ! Ah ! néophyte !

Un jour, je ripostai :

— Pas d'argot entre nous, monsieur Léoval.

Et il s'en fut, inquiet, consulter le dictionnaire.

En ce qui concerne Marie-Louise Pastel, grande comédienne, mes rapports d'auteur à artiste avec cette insupportable personne peuvent se résumer par la première ligne des billets qu'elle m'adressa •

1° Monsieur et cher auteur.

2° Mon cher auteur,

3° Cher ami,

4° Ami,

5** Mon cher auteur,

6^ Cher monsieur,

7° Monsieur.

Monsieur, ce fut à la veille de la dernière répétition, Mlle Pastel entendait modifier mon texte ;

— Au fond, expliqua-t-elle, cette brute de Léoval n'a pas tout à fait tort : vous êtes un néophyte. Écoutez donc vos interprètes, qui ont l'habitude. Écoutez-moi. Coupez dans les rôles d'hommes... Etc.

Enfin, le jour de la répétition dite des couturières, j'étais exténué, hagard, abruti, furieux et fâché avec tout le monde, sauf avec le directeur. Il s'entêtait à me chérir, mais à la façon d'un naufragé qui, forcé de partager un radeau, chérit, avant le

cataclysme qu'il prévoit, son camarade d'infortune. Quel métier 1 Rester oisif pendant ving^-sept ans pour subir des affres semblables !

Répétition des couturières : trente personnes figées dans la grande salle. Et des couturières gelées. Ah ! mon ami, qu'il est difficile d'émouvoir des couturières ! Impossible de déchiffrer sur leurs faces maudites autre chose qu'un ennui distingué ! Et les modistes, donc ! Une apprentie, qui était venue avec sa patronne, pouffa au moment le plus pathétique.

— Sortez ! hurla Pastel.

J'appuyai :

— Sortez, mademoiselle !

La demoiselle, qui avait bien quinze ans, s'excusa :

— C'est l'employée de chez Caroline qui me dit des bêtises !

Je demandai l'expulsion de l'employée de chez Caroline. Et le calme se rétablit, mais j'avais tout ce petit public contre moi. D'ailleurs, c'est le lot de l'auteur qui se prend, à la fin, pour le plus noir des criminels. Je récoltai de maigres applaudissements. Et les modistes et les couturières s'éloignèrent en silence.

— Nous allons à « la bûche » ! émit suavement Mlle Pastel. J'ai bien observé ma filleule, que j'ai amenée parce qu'elle est sensible. Elle bâillait ! Ma filleule a bâillé !

— N'exagérons rien, concilia Léoval.

Et il conclut, comme s'il parlait de fausse monnaie :

— C'est une pièce qui pourra passer à la rigueur. Voilà !

Je n'en entendis pas davantage. Le temps de remplir une malle et je m'enfuis !

— Gare d'Orsay !

Se rendre à la gare, c'est déjà se mettre un peu d'azur dans le cœur. En wagon, je connus la détresse du banqueroutier ou du déserteur, quelque chose comme un douloureux soulagement, une joie inquiète et troublée de remords. Le temps était mauvais, au départ. Après quelques minutes de trajet, les nuées se déchirèrent au ciel et dans mon âme. Nitchevo ! Advienne que pourra ! il ne faut pas s'en faire ! Le répertoire ancien et moderne est riche en expressions stoïques. Je trouvai à Nantes mon ami Colvisse. Cet honorable négociant, d'origine méridionale, considère un auteur dramatique à peu près comme le joueur d'orgue de Barberi qui tourne sa manivelle dans les rues. Colvisse va tout de même parfois au théâtre : « Noblesse oblige. Il faut bien leur faire gagner un peu d'argent, à ces poires! » Il écouta mes doléances, s'offrit à me distraire et, après une nuit de repos, m'entraîna en automobile pour une destination inconnue. Ah ! cher Lucien, quel enchantement ! Et que nos misérables soucis

fondent vite au soleil ! Car j'eus un soleil exceptionnel. Inscris ici toutes les phrases que peut inspirer un paysage baigné de lumière. Mon compagnon me jetait au passage les noms des petites localités que nous brûlions. « Après tout, tu as peut-être un succès ! » me dit-il, attendri de me voir renaître. Je m'en moquais ! Je roulais, je respirais, je ne pensais à rien, j'étais heureux ! L'automobile traversa un bois et s'arrêta devant un château.

— Ce sont des amis ! Ils seront enchantés de te voir...

Et me voilà dans un bal ! Dans un bal blanc I Un bal blanc de province !

— Je vous présente le cher maître que l'on a joué hier à Paris !

Impertinent tout à l'heure, Colvisse me présentait comme si j'avais été Shakespeare. On ne demandait qu'à le croire. 0 délicieuse province ! On m'appela « cher maître », pour la première fois. Pour la première fois, je fus invité à déposer une pensée sur un album. Je débouchai mon stylographe avec le sourire courtois, un peu las, de l'homme illustre qui a l'habitude de ces corvées. J'inscrivis une phrase de ma pièce : « Aimez la vie non pour ce qu'elle vous apporte, mais pour ce que vous lui apportez. » Cette pensée — si j'ose m'exprimer ainsi — enthousiasma l'assistance. J'étais loin du sarcastique Léoval, de la maussade Pastel, des cou-

turière» glaciales et des modistes désobligeantes !

— Comme c'est vrai I s'écriait-on.

Une dame mûre minauda :

— Nous en ferons toutes notre profit.

Je me laissais bercer par ces louanges, quand un

son flûte frappa désagréablement mes oreilles :

— Lieu commun !

C'était murmuré derrière moi, de façon que seul

j'entendisse. Je me retournai, stupéfait.

— Pardon?

— Je crie : bravo pour le petit lieu commun I Je suffoquai. Cette vérité était énoncée par une

toute jeune fille, longue, mince, blonde, douée de l'un de ces visages puérils qui s'efforcent si drôlement de rester sérieux et n'y parviennent guère. Je l'avais remarquée quand elle dansait avec une intrépidité gamine, comme elle doit jouer au tennis, sans se soucier du partenaire...

— Je peux être franche avec vous...

— Mais...

— Bernard...

— Hein?

— Je suis votre cousine... Micheline Barge... Micheline Barge en personne 1 Ce beau château — ma tante tire-lire-lire — où nous sommes, est voisin des Douves... Et ceci est mon premier bal. Et je suis enchantée de faire votre connaissance. D'habi-

1 tude, vous savez, on me trouve admirablement

élevée, mais je n'ai pu résister au plaisir d'intriguer un parent inconnu... J'ai entendu parler de vous quelquefois. Vous jouissez aux Douves d'une pénible réputation. Cela me donnait le plus vif désir de vous voir. Et puis, il y a Lucien qui vous adore, je le sais. Soyez gentil, offrez-moi une tasse de café glacé. J'en ai déjà pris trois et, comme il n'y a que trois maîtres d'hôtel, je n'ose plus...

Nous avons bavardé, Micheline croit que nos familles ont été divisées par des questions d'intérêt, après la mort de sa mère. Elle a vingt ans. Pourquoi ne pas lui dire la vérité? Pourra-t-on toujours cacher au fond d'un château provincial cette exquise jeune fille? C'est une Parisienne, cher Lucien. Il faut que son père et ta mère en prennent leur parti. Sur elle, la plus vilaine robe de la plus arriérée couturière prend un chic souverain. Elle semblait aussi à son aise que les péronnelles de son âge qui courent les dancings l'après-midi. Mais combien différente ! Quelle élégance chaste ! Quelle santé radieuse ! Tu sais que je ressemble un peu à sa mère. Elle me le fit remarquer tout de suite, et elle ajouta : « Je pense toujours à elle », sous-entendant que personne ne lui parlait jamais de la disparue.

Visiblement, elle pressent un mystère. Il ne m'appartenait pas de la renseigner. Je l'ai entraînée dans une scottish espagnole, que suivit une polka brésilienne. Nous ne nous quittâmes plus et nous fîmes

un peu scandale, car personne ne se doutait de notre parenté. A sept heures, ta vieille Arondine parut. Quarante ans de servitude, un bonnet sur la tête et des mains rouges croisées sur le ventre. Elle venait chercher Micheline, qui lui offrit une cerise déguisée. Arondine, en mangeant sa cerise, me coulait un regard méfiant.

— M. Durondinard, un copain de Lucien 1 présenta Micheline, très sérieuse.

Et elle prit congé de moi :

— Alors, monsieur Durondinard, je vous reverrai peut-être...

Le lendemain, je reçois des télégrammes inespérés : une répétition générale admirable, l'annonce d'une presse mirifique. Bref, la gloire, à trois sous le mot. J'attends encore un jour, pour mieux savourer ma gloire. Puis, n'y tenant plus, je prends le train et je tombe au théâtre sur des mines longues d'une aune. Bonne répétition générale ! Exécrable première ! Le public ne marche pas ! Location infime. Mon directeur, poète il y a quelques jours, renonce à la poésie pour les additions et m'assène un : « Bonjour, vous ! », sec comme un coup de trique. Pastel me tend deux doigts glacés. Léoval ne cache pas la joie pure d'un « monsieur-qui-l'a-bien-dit ». Les machinistes hochent la tête sur mon passage. Quant aux articles : half and half, vinaigre et hydromel. Hydromel dans les petits journaux, vinaigre

dans les autres. J'assiste à la seconde. J'écoute un acte. Je le juge imbécile, — l'influence de la presse, sans doute, — et je rejoins mon home, où m'attendent des factures. Une pluie rageuse bat les vitres pour me rappeler que je ne suis plus là-bas... Et il me reste de cette aventure la seule vision de Micheline, limpide dans sa petite robe rose, et qui cherchait, en parlant très vite de n'importe quoi, à retrouver sur mon visage les traits oubliés de sa pauvre maman... Tandis qu'un bon jeune homme, M. Niraoust, après avoir présenté ses devoirs à tout un chacun : « Bonjour, madame ! — Bonjour, mon oncle ! — ^^ Bonjour, monsieur le conseiller I — Bonjour, ma tante ! — Bonjour, mon général ! » solennel et si gracieusement vêtu d'un pantalon noisette et d'une redingote austère que relevait une cravate-papillon en moire blanche, attendait que notre jolie cousine daignât s'apercevoir de sa présence...

Que c'est émouvant une jeune fille qui ouvre ses ailes ! On sait qu'elle retombera, mais on ne peut y croire...

Bien entendu, tout cela doit demeurer secret. Ta mère défendrait à Micheline ces innocentes distractions de voisinage, si elle apprenait que sa nièce a rencontré l'ennemi !

Écris-moi. Es-tu content? Danses-tu le shimmy avec les négresses? Les nègres de tes parages jouent-

il8 du saxophone? Décris-moi tes plaisirs, ainsi je saurai tes peines. Reviens vite. Porte-toi bien ; aime-moi et plains-moi ; je m'embête à mourir... Je reste, au demeurant, ton petit serviteur bien honnête et tout ce qu'il y a de plus dévoué.

Bernard.

Antoine Barge à madame Huvelot.

Monte-Oliveto, par Sienne, 11 juin 1922.

Ma bien chère sœur,

Tu vois, par l'en-tête de cette lettre, que j'ai de nouveau quitté Florence pour revenir dans ce vieux couvent où je suis toujours reçu en ami, à cause du souvenir de l'excellent abbé de Negro, dont j'ai fait le portrait à l'époque heureuse où j'habitais la villa Médicis. Quelle légèreté d'âme alors, et quelle joie de découvrir l'Italie, en rayonnant autour du doux asile du Pincio, aujourd'hui à Naples, demain à Florence, un autre jour à Ravenne, à Venise ! Aucun de ces voyages ne m'a laissé un souvenir qui égale, je te l'ai dit souvent, celui de mes séjours à Sienne, et de mes visites à ce Monte- Oliveto. Ah I je ne portais pas alors ce poids sur mon cœur d'une exécution qui fut juste, cela je l'affirmerai jusqu'à mon lit de mort. — Cette malheureuse et cet infâme m'avaient trop ignoblement trahi. — Mais la vision n'en est pas moins là,

que je n'arrive pas à chasser : le tendre sourire de la perfide à son amant, sa terreur, sa fuite sous la menace du revolver, et sa chute, ses mains accrochées au rocher. Lui, je le vois aussi. Mais la haine que j'ai toujours là me rend presque douce la hideuse image de son cadavre à mes pieds... Je m'en rends compte. Ce que je t'écris à cette minute est inhumain. C'est abominable. Je le sais trop, ma pauvre amie, et que je devrais sinon me repentir, — je ne pourrais jamais, — oublier !

Je ne peux pas non plus, et c'est une des raisons pour lesquelles je suis ici, ayant traversé à Florence une crise aiguë, simplement pour avoir appris par toi que Micheline a rencontré Bernard Souchet. Je ne te ferai pas de reproches, ma pauvre Marie- Rose. Que cette rencontre n'ait pu être prévue, et par conséquent empêchée, tu n'avais pas besoin de me le dire. Mais, dans ce hasard même qui a défié ta surveillance, comment veux-tu que je n'aperçoive pas une destinée? Ne me crois pas devenu fou. si je te dis que la présence des morts autour de nous m'est, par instant, une évidence. Et alors, j'ai la sensation qu'Angèle est là qui me suit, qui attend son heure pour me frapper dans ce que j'ai de plus cher au monde, l'amour de ma fille, pour me punir, car enfin, si l'exécution était juste, avaisje le droit d'être le justicier? Je me réponds : « Oui », quand je songe à celle qui était ma femme, et :

« Non », quand je pense à Micheline. Je lui ai tué sa mère. Si indigne qu'elle fût, c'était sa mère. Tu te rappelles que mon premier, mon passionné souci, l'acte commis, fut d'empêcher qu'elle en soupçonnât jamais rien. Je n'ai pas seulement voulu lui éviter une peine. J'ai tremblé de lire dans ses yeux une horreur pour son père, quand elle saurait la vérité, et aussi d'éveiller chez elle, en même temps, un mépris pour sa mère. Même à toi, ma chère sœur, qui me comprends pourtant si bien, comment faire sentir ce qu'il tient de douleur dans ces sentiments contradictoires?

Et maintenant, elle connaît Bernard, ce fils du frère de la morte, et d'un frère — c'est trop légitime — qui ne m'a jamais pardonné. Tu te souviens de sa déposition haineuse dans mon procès, et du portrait qu'il a fait de mon caractère î^nPn l'écoutant, j'en venais à m'étonner de l'image qu'il gardait de moi et dont je me demandais si elle n'était pas vraie ! Nous en avons parlé, toi et moi, et nous sommes tombés d'accord que certains traits de ma nature, mal interprétés, pouvaient l'avoir abusé : mes passages de violence qu'il a pris pour de la méchanceté, ma farouche indépendance qu'il a considérée comme de l'égoïsme, mes brusqueries où il a voulu voir une humeur brutale. Nul doute qu'avec les années, comme il arrive, sa vision de mes défauts ne se soit encore assombrie et qu'il ne m'ait

représenté à son fils comme un mari féroce qui, après avoir rendu sa femme malheureuse, l'a attirée dans un çuet-apens pour la punir d'avoir rencontré ailleurs l'amour véritable auquel tout être humain a droit. Ce fut le thème du procureur de la République, stylé parla famille d'Angèle, et le motif pour lequel je me suis départi du silence que j'avais résolu de garder sur les preuves indiscutables de la trahison. Mais de ce que les jurés ont vu, eux, où était la vérité, — leur verdict d'acquittement le prouve, — il ne s'ensuit pas que le frère ait été ébranlé dans la conviction de l'innocence de sa sœur. Il a refusé, lui, d'admettre ce que le procureur reconnaissait : l'indiscutable preuve jointe au billet de Lucie Masseaux. Pour lui, je suis l'assassin de sa sœur, tout court et sans excuse, et pour Bernard, l'assassin de sa tante, une tante dont il se rappelle la grâce tendre, le sourire, les caresses, qu'il respecte et plaint comme une victime... Ah ! Marie- Rose, quand il s'est trouvé en face de Micheline, de ma fille, qu'a-t-il dû sentir? Il est impossible que le trouble dont il a été certainement saisi n'ait pas passé dans sa physionomie, dans son regard, dans sa voix, — impossible aussi que Micheline, émotive comme elle est, n'ait pas été surprise par cette attitude singulière de son cousin. Les prétextes que nous lui avons donnés de notre brouille avec cette partie de sa famille, elle les a.

jusqu'à cette heure, admis sans les discuter. Que sa curiosité s'éveille, qu'elle cherche, qu'elle trouve... Ma sœur, toi qui m'as aidé à empêcher depuis des années l'horrible révélation, épargne-moi cette douleur, épargne-la aussi à la chère enfant que tu as élevée comme si elle était la tienne I Mais pourquoi te demandé-je ce que tu vas faire de toi-même? Ta lettre me l'annonce. Je ne voulais que t'en remercier, que te dire combien je t'approuve, et tu vois !...

Cette rencontre de Micheline et de Bernard m'a cependant forcé à me poser une question devant laquelle je recule de jour en jour depuis si longtemps. On est lâche en pensée quelquefois plus qu'eu action. Je me suis battu trois fois en duel, quand j'étais jeune, pour des sottises. En venant de Marseille à Naples par mer, il y a six mois, j'ai subi la plus forte tempête dont l'équipage eût le souvenir. Voyageant en Grèce, l'autre année, je me suis trouvé, à Zante, dans un tremblement de terre qui a fait s'écrouler tout un quartier. Dans aucune de ces circonstances, je n'ai eu peur, et pas davantage dans une autre, la plus terrible. Car on peut avoir peur devant un acte, et cette sensation de crainte paralysante que je n'ai pas connue quand c'eût été si naturel de l'éprouver, elle me prend à seulement me prononcer cette petite phrase : « Quand dois-je apprendre à Micheline la vérité

sur la mort de sa mère? » Car c'est moi qui dois là lui apprendre, et pas un autre. Oui. C'est mon devoir envers elle, pour que cette révélation ne lui arrive pas comme un coup brutal, qui sait? aggravé encore par les commentaires. Envers moi, — car il faut qu'elle sache combien j'ai souffert et avant, et depuis. Envers la morte aussi. J'imagine que la personne qui lui raconterait le tragique événement eût la malheureuse inspiration, pour expliquer mon geste, d'accuser Angèle, de bonne foi, peut-être,

— mon avocat l'eût fait si je ne m'y fusse opposé,

— de lui prêter des fautes qu'elle n'a pas commises. Elle a eu un amant, c'est trop vrai. Elle n'a pas été une dépravée. A cause de cela, je puis encore plaider pour elle auprès de sa fille. Je dirai même que je suis le seul à le pouvoir. Seulement, quelle sinistre initiation aux plus noirs dessous de la vie qu'une pareille confidence 1 Quelle flétrissure à toute cette floraison d'illusions heureuses dont elle s'enivre si légèrement, si enfantinement ! Elle est si jeune ! Le lendemain du jour où elle aura tout appris, sa jeunesse aura fini... Non ! Non 1 Qu'elle ne sache pas encore comment sa mère est morte, et pourquoi son père vit comme il vit, loin d'elle sans cesse, à l'étranger, cherchant dans ses voyages un alibi, redoutant les visages de ceux qui l'ont connu autrefois, ne quittant pas son nom, par fierté, mais se rendant si bien compte que la célébrité même atta-

chée à ce nom par le succès de ses tableaux renouvelle et prolonge une autre célébrité, celle d'avoir été le héros d'un drame dont on a tant parlé.

Ici, du moins, dans ce couvent dont je suis l'hôte, cette affreuse histoire n*est pas soupçonnée. Il n'est plus gardé que par quelques moines, — les autres ont été expulsés. Ces vieilles gens m'ont connu tout jeune. Pour eux, je suis le peintre auquel ils doivent l'image de leur vénéré doyen, ce Père de Negro dont je te parlais tout à l'heure. Je leur avais promis de venir chez eux pour les aider à rendre à cet admirable homme un autre hommage. Ils veulent un tableau représentant sa tombe, qu'ils enverront à un autre couvent de leur ordre. Ce sont des Bénédictins d'une observance particulière. J'avais toujours remis d'exécuter cette promesse faite à ma dernière visite. Quand j'ai été pris à Florence de la crise que je viens de te confesser, je me suis dit : « Allons souffrir là, dans cette atmosphère de prière et de renoncement. » Hélas ! Je croyais trouver l'apaisement, et j'ai trop senti combien le vieux Florentin a raison, quoi qu'en ait pensé Musset :

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère

Qu'un souvenir heureux dans des jours de malheur?...

Pourquoi? Mais parce que c'est vrai. Avanthier, — car je suis ici depuis quarante-huit heures

seulement, — quand, sorti de Sienne par la porte Romaine, ma voiture a commencé de rouler vers Buonconvento, j'ai reconnu toutes les lignes du paysage, les terres de plus en plus dénudées, leur ton gris harmonisé à la robe grise des bœufs qui les labourent, la vigne rare et rouge enlacée aux mûriers gris aussi, les cyprès sur les collines, montant en file comme des soldats noirs. Le mur d'entrée de Buonconvento m'est apparu tout rouge, et plus tard, sur une hauteur, au terme d'une route si âpre, toute en montuosités avec des crevasses, le monastère rouge pareillement... Et un Antoine Barge m'est apparu aussi, âgé de vingt-cinq ans, s'élançant vers la vie avec une si fervente, une si joyeuse ardeur. Et maintenant I... Maintenant, je te quitte pour aller m'asseoir devant mon chevalet, sur le terre-plein où dort l'abbé que je revois, avec sa tête un peu penchée de côté à cause de son cou un peu enflé, et si charmant d'indulgence amicale, si sublime de foi en Dieu. Il était là, gardien du cloître que décorent des fresques incomparables de Signorelli et de Sodoma, n'étant pas sorti du couvent depuis un demi-siècle. Son fantôme de jeune moine lui apparaissait comme le mien m'apparaît et il se revoyait novice parmi ses frères, dans ces couloirs alors peuplés, à présent déserts. Il en était mélancolique, mais avec une telle force d'espérance ! — Je les re verrai, me disait-il. Et si ce

n'est pas moi, ajoutait-il, d'autres les reverront.

Et, avec un bon sourire :

— Ils penseront : « Il a bien défendu la vieille demeure. »

Il a vraiment eu le droit de dire tous les jours à la messe : Domine, dilexi decorem domus tuse... Couché sous sa dalle, il attend cette résurrection à laquelle il croyait fermement... Ah ! la résurrection des morts ! Toi aussi, tu y crois, ma chère sœur, et, quand j'ai des retours religieux, je comprends que je devrais y croire également ; et puis, je ferme les yeux. Hélas ! vainement. Celle dont l'image me hante dans mes mauvaises heures, elle n'a pas besoin de reparaître pour que je la voie toujours, toujours... Plains beaucoup, ma bonne et chère sœur, le frère qui t'embrasse de cœur et te répète • « Préserve notre Micheline ! »

Micheline Barge à Lucien Huvelot.

Les Douves, 15 juin 1922.

Mélancolie, Lucien ! Mélancolie !

Mélancolie parce que, à la fin de mai, je suis allée au bal..., pour la première fois au bal... Menez donc les jeunes personnes dans le monde ! Aussi, depuis cette journée, ou plutôt « matinée » sensationnelle, suis-je triste comme l'Ecclésiaste et ai-je une âme bruissante et tourmentée comme les roseaux dans le vent..., tu sais, les fjrands roseaux que nous allions entendre à Donges, là où la Loire est si large et si satisfaite de se mêler bientôt à la mer...

...Quand me mêlerai-je à la vie, à la vie libre et vraie?...

Donc, il y a eu matinée de contrat à la Hulotte, chez Georgette ; ce n'est pas elle qu'on marie ; elle est toujours toute aux sports : tennis, boxe et danses de toutes les couleurs ; ses danseurs ont toujours peur d'un swing imprévu et elle n'a pas le temps de se marier, ni la douceur voulue pour cet acte de soumission, tu comprends. La sœur aînée, déjà vieille, vingt-huit ans, — horreur ! — éprouve le

besoin de « faire une fin » et elle se résigne à épouser le fils d'un riche armateur de Saint-Nazaire. Il y avait à la Hulotte, à cette occasion, quelques jeunes gens, et puis aussi des moins jeunes, et des hommes mûrs et des blets. Je les regardais sans complaisance. Et pourtant, c'est bien amusant pour nous, filles fossiles élevées au fond des manoirs en ruines comme dans les romans genre Feuillet, de voir des spécimens du sexe qui nous est « opposé », spécimens plus verts que le curé ou le vieux médecin et le notaire de S..., et plus lavés que les beaux gars de nos fermes. Car enfin, depuis ton départ, Lucien, je n'ai pas vu homme qui vive... C'est ce que Lespinasse et Socratine appellent une crise de « malaria ». Oh ! j'étais joliment contente de les revoir, Lespinasse et Socratine ! Elles reviennent de Paris avec leurs brevets de bachelière, et elles sont habillées et coiffées tout comme dans Vogue ou Femina... Je croyais que ça ne se faisait pas « pour de bon », ces modes-là, et qu'elles ne se portaient pas tout à fait exactement comme les portent les personnages des dessins... Eh bien I mon vieux I Lespinasse a des « guiches » sur les oreilles et le milieu du front nu comme une pierre tombale ; Socratine a les cheveux coupés et, comme ils frisottent haut sur le crâne et sont rejetés en arrière et que le creux entre les sourcils et le nez est plus concave que jamais, — creux qui lui vaut son nom de Socratine, ainsi que ses

aptitudes pour le grec et la philo, — elle est bien laide... Toutes deux sont droites et plates comme si elles sortaient d'un herbier où l'on aurait fait pour rire s'aplatir des jeunes filles. Mais je les aime tout de même, tu sais, et c'est avec bien de la joie que j'ai redit à Socratine, en lui versant du thé lorsqu'elle est venue goûter avant-hier, plus bavarde et plus éloquente que jamais :

— Socratine, bois ta ciguë et laisse-nous tranquilles.

Lespinasse, toujours bleue et rose, l'air d'un bonbon fondant et même fondu, — son cœur est trop chaud pour son aspect physique, — Lespinasse a laissé trois amoureux, ou plutôt trois Guibert à Paris... Trois?

— Oui, trois, m'a-t-elle dit, un peu confuse. Les jeunes gens d'aujourd'hui sont tellement indifférents qu'il en faut bien compter trois pour qu'on puisse un peu fréquemment correspondre... Ainsi, j'écrirai trois fois plus de lettres !...

Et, ce disant, elle mâchonne une de ses boucles défrisées qu'elle étire d'un doigt rêveur jusqu'à son menton... Ensuite, j'ai su par Socratine qu'un des trois Guibert était un vieil académicien... C'est épatant ! Tu vois : toujours la même, cette Lespinasse, et méritant de plus en plus le surnom que tu lui as donné... Est-ce qu'elle t'écrit? Tu en avais une peur !... Tu disais :

— C'est sûrement une raseuse, une future raseuse...

Ah ! je t'ai envoyé tout de suite les tétines en caoutchouc pour le mouflon. Dis si tu les as bien reçues... Où en sont ses petites cornes? Mais, moimême, où en étais-je?

J'étais au bal.

J'étais au bal ; j'avais une robe rose, et je la jugeais très jolie, ma robe, dans ma chambre des Douves, entourée de mes meubles couleur d'insectes, sur mes tentures de toile de Jouy et devant les vieux miroirs indulgents ; et puis, à la Hulotte, j'ai vu des femmes si bien habillées, dont les robes venaient de Paris ou de N....S, où il y a de très bons couturiers... Alors, je me sentais « province », ô mon cousin I province jusqu'au nombril. J'ai dansé gauchement, bien que je sache les danses nouvelles ; j'ai rougi à tout propos, et, ne voulant pas paraître timide, j'ai adopté « l'aplomb forcé ». J'ai parlé à tort et à travers, j'ai été stupide et insupportable, et si a les grâces de mon âge » ne m'ont pas sauvée, mon vieux, eh bien ! renie-moi, va, je le mérite. Mais tu me connais, et déjà tu me prends par le menton et tu me dis :

« Qu'est-ce que cet émoi et ce charabia, ma bonne Miche? Quand tu te sens sotte, ne sais-tu plus dire avec pied de nez et pirouette à l'appui : « Zut en poudre et zut en morceaux ! Si qu'on n'e«t pas

content, qu'on épouse la princesse de Chine... » Allons, Line? qu'est-ce qu*on cache à son vieux cousin? Aurais-tu voulu plaire, par hasard? »

Oui, Lucien, j'aurais voulu plaire.

Il y avait là des masculins assez neutres ; les aimables garçons sont encore retenus à Paris, ou dans les villes, par leurs métiers ou leurs plaisirs ; on ne les verra qu'en été, pour les vacances, ou pendant les chasses... Je regardais donc avec étonnement cesdits masculins et je pensais que, parmi ces visages-là, il y en avait qui porteraient pour certaines femmes le nom de bonheur. Oui, Adolphe ou Casimir, pâle ou cramoisi, luisant, mal coiffé, gauche ou avantageux, représentent, ont représenté ou représenteront pour Gertrude ou Anastasie la joie, le plaisir, l'espoir, enfin le bonheur... Tu me demandais, dans ta lettre, si je savais ce qu'est le bonheur. Le bonheur, enfant d'Afrique, c'est Adolphe ou Casimir ; et pour moi, ce n'est rien.

C'est alors que j'ai vu entrer dans le salon un jeune homme d'aspect aimable et dont la physionomie me causa tout de suite un attendrissement brusque et inexpliqué. A qui ressemblait-il, ce monsieur si imprévu et pourtant pas tout à fait inconnu? Près de moi, on a dit son nom. Quel éclair ! Quelle émotion subite ! C'est mon cousin Bernard Souchet, le fils du frère de maman..., et c'est à maman qu'il

ressemble. Il m'a souri comme je u'avais plus vu sourire depuis ma petite enfance ; il m'a regardée avec le même rayonnement voilé des yeux doux. J'ai eu de la peine, Lucien. Je te le dis parce que je ne te cache rien, à toi. Et pour la cacher aux autres, j'ai fait l'étourdie. Et j'aurais voulu que ce Bernard ne m'eût pas jugée trop sotte et insignifiante afin de le revoir, d'arriver peut-être un jour, par lui, à revoir mon oncle, à entendre parler de maman... Car, enfin, pourquoi ces brouilles? Pourquoi? Et aussi, oserai-je te le dire? pourquoi ces façons de me regarder qu'ont les gens dans une réunion? On chuchote ; les vieilles dames hochent la tête ; les jeunes femmes ont l'air parfois gêné ; les hommes s'apitoient. J'ai entendu au moins balbutier derrière moi vingt-trois « Pauvre enfant ! » ou a Pauvre petite ! »... Il est vrai qu'une orpheline est à plaindre, lorsqu'elle l'est doublement, par la mort et l'indifférente absence.

Tu me dis d'aimer cet absent. Est-ce que je ne l'aime pas? Est-ce que mon rêve n'est pas de le revoir, de l'attirerici ou d'aller le rejoindre? de vivre avec lui? Il ne veut pas 1 On dirait que je lui inspire une sorte d'aversion craintive. Il t'écrit. Il écrit à ma tante. Il ne répond presque jamais à mes lettres et alors j'ai du chagrin.

Mélancolie, Lucien, mélancolie I II pleut. C'est gris, c'est « mouillé serré », c'est épouvantable. Je

t'écris dans le grenier, sur le coffre auprès duquel nous avons tant joué enfants. Ici, c'est bizarre, rien n'a changé. Les fauteuils brisés sont toujours brisés ; les miroirs sont toujours fêlés ; les tables disjointes gisent pieds en l'air ; la bergère effondrée regarde pleuvoir près de la lucarne (lui chanteraije : « Il pleut, il pleut, bergère »?) ; le secrétaire perd ses tiroirs à secrets ; les vieilles malk-s laissent passer des bouts d'étoffes surannées ; les pots cassés sont tristes, car ils n'ont été payés par personne et le savent bien ; et les deux vieilles pendules ont l'air de dire, inclinant leurs cadrans sur l'oreille (ont-elles une oreille?) : « On ne nous y reprendra plus, à mesurer ce qui est sans fin et finit toujours !... » Les herbes maléfiques sèchent en l'air sur une corde et, dans le petit deuxième grenier, une provision de fleurs de tilleul embaume jusqu'à moi. Il y a toujours de vieux livres dans le vieux coffre : relironsnous Franck ou VHistoire d'une bouchée de pain, les Veillées du château, Rohinson suisse, tous livres séculaires, et dont nous ne connaissons l'existence que parce que nous sommes des enfants élevés au fin fond des départements?... Tiens ! ma poupée. Ma vieille grosse poupée sans crâne, et en costume breton ! N'est-elle pas ainsi, sans perruque, avec sa tête creuse et son masque de porcelaine rose et béat, l'image même de l'expérience? J'ai emporté, comme jadis, mon pain et mon chocolat pour goûter

(je suis sûre qu'il y a encore des miettes à toi et à moi dans Walter Scott et le Musée des familles...). et, comme jadis, ma chatte vient réclamer une part du festin. Celle-là est noire et blanche. Tu ne la connais pas. Elle s'appelle Lurette ; elle est encore très petite ; mais, si elle devient une belle grosse vieille chattemite, on l'appellera « Belle Lurette », et tu seras là. Oui, tu seras de retour, vieux Lulu ! Il y aura, monsieur, belle lurette que vous et votre sérieux avenir vous serez de retour.

Par la lucarne ronde, je vois, je sens, je respire la pluie ; je m'approche et j'appuie ma joue sur cette invisible joue couverte de pleurs ; je voudrais bien te consoler, jour de juin si lamentable, t'essuyer et te moucher avec un fin mouchoir bleu ; te dire : « Allons 1 n'y pensons plus I et ne soyons plus tristes... » Mais il ne comprend pas et ses larmes coulent. Nous ne saurons jamais ce qu'on lui a fait « dans les empyrées »... En bas, dans l'allée boueuse du jardin de plus en plus vert et lustré, Poulet se promène, grave et lent. Il tire une langue énorme, attend, et puis, la sentant, je crois, suffisamment mouillée, la rentre et, d'un air connaisseur, déguste. Quel type que ce Poulet- Premier ! Ce « premier » me fait penser à ton mouflon. T'ai-je déjà dit pour les tétines? Je me répète. C'est l'âge, mon cousin. J'avais déjà pensé qu'il ne fallait plus m'habiller

en rose... C'est une couleur trop jeune dorénavant pour moi...

Ma lettre est grise et interminable comme ce jour de pluie. Je m'ennuie. C'est un état nouveau et bien désagréable. Je m'ennuie, car je sens autour de moi flotter une inquiétude vague. Je voudrais savoir des choses... Et, en même temps, je me dis qu'il n'y a rien du tout à savoir, que je suis stupide. Tu pourrais peut-être écrire à ma tante de ne pas être si étrange avec moi. Je crois que sa nervosité influe peu à peu sur mon caractère. Deux petits exemples :

L'autre nuit, par beau clair de lune, ne pouvant dormir, il me prend l'idée saugrenue de manger des cerises. Je descends l'escalier sur un rayon blanc ; je donne un baiser en passant à l'horloge pour qu'elle marque des heures heureuses (je devrais le faire matin et soir, et puis j'oublie ; alors, quand j'y pense, je me rattrape). Dans la salle à manger, j'ouvre le buffet, qui certainement est dans la famille depuis Eve, car, en toute saison, il sent la pomme. Pas de fruits..., compotiers vides. Je furette comme une souris ; rien à mon goût : croûtes et petitsbeurres... Je pense au cerisier, au gros bon cerisier de la prairie. Levons les verrous... Ouvrons la porte... Oh 1 la nuit verte 1 la nuit embaumée : seringas, sureaux, rosiers, lune... ; je te passe la description. Prés humides, ombre en dentelles des noirs mar-

ronniers et, au bout du clos, l'autre prairie, le verger tout bleuâtre et les cerisiers, et, bonheur ! l'échelle encore, l'échelle laissée là debout et amoureusement appuyée contre le tronc du cerisier convoité. Alors, je grimpe et je me régale ; elles étaient si grosses et rebondies, et luisantes, ces cerises, que la clarté y jouait comme dans des miroirs bombés. Et quel goût ! Et quelle fraîcheur i Je pensais à toi, petit frère, et te lançais les noyaux à travers l'espace. Personne. Un silence... Une solitude... Même pas une grenouille dans l'herbe pour regarder mes jambes.

Je rentre, transformée sûrement en tarte aux cerises. Hélas ! non ! Je suis toujours une reconnaissable Micheline ; ma tante est derrière la porte avec une lampe Pigeon : « D'où viens-tu? », — ton très sec. J'explique, candide et gonflée. Mais ta mère, marmottant des choses jConfuses où je distingue : « C'est affreux !... En pleine nuit !... Mauvais instincts... », etc., me reconduit jusqu'à ma chambre.

L'autre jour, j'apprends par Nanette que la fille Corlet, celle qui a épousé, il y a six mois, le cabaretier Julot, de la route de S..., ayant surpris ledit Julot en « plus que flirt » avec la servante, l'a à moitié tué en lui lançant une bouteille à la tête ; Julot est à l'hôpital de S..., en déplorable état, le front fendu, et son épouse redoutable déplore de ne pas l'avoir occis tout à fait. Je raconte cette histoire.

OU plutôt ce fait-divers, le soir, au salon. Ma tante tricotait, toujours avec ses mouvements à angles hauts et ses trop grandes aiguilles d'os qui lui donnent l'air de tricoter avec les vieux tibias d'un squelette inoccupé. L'abbé avait étalé un jeu de cartes sur la table verte et se livrait aux affres de cette « patience » qui s'appelle, tu sais bien, « le Démon », mais qu'il nomme, lui, a Jérusalem », sans doute parce que cela sied mieux à son saint habit. J'ai raconté mon histoire avec intérêt, car j'aime, ainsi que toi, les braves gens qui en sont les héros inattendus ; et j'ai dit :

— Cette femme est vilaine et folle...

Ma tante remuait furieusement ses aiguilles, et l'abbé, très troublé, s'est trompé dans ses combinaisons. Puis, devenu très rouge et s'essuyant le front, il a murmuré :

— Indulgence pour les pécheurs...

— Sans doute, monsieur l'abbé, sans doute ; mais cette furie aurait pu tuer son mari, et Dieu n'a-t-il pas dit : « Tu ne tueras point? »

— Tais-toi ! a crié ma tante en agitant ses aiguilles, tais-toi ! tu ne sais ce que tu dis...

Et elle a glissé de son fauteuil, à demi évanouie.

La « patience » de l'abbé n'était plus qu'un amas de cartes en désordre. Il les couvrit de sa large main et tourna vers moi un regard désolé, cependant que je soutenais ma tante, au risque de recevoir dans

l'oeil un des tibias tricoteurs qu'elle agitait convulsivement.

— Laissons ce sujet, je vous en supplie, ma chère enfant...

— Ce ne sont point, acheva ma tante, des conversations convenables pour les jeunes filles.

Et elle reprit enfin son sangf-froid en même temps que son tricot.

Je reprends ma lettre pour ajouter un troisième petit exemple de l'état nerveux de ma tante à mon égard.

— Tante, ai-je dit sans à-propos, en descendant du grenier, tante, j'ai revu là-haut ma vieille poupée ; quel âge peut-elle avoir? Je la possédais déjà avant de venir aux Douves... et, ensuite, Arondine lui a taillé des costumes bretons... Oh ! elle date bien au moins de 1906...

Ta pauvre mère est devenue verte. Serait-elle malade?

Et elle m'a déclaré, tout d'un coup, que je n'irai plus dans des réunions ; que je n'étais plus la même depuis le bal de la Hulotte. Là-dessus, l'abbé a pris congé, d'un air peiné ; et, dans le joli soir d'été, je l'entendais qui faisait un bruit diabolique pour^ mettre en marche son tricycle à pétrole, que tu appelais si irrévérencieusement son « pet à l'huile ».

0 Lucien ! c'est loin, l'Afrique ! Reviens ! Sois

là ! Je suis bien petite et bien seule, et je me sens aussi privée de parents, que les enfants des eaux et des feuillages ; je me sens perdue parmi l'hostilité ou l'indifférence des êtres. Si tu étais là, tu m'embrasserais, mon vieux. Quand la pluie cessera, j'irai embrasser mon vieux chêne. J'ai tant besoin d'être aimée, ce soir 1 J'ai tant besoin qu'on m'aime ! Allons, je ne vais pas pleurer aussi, comme le jour de juin...

Ta petite, petite, petite, et vieille, et triste, et seule à mourir.

Micheline.

P.-S. — Ne prends pas au mot ce que je te dis sur l'air province... Je ne suis pas de Paris, c'est vrai..., mais je suis de France..., et je n'en suis pas honteuse, tu sais...

Lucien Huvelot à Micheline Barge. ™

Tamerza, 24 juin 1922.

Ma chère Micheline,

Je te remercie de ta lettre, des nouvelles qu'elle m'apporte, bien qu'à vrai dire elles ne soient pas toutes pour moi nouvelles. C'est ainsi que je sais depuis quinze jours qu'il y a eu une matinée à la Hulotte, que tu portais une robe rose, et que tu as bu au moins une tasse de café glacé. Tu as deviné, je pense, de qui je tiens ces détails? De Bernard Souchet, parfaitement. Je ne te fais pas de reproches : je te fais remarquer seulement que j'ai eu sa lettre quinze jours avant la tienne. C'est tout ce que je t'en dirai. Je suis persuadé que son contenu ne doit pas t'intéresser autrement. ^

Ta lettre à toi, Micheline, je l'ai attendue longtemps, chaque jour de courrier, avec des âmes diverses, des âmes qui auraient fait toutes différentes les réponses de moi que tu aurais reçues en retour. Maintenant qu'elle est là, que je l'ai, je te 7e

dis, très franchement : cette lettre, je ne l'aime pas, pas du tout. Pourquoi? Cherchons ensemble, veuxtu?

Cherchons, et mettons à chercher une grande sincérité mutuelle. Avec la sincérité, on peut jouer, lui faire de courtes niches quand on est près l'un de l'autre. Quand on est éloignés, il ne faut pas se risquer à ces jeux-là. De tels malentendus peuvent en naître !... Et des malentendus à cette distance... Quelle horreur !

Cette lettre, d'abord, je tiendrai compte qu'elle a été écrite un jour de pluie. Je connais la pluie et tout ce qui s'ensuit. Quand je faisais mon service militaire, dans une terrible ville du Nord qu'on appelle Amiens, je me souviens des heures qu'elle m'a values, la pluie. Il y a des petits jardins qui longent la voie ferrée d'Abbeville. J'allais m'y promener, seul, sous la bruine qui tombait sans relâche ; ma capote bleue, sur mes épaules, je la sentais devenir progressivement spongieuse et gonflée. J'avais un livre dans ma poche, mais je ne pouvais l'ouvrir, à cause des étoiles d'eau qui surgissaient instantanément sur ses pages. Les trains, déjà éclairés, passaient. Parfois, un s'arrêtait, à cause de quelque encombrement. A travers les vitres des wagons de luxe, quand il n'y avait pas trop de buée, j'apercevais, tout près de moi, les têtes blondes des belles voyageuses européennes, qui laissaient le

Nord pour les pays de soleil. Le train repartait ; il faisait plus noir encore. Dans le lointain, un clai ron sonnait. Alors, c'était la course éperdue vers la caserne, le poste, la chambrée et la lampe fu meuse, souvent sang verre... J'ai connu la pluie, Micheline. Si je n'aime pas ta lettre, je l'excuse, va.

Mais quoi ! ces impressions-là, je sais qu'elles sont fugitives, et qu'un rayon de soleil les chasse A moins que... Continuons nos petites investiga^ tions.

Un rayon de soleil ! Tu es tout de même extraor dinaire. Qui donc, de nous deux, crois-tu qui est le plus à plaindre? Toi, sous ta pluie, aux Douves, ou moi, sous mon soleil, ici, seul?

Moi, je ne me plaindrai pas. Je ne suis pas venu ici pour cela, Micheline. Je suis venu pour ce sérieux avenir dont tu parles avec un gentil mépris. Mais, vraiment, ayant tout quitté, maman, ma maison, toi, je ne pensais pas qu'un jour si prochain les rôles seraient renversés, et que ce serait celui qui a besoin de réconfort qui se verrait obligé de réconforter la petite fille dont il se croyait en droit d'attendre du secours.

A Poulet-Deux, tu as envoyé ses tétines. Je t'en remercie pour lui. Il les mâchonne, les remâchonne, en buvant son lait par leur entremise. Par parenthèse, leur caoutchouc n'est pas de très bonne qualité. lien a déjà troué quatre. Je ne te rends pa»,

cependant, responsable de ces malfaçons. Je déclare hautement qu'envers ce jeune mouflon tu auras fait tout ton devoir... Mais envers moi, Micheline? Qu'est-ce que c'est que ce cri navrant que tu pousses à la fin de ta lettre? « Reviens, sois là ! me dis-tu. C'est loin, l'Afrique ! » Comment avoir le cœur de me parler ainsi, quand tu sais que je ne peux revenir encore !... Avoue que, toi et maman, vous seriez autorisées à avoir une drôle d'opinion de moi, si je vous arrivais un matin de ces jours-ci aux Douves, en vous disant pour toute explication :

— Micheline m'a écrit de revenir. J'ai planté là ma Société, les mines, tout mon sérieux avenir. Me voici !

Hélas ! oui, il me faut continuer à être sérieux, quel que soit le ridicule qui s'attache à cet adjectif, lorsqu'on l'invoque dans les affaires du sentiment.

Avoue, Micheline, que notre ami Bernard, si peu préoccupé de mériter ce titre, te paraît autrement intéressant, autrement chevaleresque que le pauvre Lucien Huvelot, ingénieur de deuxième classe à la Compagnie des phosphates du Sud-Tunisien, proposé pour la première classe. Car je suis proposé pour la première classe. Il ne faut pas m'attendre à recevoir avant un an cette promotion qui me permettra d'être nommé à Tunis, et puis à Paris. Mais c'est déjà bien beau, et, dans ma dernière lettre, je te disais qu'il ne m'était guère possible d'espérer

avant deux ans cet avancement. Quelle joie je me faisais de t'apprendre cette nouvelle ! Je mettais de la coquetterie à ne pas le faire avant d'avoir reçu ta lettre. Voilà maintenant que cette joie a à peu près disparu. Le soleil, terrible et blanc, brille sur ma tête, et, pourtant, je me sens aussi triste, aussi désemparé que jadis, dans les jardins d'Amiens. C'est égal ! je songe à la tête que ferait mon directeur, l'honorable M, Ploque-Bodin, qui, l'autre jour, m'annonçait la proposition qu'il adressait en ma faveur au siège de la Société, si je venais lui dire :

— Vous êtes bien gentil. Mais ma petite cousine Micheline s'ennuie aux Douves. Elle est triste parce qu'il pleut, parce qu'on la gronde quand elle monte la nuit dans les cerisiers, et parce que le tricycle à pétrole du curé de la paroisse a des ratés... Au revoir et merci !

Tout cela n'est pas très sérieux. Il peut y avoir encore des miettes de pain de notre goûter dans nos vieux livres, mais nous ne sommes plus des enfants. Je te le dis, au risque de te faire paraître mille fois plus charmant notre cousin Bernard, qui continue à mener à Paris une existence aussi déraisonnable — toute proportion gardée — que celle que tu es en train de te faire aux Douves... Avoue que tu l'as trouvé charmant, ce cher cousin? Tiens, Micheline, il y a dans ta lettre des choses qui auraient dû me

faire rire. Tu parles avec une expérience désabusée du bonheur, à propos des jeunes gens et des jeunes filles rencontrés à la matinée de la Hulotte. « Le bonheur, dis-tu, dédaigneuse, pour Gertrude ou Anastasie, c'est Adolphe ou Casimir. » Peut-être serais-tu furieuse si Gertrude ou Anastasie disaient, de leur côté : « Le bonheur, pour Micheline, c'est Bernard. » Je te somme de répondre de façon précise à cette perfide insinuation, et par retour du courrier. Si tu attends, comme la dernière fois, trois semaines, alors je penserai que je t'ai fâchée, et j'en aurai beaucoup de peine.

Excuse-moi. J'entends dans la pièce à côté Poulet-Deux qui beugle et Messaoud qui hurle... Il faut que j'aille voir ce que c'est.

...Me voici de retour. Ce n'était rien. Messaoud a voulu essayer une nouvelle tétine. Alors, Poulet- Deux a cru qu'il voulait lui boire son lait, et il lui a donné un coup de ses petites cornes naissantes. C'est, du moins, ce que j'ai cru comprendre dans leurs explications.

Vais-je prendre prétexte de ce petit incident pour , avoir de la peine et t'écrire une lettre désolée? Non, n'est-ce pas?

Alors, que veux-tu que je te dise de tes histoires, à toi? Pourquoi maman changerait-elle à ton égard? Et si elle changeait, si elle était plus triste, plus nerveuse que de coutume, ne crois-tu pas que la pensée

de mon éloignement suffirait pour justifier de petits mouvements d'humeur qui cesseront dès que je serai de retour?

D'ailleurs, tiens, c'est moi, je le sens, qui suis stupide de prêter tant d'importance à des choses dont tu ne te souviens sans doute déjà plus toi-même. Tu as écrit ta lettre dans une soirée de pluie. Je ne pense pas que tu aies fait un brouillon. Quand ma lettre t' arrivera, tu seras joyeuse, tu la liras avec étonnement, et tu te diras •

— De quoi vient-il me parler, celui-là, avec ses explications, avec ses consolations !

Enfin, arrange-toi pour me répondre avant le 14 juillet, parce que je vais ce jour-là à Gafsa, à cause des fêtes ; j'y resterai probablement deux jours, et je ne veux pas que l'anniversaire de la prise de la Bastille retarde pour moi la lecture de ta prochaine lettre.

— Que vas-tu faire à Gafsa, le 14 juillet?

Eh 1 Micheline, on s'amuse comme on peut. Si je te disais que j'attends de ces deux jours un grand plaisir? Vrai, ici, on travaille à se faire une âme d'enfant, et on y réussit. Il paraît que le 14 juillet est toujours célébré à Gafsa avec une pompe particulière. Je veux voir cela, moi. Le matin, réceptions chez les autorités civiles et militaires. A onze heures, revue générale des troupes. Le soir, embrasement de la mosquée, de la Casbah. Ce sont les

mêmes lampions qui servent que pour le ramadan. Sans avoir l'âme particulièrement philosophique, on a de la joie à voir ainsi la fusion du Coran et des Droits de l'Homme, tout cela dans un pauvre lampion d'huile. Et puis, cette vie de sauvage que je mène à Tamerza ne me vaut pas grand'chose. J'ai besoin de me secouer, de voir des figures diÉFérentes, d'entendre des caïds de Neffa et de Tozeur venir assurer le contrôleur civil de leur fidélité aux principes de 1789. En outre, on danse, sais-tu. Il y a bal au Cercle des officiers. Je veux danser, moi aussi. Tu m'en as donné envie avec ta matinée de la Hulotte. Je danserai avec Mme Ploque-Bodin, qui se fait habiller à Tunis, rue Es-Sadikia, chez Orosdy- Back. Et qui sait, Lovelace des phosphates, peutêtre m'arrangerai-je de façon à ce que cette soirée compte pour mon avancement.

Je te disais que j'avais cinq ou six lettres toutes prêtes, cinq ou six lettres différentes pour répondre à la tienne, quand elle arriverait. Il y avait la lettre joyeuse, celle par laquelle je devais t'annoncer mon espoir d'un avancement prochain, avec ses belles perspectives d'un retour rapide. Il y avait la lettre familiale, où je devais m'enquérir tout au long de ta petite santé, de celle de maman, de mon oncle. La lettre poétique, consacrée à nos souvenirs d'enfance. Il y avait la lettre triste, enfin, la lettre de détresse, celle qui s'écrit d'elle-même à l'heure où

l'ombre bleue recouvre les rochers et les plaines dénudées parmi lesquels je vis. Ces lettres, tu les auras empêchées de partir. Mais il serait vraiment injuste, Micheline, qu'un peu de la dernière ne vînt pas jusqu'à toi, qui pourrais être si heureuse, si tu voulais le vouloir. Songe à mon existence ici, ma chère petite. Je ne suis pas un Sybarite, tu le sais. Je ne l'ai jamais été. Je n'ai jamais songé à coucher, comme Bernard Souchet, dans un lit de laque de Coromandel, à avoir des pyjamas où sont brodés des pétunias avec des marjolaines, etc. Mais, enfin, je te jure qu'il y a des minutes où un peu plus de confort ferait bien mon affaire. J'ai, dans ma cuisine, pour escabeau, une caisse de Luciline vide. Certains objets reçoivent ici une destination bizarre. J'ai ordonné à Messaoud de ne plus me faire de soupe, parce que j'en ai assez de la manger dans des assiettes plates, les creuses étant cassées. Et puis, il y a les bêtes... La nuit, je n'ai qu'à frotter une allumette pour voir, sur les dalles de ma chambre, s'enfuir, comme des petits diables, une légion de cafards. Quand, après le coucher du soleil, le temps est à l'orage, je n'ai qu'à dire à Messaoud : « Prends la petite pincette et va devant la porte », il revient tout de suite avec un scorpion au bout de sa pincette. Et les ignobles mille-pattes !... A côté de ma maison, il y a une espèce de mare huileuse et noire. Je vais m'asseoir quelquefois auprès, sur une pierre

• luo j'ai commencé par retourner prudemment, toujours à cause des scorpions. Je regarde cette eau, horrible, opaque. D'abord, on ne voit rien. Puis, soudain, on dirait que le fond s'anime. De hideuses bêtes se mettent à grouiller là dedans ; on ne les distingue pas bien. Il y a de tout : des tortues d'eau, des espèces de couleuvres, de monstrueuses grenouilles livides... Ah ! Micheline, les belles petites grenouilles de chez nous, vernissées, luisantes, vertes ! Peut-on parler de mélancolie dans un pays où il y a de si belles petites grenouilles !

Je ne t'en veux pas d'être triste, va ! Mais j'ai peine à penser qu'avec tes idées biscornues, tu es en train de te gâter de bien beaux jours. Tu les regretteras, plus tard, Micheline. Je ne veux pas faire le prédicateur. Une histoire que je me rappelle m'en enlève le droit. Écoute . Quand je suis entré au lycée, comme pensionnaire, à douze ans, j'avais comme correspondant un ami de papa, M. Diaule, un bon vivant. Il me faisait sortir le dimanche ; le soir, il me raccompagnait au lycée. J'étais triste en revoyant le bâtiment obscur. Il le sentait ; mais lui qui allait, en me quittant, au music-hall pour lequel je l'avais vu dans la journée prendre un billet, il tenait à me prouver que j'étais le plus heureux des mortels :

« Ah ! le bel âge, petit, les belles années ! Tu les regretteras un jour, sois-en persuadé. »

Je ne jouerai pas avec toi les M. Diaule, Micheline. Pourtant, soyons francs. Je connais ta vie aux Douves. Je viens d'essayer de te faire connaître la mienne ici. Voudrais-tu changer? Non, n'est-ce pas? Alors, arrange-toi pour ne pas m'enlever mon courage.

Et puis, non. Tout ce que je dis là est stupide. Plains-toi à moi, au contraire, ma petite Micheline, quand tu croiras avoir un sujet de chagrin. Je ne veux pas que quelqu'un d'autre accueille ta peine. Il faut me jurer de toujours tout me dire. Il faut aussi me jurer autre chose : ne jamais rien faire d^ important sans me consulter. J'appelle important ce qui sort un peu du domaine des choses courantes, ce qui peut surgir tout à coup, même dans une existence aussi calme que la tienne. Je tiens beaucoup à cette promesse, Micheline. N'oublie pas de me la faire dans ta prochaine lettre.

La nuit tombe. Je vais sortir, aller porter ma lettre à la gare du petit chemin de fer. Pour cinq sous, elle ira vers toi. Ce n'est vraiment pas cher, la poste. Tu seras gaie, tu seras joyeuse, quand elle t'arrivera.

A bientôt, Micheline, et dis-toi qu'on n'a pas le droit d'être jamais tout à fait malheureux, quand quelqu'un pense à vous comme ce soir je pense à toi.

Lucien.

P.-S. — Demande à maman si elle ne pourrait |jds broder une chasuble pour le curé d'ici, un ancien aumônier de Foureau, qui a un langage à faire rougir votre curé, mais qui est un bien brave homme. Son vestiaire religieux est dans un état à couvrir de honte les catholiques des deux hémisphères.

Bernard Souchet à Micheline Barge.

Paris, 6 juillet 1922.

Chère mademoiselle et cousine, plutôt cousine que mademoiselle, n'est-ce pas?... enfin, chère Micheline, votre lettre m'enchante et me terrifie. Vous répondre par retour du courrier pour que vous puissiez aller au-devant du facteur !... Enfin, si cet envoi est intercepté et si ces lignes innocentes tombent sous des yeux mal disposés en ma faveur, que toute la responsabilité retombe sur ma tête, car c'est moi qui vous ai dit au bal blanc de la Hulotte :

— Cela serait gentil de m'écrire, surtout si vous avez quelque chose à me demander...

La pauvre lettre, chère Micheline, la pauvre lettre que vous m'envoyez là, brillante, scintillante, certes, mais comme les larmes seules brillent et scintillent. Voulez-vous bien renoncer à cette gaieté qui a envie de pleurer, et être triste si cela vous chante, mais triste de bon appétit, triste une fois

pour toutes ! Vous m'écrivez comme les braves gens parlent aux auteurs comiques sans se douter qu'un auteur comique n'est jamais si flatté que quand on le prend au sérieux. Et au bout de vos plaisanteries je trouve un petit post-scriptum plein de détresse et de mélancolie...

C'est au post-scriptum que je réponds d'abord. Le passé, chère Micheline que je revois en robe rose, ce petit mot-là a dû être lourd au bout de votre plume. Le passé ne vous regarde pas. Écoutez le conseil des morts que vous aimez : « Ne t'occupe jamais de ce qui a été. Prends ta part de la vie. Marche sur ta route fleurie de jeunesse. Et ne te retourne que plus tard, beaucoup plus tard, à l'âge du souvenir... » Nous avons une grand'mère commune. Je l'ai connue un peu à l'âge où vous faisiez vos premiers pas. Elle s'appelait Coralie, qui est un prénom romantique. Elle était charmante. Je possède d'elle un portrait-miniature dans un joli cadre de bois sculpté, tout égayé de roses en gerbes et de nœuds Louis XV. Les enfants l'appelaient Maman Miche, car, bien qu'elle fût mondaine et abominablement dépensière, ■ — si sympathique ! — notre grand'mère était intraitable sur le chapitre du pain. Elle donnait à ses petites-filles de ravissants colliers de perles, à ses petits-fils des cravaches à pommeau d'or, mais elle se fâchait rouge quand on laissait sur la nappe une miette de croissant.

Adorable Maman Miche 1 Si la maladie ne l'avait pas clouée dans son fauteuil, elle se serait ruinée tout tranquillement. Voulez-vous un trait de son caractère? Elle ne donnait jamais d'argent aux pauvres innombrables qui la persécutaient sans y joindre un cadeau merveilleusement inutile r un carnet de bal en écaille tout enrichi de turquoises à une vieille dame que personne n'avait jamais invitée et à un monsieur qui logeait dans des garnis infâmes, une de ces ravissantes cages à mouches que les Chinois taillent avec minutie dans le jade... Où je veux en venir? Attendez ! Elle est là qui me sourit, notre aïeule... L'artiste (!) l'a peinte en grand apparat. Sa main gauche appuyée contre sa joue, dans un geste rêveur, montre une main encore belle au bout d'un bras resté pur ; la main gauche comporte une bague dont le saphir est imposant ; le bras s'enorgueillit d'un point d'alençon admirable, reproduit avec soin. A la main droite, deux rubis et l'alliance. En guise de broche, une émeraude en forme de poire. Au bas du portrait, négligemment jetée, une étole de zibeline... Avec quel soin les bandeaux ont été ondulés sous le bonnet-coiffure de chantilly et de rubans bleus ! Mais comme le sourire éblouissant de la bouche, comme la bonté malicieuse des yeux excusent ce naïf étalage de richesses ! Ce n'est pas le portrait d'une bourgeoise cossue, Micheline, c'est le portrait d'une Parisienne

LE ROMAN DES QUATPwE 91

jpirituelle et bohème ! J'ai encore d'elle une feuille d'agenda. Je lis ;

Lundi 21, diner chez les Décor bin. Mardi 22, déjeuner chez Tonton {son fiU aîné). Mercredi, Opéra- Comique. Jeudi, dîner à la Présidence. Vendredi, Hoirée chez Dumas. Samedi, déjeuner ici, neuf couverts.

Et, pour le dimanche, un « repos « qui a l'air Dlutôt soupiré que griffonné !... Bien frivole, notre iïeule?... Non, Micheline ! Elle était la première m chevet des malades. Elle les rassurait en plaisantant. Elle leur apportait les plus belles grappes ie raisin et l'espoir et la confiance. D'autres, que le vénère, m'ont appris à parler, à lire, à écrire et i compter. Elle m'a appris à rire. Maman Miche l'avait qu'un orgueil : le premier sourire de ses petits-enfants. Ils le lui réservaient toujours. Avec eurs père et mère, ils faisaient semblant d'être jéritux ; ils grognaient quand les indifférents leur orodiguaient ces invites stupides : « Tatata, gnou- 3fnou-gnou », etc. Mais Maman Miche apparaislait, splendide, sentant bon la verveine-citronnelle ?t la pâte d'amandes, et le miracle inouï du premier 50urire avait lieu !

Chère Micheline, on se disputait notre aïeule. Nulle femme ne fut plus fêtée. Son secret? Elle vivait l'heure présente. Elle respectait les œu^Te8 lu [tassé, mais elle lisait les livres nouveaux. Elle

comptait de vieux amis qui étaient des généraus glorieux, des écrivains illustres, des peintres doni la moindre esquisse valait une fortune ; mais elle commandait son portrait au plus obscur, au plui débutant des rapins ; elle achetait incognito cin quante exemplaires du premier recueil d'un poètt vagissant et elle complétait en cachette la dot réglementaire d'une petite jeune fille éprise d'un soualieutenant. Enfin, elle lisait à peu près tous les journaux, et des nuances les plus différentes. Et quanè on l'entretenait d'un fait qui avait eu lieu l'avant veille, elle s'écriait, avec ce mouvement de la maii qui dissipe un nuage de fumée : « Vieille histoire ! .| Si quelqu'un se hasardait à l'entretenir de ces que relies de famille qui se conservent dans le vinaign comme les picldes, elle ripostait : « Pas l'ombr» d'intérêt ! » Enfin, elle prétendait que l'on doit souf frir seule et le nez contre le mur, et qu'il est conve nable de n'inviter les gens qu'à son bonheur...

Je vous la propose pour exemple, Micheline. Qu< venez-vous me demander? Les annales des famille: Huvelot-Souchet? Vous parlez d'un mystère que s< u un parent-ami peut éclaircir ! La raison de celli brouille haineuse qui sépare les miens des vôtres?.. Laissez tout cela. Je ne m'en suis jamais occupé A creuser ces problèmes, on en arrive à transfor mer cruellement les jolies légendes que chacun d( nous forme dans le secret de son cœur. Il faut avoii

— attention : je professe ! — une vision nette et Iréaliste du présent, une vision indulgente et poétique [du passé, une vision féerique de l'avenir. J'ai dit. I Et parlons de moi. Petite fille, j'aurais aussi des sujets de me plaindre. Mais oui. Qu'allez-vous imaginer? Vous soufflez des bulles de savon. Quand le soleil en irise une, vous pensez :

— Tiens ! c'est la bulle de Bernard Souchet ! Quand une autre sort, ratée, grise, gauche et

pesante d'une sorte d'eau de vaisselle dont elle n'arrive pas à se débarrasser, vous jugez :

— Celle-là, c'est la mienne !

Vous ne connaissez rien du jeu. Mon père et ma mère, que vous ignorez, vivent à Nice (Alpes-Maritimes). Ma mère m'adore, mais elle aime mon père, comprenez-vous? Alors, comme mon père préfère le soleil, on me laisse à Paris. A Paris ! Un veinard, quoi ! Paris et de l'argent, et de l'indépendance, — et la plus atroce des solitudes, la solitude dans le vacarme ! Bien sûr, je ne vous envie pas les Douves. Je mourrais aux Douves, voilà une affaire entendue. Ici, je ne suis pas certain de vivre... Dandy, oui, et je m'en vante... Hélas ! un dandy n'a que des compagnons envieux. Après vous avoir prêché la bonne humeur, je ne vais pas aligner des jérémiades. Mais je ne veux pas que vous vous représentiez votre cousin comme un Roger Bontemps, ami de la dive bouteille et des plaisanteries grasses ! Je pratique

tous les sports par hygiène et par habitude ; mais 1 Sport — S majuscule — tel que les gens l'entenden m'irrite et m'assomme. Ce n'est pas un sujet d conversation... Si là-bas, à la Hulotte, vous a vie prononcé un seul de ces mots : tennis, golf, box ou polo, je ne serais pas, à cette heure indue, ei train de vous envoyer un volume de billevesées Ceci est une confession : sans mon grand souci d tenue, je me plairais à bavarder littérature dans de brasseries avec ces délicieux illuminés qui envoien leurs rêves au ciel dans des bouffées de pipe et n retombent sur cette triste planète que pour hoir une gorgée de bière !... Il m'est insupportable n'avoir le temps de rien, pas même de flâner... Gel va jusqu'au crime... Vingt fois, j'ai sorti mon revolve pour tuer mon ennemi le plus ignoble : le téléphone. Il ne serait depuis longtemps qu'une écumoii inutilisable, si je n'étais retenu par la curiosité.,, Quelle curiosité? Je ne sais pas... Le hasard est i grand !,.. Ah I le mystère de la sonnerie d'appel U Elle annonce peut-être cette phrase incorrectr d'une demoiselle que je bénirais malgré son mépri pour la langue française :

— On vous cause de Nantes I J'ai du toupet, hein?

— C'est vous?

— C'est moi, Micheline...

Je ne saurai quoi vous dire, parce qu'il faudrai

être Chamfort ou Rivarol pour prouver son esprit en trois minutes... Je trouverais quelque chose comme :

— Est-ce qu'il pleut aussi à Nantes, en ce moment?

Ou :

— Je vous entends admirablement.

Et vous aurez dépensé trois francs soixantequinze centimes pour ces pauvretés !... J'attends que l'appareil ait retenti quatre fois. A la cinquième, je décroche l'appareil et j'entends :

— Monsieur, c'est de la part de M. Forestier, votre tailleur. M. Forestier estime que votre jaquette demande encore deux jours de travail. Il vous prie de ne venir l'essayer qu'après-demain...

Ou l'erreur :

— La maison Cramoisin et C" ? Je suis très mécontent des bois de Panama que vous m'avez envoyés...

Et s'il n'y avait que le téléphone I II y a aussi l'ami qui vient écouter ses propres confidences sous prétexte de me demander un conseil. Il y a les sculpteurs de nuées : le monsieur qui organise une soirée artistique dans mon cercle et qui ne peut se tirer seul de cette grave affaire ; le pointilleux qui vient me demander s'il doit se considérer insulté par un propos qu'on lui a rapporté ; l'incertain qui doit acheter une automobile depuis trois ans et qui me

consulte sur les avantages ou désavantages respec- I tifs des différentes marques ; le sentimental qui m'expose des affaires de cœur plus funèbres que des affaires de banque. Il y a ma gouvernante que je paie pour diriger ma maison et qui ne fait pas nettoyer une petite cuiller sans me consulter... Il y a les amis qui me détestent et dont je m'arrangerais fort bien, et les amis qui m'aiment, — terriblef^, car devant eux, je suis sans force. Il y a la Distraction, fatidique et quotidienne ; le Plaisir auquel on va comme à un bureau, en bâillant, et dont on revient allègre et se croyant léger, parce qu'on est vide...

— Qui vous force?...

Vous avez raison. Rien ne me force... Mais, Micheline, vous me croyez perpétuellement au spectacle, alors que je vis un entr'acte interminable... je fume des cigarettes ; je bois des liquides exécrables au buffet. J'attends... Je me suis amusé quelquefois pendant le premier acte. La pièce n'était pas très drôle, mais je suis le digne petit-fils de Maman Miche, qui tenait à se divertir toujours au théâtre. Que sera le deuxième acte? Je voudrais qu'à la façon des pièces du vieux répertoire, il portât un sous-titre... Un nom de femme... Il aurait, par exemple, trois syllabes, ce nom... Neuf lettre». Il commencerait..., ma foi, à la façon du surnom de notre aïeule... Il se terminerait comme « popeline »,

OU comme « câline », ou comme « mousseline »... Je vois des péripéties, des luttes à soutenir, des conflits... Et tout s'arrangerait au dénouement... Songecreux d'un auteur dont le coup d'essai ne fut pas un coup de maître, hélas l... Excusez-le, chère Micheline, et plaignez-le, ., S'il était de ces pauvres incompris dont la carrière est faite de scénarios ! Et voilà ! C'est tout... La saison est clémente... Un vers :

Il est doux de courir au-devant du facteur...

Et je répondrai « par retour du courrier », avec exactitude, chaque fois que vous en manifesterez le désir.

A bientôt, princesse des Douves, reine de la Hulotte, Micheline que je ne veux voir qu'en robe rose, m'entendez-vous?...

Bernard Souchet.

Micheline Barge à Bernard Souchet.

Les Douves, 10 juillet 1922.

Petit- fils de Maman Miche, '\

Votre lettre est arrivée à bon port, c'est-à-dire aux Douves et entre mes pattes. Merci ; non pour tout ce que vous ne me dites pas et que j'aurais tant voulu savoir ; mais, au moins, pour tout ce que vous me dites. Grâce à vous, je connais maintenant ma grand'mère Coralie, qui devait être charmante. Quel dommage de ne pas l'avoir connue et de ne pas avoir joué avec vous quand nous étions petits ! Cela paraîtrait à présent tout naturel que vous m'écriviez, et je ne serais pas obligée à cette petite démarche hypocrite qui consiste à courir au-devant du facteur. D'ailleurs, si jamais je suis pincée, je pourrai dire à ma bonne tante que je me conforme simplement à quelques-uns des principes qu'elle ne parvient pas à m'inculquer tout à fait, car, d'après elle, c'est effrayant tout ce qu'il ne faut pas dire, et ne pas faire, et ce qu'on doit taire, et esquiver, et elle

me saura bon çré de lui avoir caché quelque temps notre correspondance... Cette dissimulation lui évite quelques syncopes et quelques affres de responsabilité. Mais quelque temps seulement, car je compte bien expliquer, si jamais elle m'interroge, que je reçois des lettres de Bernard Souchet, mon cousin, et que j'en ai le droit absolu, étant une créature saine d'esprit et consciente et libre. Ce jour-là, on me flétrira de nouveau de ce blâme : « Sincère jusqu'à la brutalité... » Mais si cela me plaît, je continuerai à vous écrire.

On ne saurait, d'ailleurs, tout Souchet que vous êtes, vous accuser de me donner de mauvais conseils, ni de me révéler ce que ma famille a décidé de me celer. Vous êtes un cousin gai, aimable, optimiste, et vous m'offrez de cousiner avec vous dans cet optimisme, cette gaieté facile et cette amabilité. C'est merveilleux, ce que les hommes aiment les femmes gaies 1 Alors, vous aussi? Mon cousin Lucien, si gentil pourtant (Lucien, presque mon frère), auquel j'avais écrit des tristesses, m'a répondu vertement ; et j'aurais tant voulu, à ce moment-là, être rassurée, câlinée et consolée, même par correspondance 1 Or, au lieu de cela, — c'est gaffeur, un homme, — j'ai été grondée : et je te ronchonne..., et je te grinchouille..., et je te bougonne... Il ne sera pas commode, le cher Lucien, quand il sera mûr et marié ! Je vous fais la révérence, monsieur

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d'Afrique, n'aimant pas être rudoyée, même par un « billet doux ».

Quant à vous... Mais, au fait, c'est bizarre. Vous, je devrais ne pas vous connaître, et pourtant, depuis que je vous ai rencontré à la Hulotte et que je me suis demandé tout de suite : « Quel est cet inconnu qui ne m'est pas étranger? », j'éprouve le désir d'être considérée avec bienveillance par vos yeux qui ont le regard des yeux de ma mère... Alors? vous non plus, vous ne l'avez pas connue? Et comment elle est morte, vous n'en savez rien? Lucien et tante m'ont parlé de maladie brusque, m'ont défendu d'interroger jamais mon père... Et l'autre jour, Socratine, me voyant filer en auto avec Georgette, lui a recommandé d'être bien prudente :

— Tu sais, ne va pas la faire périr de mort violente, elle aussi...

Et puis, très vite, eUe s'est détournée avec l'air de quelqu'une qui voudrait bien être aiUeurs, et Georgette a fait partir brusquement sa petite citroën toute neuve dans un potin d'enfer et des secousses sans douceur... Soyons gais, mon cousin ; vous avez raison. La jeunesse passe ; et comme on vit sûrement plusieurs fois, il faut accepter tout de suite, le mieux possible, cet étrange état qui s'appelle vivre. Oh l surtout, n'allez pas croire, à la défaveur de cette phrase, que « je pense »... Je ne pense à rien, à rien du tout, et lorsque je m'en vais revoir

mon aite favori à Donge», écouter dans le vent les forêts de roseaux, je ne me dis pas que je suis « un roseau pensant », — oh ! là, non I — mais bien que je voudrais, que je pourrais devenir une petite flûte enchantée... Hélas 1 si je n'ai pas de chance, je ne serai qu'une plainte vaine, une lamentation de plus, dans la tempête triste des jours noirs.

Hou 1 hou ! hou ! ça, ça m'a l'air d'une « phrase »..., et les roseaux vont me répondre comme au roi Midas : « Mich'lin', la p'tit' Mich'lin' a des oreilles d'âne... »

Et les oreilles d'un âne si rétrograde, par-dessus le marché, qu'il ne sait même pas écouter ni entendre. Si on lui téléphone, il a peur, il devient fou en face de ce diabolique appareil des temps modernes ; il ne saurait pas y moduler le moindre « hi ! han ! ». Donc, si jamais votre sonnerie retentit et si une demoiselle vous dit avec surprise : « Monsieur, on vous brait de Nantes... », ce ne sera pas moi..., ce ne sera pas moi...

Et puis, croyez-vous donc que je vais à Nantes comme cela? C'est toute une affaire... Carrier, de fâcheuse mémoire, y exercerait encore ses fonctions, que ma tante ne m'en déconseillerait pas plus fermement l'accès... Je ne peux que me promener dans la campagne, aller à la rigueur à Saint-Nazaire, à Guérande, au Croisic, le Pouliguen, etc. (quand ce n'est pas encore l'époque des vacances). Et je com-

mence très bien à comprendre pourquoi : tout l'entourage de vieux amis des environs, enfants, aïeux, etc., ne sont pas trop à craindre ; ils ont le mot d'ordre : silence sur certains sujets. Mais les autres, les redoutables autres et tout ce que peut apporter d'imprévu une rencontre, des bavardages, une parole imprudente..., cela il faut que je l'évite le plus longtemps possible, il faut m'en garer à tout prix... Allons? ce n'est pas exact? Je n'ose pas formuler de pareilles affirmations dans mes lettres à mon père ou à Lucien... Ma tante? Ne parlons pas d'elle ! L'abbé? « Écartez ces billevesées, ma petite enfant, et soyez joyeuse sous l'oeil de Dieu. » Tiens ! lui aussi, il est de notre avis : soyons gais I

Arondine, ma vieille bonne, certes doit en savoir long. Mais, quand j'implore et questionne, elle prend un aspect radoteur et séculaire et se met à chanter éperdument des chansons comme pour bercer, endormir en moi, encore un peu, cette Micheline trop hardie qui s'éveille :

Et youpe et youpe, Jean de Lignières,

Vous ne m'entendez guère !

Et youpe et youpe, Jean de Lignas,

Vous ne m'entendez pas !

Quand j'étais chez mon père, P'tit garçon pastouriau, On m'envoyait aux landes Pour garder les igneaux...

k, Mais le loup est venu,

Il a pris le plus biau.

Il n" m'a laissé qu' la piau.

Et le p'tit bout d' la queue pour faire un chalumiau...

Et youpe et youpe, Jean de Lignières.

Etc., etc., etc.

Et je vous ai passé tous les « youpes, youpes » qui font tout le long du chant des refrains interminables, si traînants, si nostalgiques, évoquant ce brouillard déchiré flottant sur nos prés humides, nos grands prés coupés de petits canaux et survolés de nuages bas. Ces nuages, mon cousin, ces nuages ne sont-ils pas les âmes des douces bêtes mortes, ces nuages qui reviennent en toisonnant se presser au-dessus des pâtures?

Et youpe et youpe... Ah ! que c'est dommage que vous ne sachiez pas l'air !

Cela me fait plaisir de vous écrire... Je vous ennuie avec ces racontars et ces chansons, sans doute ; mais vous m'avez demandé une lettre, en somme, et vous l'écrire me fait plaisir, très plaisir. Et puis, j'aime gribouiller! Est-ce un défaut? Pourquoi? cela m'occupe et me tient bien tranquille, et j'aime tellement cela, voyez-vous, que lorsque je serai vieille et que tous mes correspondants seront morts (oh ! pas vous, mon cousin ! pardon !), eh bien 1 j'écrirai pour moi toute seule ; et cela doit être ainsi peut-être que se font les livres... On n'a per-

sonne pour vous écouter, pour attendre vos lettres, pour y répondre ou pour vous comprendre. On est seul, si seul !... Alors, on gribouille un livre.

A propos de livre, figurez-vous que Socratine a fait venir par Lespinasse (je vous ai présenté au bal de la Hulotte), lorsque cette dernière est allée à Paris, des livres de Proust, Giraudoiix et Morand ; son père, sa mère, son grand-oncle et sa bisaïeule ont poussé les hauts cris, lui ont défendu de les lire. Alors, comme elle a fait » toujours elle-même sa chambre et son lit, elle les a cachés sous son matelas et elle prétend que c'est Giraudoux qui est le plus dur... Quant aux appréciations littéraires, elles viendront plus tard, quand elle aura le temps de lire pour s'amuser. Car elle travaille, elle travaille, elle travaille I Elle veut être avocate ; elle dit :

— L'hiver prochain, j'irai préparer mon droit à Paris.

J'adore aller la voir, à Savenay. Je passe devant la maison de la couturière qui, près du passage à niveau, à force de contempler les trains, donne à ses robes, certainement, le désir fou des voyages, car toutes les personnes habillées par Mlle Filtord n'ont qu'un désir : courir le monde. J'écoute les sifflets et la poussive locomotive qui fait des tours pour s'occuper, devant la gare, comme un vieux chien noir, pas content, parce que son sucre n'est jamais que fumée. Je passe devant « le château » ; j'entre dans

la première petite rue, si au soleil que la mercière a renoncé à vendre des sucres d'orge. Voilà la maison du docteur, le presbytère et son odeur d'œillets c mignardises », l'église, la place, les boutiques, la pâtisserie et le pâtissier, si gros qu'il semble une pièce montée ; et le cabaret de Mme Esquive, où les gens « les mieux » vont boire un cordial-médoc ou un porto après la messe, cependant que les paysans, dans la salle voisine, sirotent le petit vin du pays et que le perroquet centenaire, si triste de se dandiner toujours d'une patte sur l'autre et de n'en avoir que deux, crie d'une voix rauque : « C'est le roi Da... » Malgré son grand âge, il n*a jamais su achever : « gobert », le pauvre ! Oh 1 mon cousin, ne croyez-vous pas que bien des humains, à l'instar de ce perroquet, ont cru vivre leur vie complète et en sont toujours restés pourtant a au roi Da... »? Quelle misère I Moi, je veux chanter toute la chanson, la culotte à l'envers et saint Éloi..., la fin et la suite, etc., sans quoi rien ne vaut la peine de rien. Mais nous voilà, monsieur, devant la maison du notaire ; elle est sévère et grise, et ses panonceaux ne l'égaient point. Vous ne vous douteriez jamais que, derrière cette porte rébarbative, il y a autre chose que des dossiers, des parchemins et des cartons verts... Sonnez, je vous prie, tirez le vieil anneau cajré (si j'ose dire), écoutez patiemment le carillon grelottant et long sur le fil duquel les souris doivent

courir et danser, car cette sonnerie a des soubresauts et des fantaisies extravagantes. Une jeune bonne (car ce vieux notaire a des goûts farceurs), une jeune bonne, rose et jolie, vous ouvrira ; nous traverserons un vestibule tout orné de cornes de cerf du plus bel effet ; nous ouvrirons une porte vitrée et, descendant quelques marches, nous rejoindrons Socratine au jardin... Il est délicieux, le jardin du notaire ; et si vert ! Le vert des cartons de l'étude a gagné le jardin, est devenu végétal. Quels arbres ! Le sycomore et le sophora sont célèbres jusqu'à Nantes. Et que de fleurs ! A la saison des glycines, c'est un rêve, et Socratine, attentive et concave, étudie les textes des lois sous un baldaquin de fée. Parfois, Lespinasse, au bout de la table de fer, verte aussi, assise sur une chaise non moins verte, gribouille du bout d'un stylo quelque épître à un de ses trois Guibert. Georgette, indifférente et jolie, fume une abdullah feuille de rose. Car elle est jolie, Georgette, avec sa tête de garçon, énergique et fine, ses noirs cheveux lustrés, coupés courts et dégageant son front clair, son corps mince et souple en des chandails droits de soie vive. Le parfum des roses-noisettes se mêle à celui des phlox et des dernières clématites : on entend au loin préparer dans la salle à manger de» verres de sirop de grenadine ; les cuillers tintent sur les verres, et les guêpes tournoient ; la tonnelle est fraîche sous les feuilles favorables du gobéa, et

les fauteuils d'osier crissent quand on s'y laisse choir çracieusemeiil.

Voyez se lever vers vous les petits yeux aigus et clairs de Socratine, le regard langoureusement lavande de Lespinasse, et l'or brun, pailleté d'ironie, de Georgette aux forces exactes. Ou plutôt, non ; cachez-vous derrière la tonnelle : écoutez-nous toutes les quatre parler de l'amour.

■ — Tout cela n'a pour moi aucune importance, dit Socratine. Chez moi, l'intelligence étouffe les instincts des femmes. Je travaillerai, je deviendrai célèbre ; et sur mes âges mûrs, j'épouserai peut-être un homme non moins mûr et déjà a arrivé ». Quant aux jeunes hommes..., ils ne sont pas pour moi... Je ne suis pas jolie et, quand je le serais, je me méfierais d'eux : Platon, ne l'oublions pas, déconseille de « donner son temps à une chose si incertaine ».

— Pourquoi se marier? dit Lespinasse. Pour ma part, j'ai une telle soif d'aventures, de romanesque, de passion et de péripéties, que ma simple vie ne me suffira sûrement pas. Je veux être comédienne, tragédienne, actrice, afin de multiplier mes émotions jusqu'aux hmites de moi-même...

— Pourquoi le mariage? dit Georgette. Mon Dieu ! cet état, jusqu'à nouveau désordre, est, en somme, assez normal pour les femmes. Mais à quoi bon apporter dans le mariage des illusions, des passions, des exigences et des déceptions? Le mari,

c'est une autre famille : ou, plutôt, un monsieur qui est chargé par la famille de certaines fonctions ; il fait partie d'un ensemble de choses et d'êtres : il ne doit pas être considéré à part, comme un personnage remarquable et spécialement important. Voilà, en général, l'erreur de beaucoup de t mesdemoiselles », — erreur, d'ailleurs, vite remplacée par une autre : celle de le considérer avec une inimitié sournoise. Ma sœur, elle, s'est mariée sagement. Elle a voulu passer sa vie avec un brave garçon ; elle espère avoir de lui de beaux enfants et une existence confortable ; l'amour, elle s'en moque... Quant à moi, pour le moment, je ne demande rien aux hommes..., sinon quelques beaux matches... Plus tard, on verra.

Elle sourit de côté et, d'un geste masculin, jette sa cigarette et en allume une autre.

Que dites-vous, monsieur le Parisien, de ces idées de province? Oh î je vous entends bien d'ici, oui I vous me dites :

— Et vous, Micheline? vous n'avez pas pris part à cette conversation?

Petit-fils de Maman Miche, pourquoi vous les dirais-je, mes idées? Elles sont terribles, insensées. Vous en seriez épouvanté !

— Dites 1 dites I ma petite cousine I (Câline..^ Popeline... Mousseline.)

— Vous le voulez, petit-fils de Maman Miche?

»Eh bien I « Souchet, sachez » que je auia une ambitieuse moucheronne qui ne veut danser que pour le lioleil... Moi, monsieur, je veux être aimée. Je veux |être aimée, et j'ai l'intention, flatteuse pour le sexe 'masculin et les institutions sociales, de trouver il'amour dans le mariage. Je ne suis pas flirt ; pas pour un sou. D'ailleurs, avec qui aurais-je appris à flirter? Avec les crapauds des Douves? Et puis, ce n'est pas du tout, du tout, du tout dans mon caractère. Ça me dégoûte même un peu, toutes ces petites histoires, ces semble-rêve et ces sembletendre, et ces « je vous aime » ou « je vous plais? », qui ne comptent que « pour du beurre ». Je veux être aimée, et pas un peu, s'il vous plaît : é-nor-mément ; et une fois qu'on m'aimera, on ne sera pas quitte : il faudra n'aimer que moi, et ne s'occuper que de moi ; je serai un vrai fléau pour l'infortuné que j'aurai, et qui m'aura choisie. L'amour, pour moi, c'est le sens de la vie : je suis née pour être aimée ; c'est ma vocation secrète ; je vous en apprends de belles I Oui, je veux de l'amour, du vrai, du pur, du brûlant, et je me moque que ce soit démodé, que ce «oit ridicule :

Il me faut de l'amour, n'en fût-il plus au monde...

Mais quant à être flirt et à faire des grâces par-ci par-là..., non, vraiment, ce n'est pas « mon genre ». Si je suis coquette, je vous jure que c'est sans le

savoir, et je ne donnerai pas de rendez-vous comme une certaine Carmen.

Sur les remparts de Guéran-an-an-an-an-ande...

Et, pourtant, j'y vais presque régulièrement me promener, sur les remparts de Guérande... Georgette trouverait qu'elle a manqué son dimanche si elle ne m'emmenait pas dans sa « petite citron », cheveux au vent et vêtue d'un suroît de cuir marron, à Guérande, au Croisic, dans le pays des miroirs magiques, des beaux marais pleins de reflets et d'amertume, où, si j'étais sorcière, je verrais peut-être mon avenir en jetant derrière mon épaule gauche trois pincées de sel.

Alors, on file, on file, on file, sur les routes, avec le vent, le vent, le vent ; et on va revoir la vieille ville qui n'a pas dû beaucoup changer depuis que Balzac y fit vivre, non loin de Béatrix et Camille des Touches, la famille du Guénic.

Savez-vous bien qu'il existe encore ici, dans son vieux manoir de Noirtressé, tout près de Donges, un vieil amiral des Touches? Long, long, et maigre comme un échalas que rien n'enguirlande, si maigre et pourtant goutteux, presque infirme, presque centenaire et si solitaire... Tous les siens : femme, enfants, parents, sont morts ; il n'aime plus que sa roseraie et que son cimetière. Car il a son petit cimetière à lui, un peu à l'écart, presque au bord de la

Loire, qui berce à la fois le dernier vivant et tous ces morts... Nous allons souvent à Noirtressé ; ma tante aime infiniment ce vieil homme ; et lui, aime la jeunesse, nous donne des déjeuners succulents (ô

; les fraises à la crème !), servis par un vieux larbin fantomiatique, et nous accueille toujours gaiement

' en agitant de son fauteuil sa canne plus grosse que lui. Il se tient dans un salon, très bas de plafond aux fenêtres à petits carreaux verdâtres et avançant sur le fleuve comme la proue d'un bateau. Les fauteuils de tapisserie, les vieux guéridons, les objets d'Orient, les frégates en miniature, tout est touchant, antique et solennel ; les choses d'ailleurs et d'autrefois y sont indulgentes aux horreurs démodées. Sur le parquet bien ciré, il y a de petites carpettes à fleurs de lis posées devant les sièges, et la gloire de ce vieux salon, ce sont les souvenirs historiques, illustres et respectés, que laissa dans cette demeure, sentant encore la chouannerie, la duchesse de Berry. A chaque visite, l'amira nous les fait remarquer, admirer et, du bout de sa canne, il soulève amoureusement une pantoufle de velours cerise usée et petite.

Et puis, on s'en va voir les roses. Il les aime de plus en plus, ses rosiers, et, depuis quelque temps, il s'est mis en tête d'obtenir des espèces mirifiques ainsi que les grands horticulteurs et rosiéristes expérimentés. Dans le courant de juin, nous étions

allées le voir, ma tante, mes amies et moi : il se promenait dans sa roseraie par un joli petit temps si bleu, que sa maigre personne aurait dû, telle une branche, se couvrir de feuillages. Toutes les petites veines de son bon visage congestionné réunissaient sur son nez le plus beau cramoisi ; et il contemplait ses roses en pleine floraison, dont quelques-unes avaient été encapuchonnées de mousseline. — Oh 1 lui entortiller aussi son nez, pareillement 1 — Le jardinier attachait ces voiles ; l'amiral, du bout de sa canne, les désigna :

— Mesdemoiselles, je marie mes roses...

Et ma tante s'exclama :

— Que c'est joli ! Que c'est joli I

— Je marie mes roses, ou, plutôt, je les ai mariées, et ces voiles ont une importance que vous ne soupçonnez pas... Avant maturité, les étamines ont été coupées pour empêcher l'autofécondation...

— Mais, amiral..., protesta ma tante.

— Laissez-moi donc parler, ma chère ; les étamines ont été coupées, et voilà donc la rose sous voile, à l'abri des pollens errants...

— Oh 1 s'écria Socratine, c'est pire que d'être une jeune fille I

— Dès que la rose-mère a été mûre, on a déposé sur son pistil le pollen choisi de la rose-père ; et, de nouveau, on l'a revoilée pour que sa maternité ne soit troublée ni par la malice du vent, ni par celle

de» insectes... J'espère, chère amie, que je suis convenable? C'est ce que nous appelons la fécondation croisée.

— Mais, amiral..., gémit encore ma tante.

— Croisée..., reprit l'amiral. Tenez ! en voici auxquelles on a déjà retiré leur voile. Il n'y a plus qu'à laisser mûrir le fruit, le cueillir au bon moment, semer les graines..., et à attendre les enfants nés de ce mariage forcé.

— Et quels mariages avez-vous essayé cette année? demanda Georgette.

— J'ai marié le capitaine Scott et le président Failières ; et si le produit entre ce rose et ce pourpre est réussi, je le nommerai « la pantoufle de la duchesse ». Figurez-vous que je n'y avais pas encore pensé...

— Et pourtant..., dit Georgette, si ces roses avaient eu, elles aussi, leurs idées sur l'amour? Ec-î-ce la peine d'être une fleur, je vous le demande, pour accepter son mari de la main d'un vieil amiral?

Vous penserez à cette petite histoire, mon cousin, quand vous irez vous promener, avec de belles dames, à Bagatelle, parmi les roses.

Il y a bien une autre histoire sur le même amiral, mais infiniment moins agréable. Jugez-en :

Au printemps, au moment des aubépines, nous allons les fêter à Noirtressé, car tous les chemins qui y conduisent sont bordés d'aubépiniers blancS;

et c'est un suave délice. Nous avions eu l'idée de ne pas avertir notre cher vieil ami, de lui offrir, pour être à la mode, une « surprise party », et nous portions des tas de bonnes choses dans des paniers. Seulement..., voilà ; notre amiral, qui ne s'attendait pas à cette surprise, était occupé : l'amiral profitait du beau temps pour surveiller des rangements dans son petit cimetière ; le jardinier et l'aidefossoyeur du lieu bêchaient, remuaient, creusaient. Il s'agissait de « faire de la place » ; de vieux amis et des parents éloignés lui ayant témoigné leur désir flatteur de reposer à Noirtressé. Alors, on mettait ensemble de très vieux morts, des arrièreparents qui ne pesaient plus rien et dont on pouvait bien mélanger les cendres et les derniers os. L'amiral ne nous épargna aucun de ces détails pendant le déjeuner, car il avait refusé à cris furieux la proposition que nous lui fîmes de partir pour revenir un autre jour.

— Mes petites, nous boirons à « leur santé »... Voilà tout...

Et le petit garçon du jardinier, qui partagea la bombance, parle encore avec émerveillement du jour où a on a rangé les morts »...

Toujours les morts 1

Qu'est-ce qui m'a pris, mon pauvre petit-fils de Maman Miche, de vous écrire toutes ces pages ! Ce n'était pas la peine que votre famille et la mienne

fussent brouillées depuis seize ans I Et, à Paris, on ne doit pas avoir le temps de lire les lettres. Mais, moi qui n'ai, vous le voyez, que peu de divertissements, et lesquels ! moi, pauvre grenouillette des Douves, je m'amuse à coasser vers ce Paris. Vous en serez quitte pour ne jamais me répondre et pour vous en prendre à vous seul de l'ennui que je vous inflige, mais que vous sembliez réclamer, vous tout seul parmi les plaisirs et les gens en fête...

Allons, adieu I II est bien tard. Les lampes de la maison s'allument, le soir est triste et bleu, et voilà la lune... Vite, je la prends comme cachet. Adieu !... Au revoir !... Vous serez sans doute épouvanté, à jamais, par une jeune fille aussi bavarde et de caractère aussi déplorable... Mais, dans le cas contraire, « Souchet, sachez » que, toujours dévouée à vos ordres, et dans l'attente de votre honorée du « prochain » courant et l'espoir de vous lire, je suis, monsieur, votre servante.

Micheline.

Lucien Huvelot à Antoine Barge.

Tunis, 23 juillet 1922.

Mon bien cher oncle,

Vous me devez une lettre, mais bien que je sois à Tunis — d'où je date la mienne — pour une affaire de comptabilité assez compliquée, je ne compte pas avec vous.

Je viens de me promener, pendant deux heures, dans la ville endormie. J'ai passé la soirée dans un music-hall, où j'ai essayé de dompter, parmi les rires, le bruit, l'électricité, toutes les pensées qui me tourmentent. Puis, j'ai erré dans le quartier sicilien, encore empli de mandolines. J'ai pris la route du Belvédère. Je suis revenu. Je me suis égaré. Je me suis retrouvé. Me voici, maintenant, dans ma chambre d'hôtel. Il fait une chaleur humide. Je suis sans courage. Du courage, si j'en avais, j'hésiterais sans doute à venir augmenter votre inquiétude du poids de la mienne. Mais je ne peux plus me taire. Il faut que vous sachiez.

— Tais-toi, je sais ! me dites-vous.

Non, vous ne savez pas tout.

Bernard. Souchet a rencontré Micheline. Vous Je savez. Us se sont écrit. Ils s'écrivent toujours. Vous le savez aussi. Mais ce qu'ils s'écrivent, vous ne le gavez pas. Moi, je le sais.

Je le sais, non parce que j'ai vu leurs lettres, naturellement. Mais parce que, s'étant rencontrés, l'un et l'autre, ils m'ont aussitôt écrit. Pourquoi? Pour le besoin, Bernard de me parler de Micheline, Micheline de me parler de Bernard, et parce qu'ils savent, Bernard que je connais Micheline, et Micheline que je connais Bernard. Quoi de plus explicable ! On fait un trou dans la terre, et on y met son secret. C'est l'histoire de toujours. Je suis loin. On peut sans danger être sincère avec moi. Leur première lettre a été sincère. Maintenant, ils peuvent se méfier. Je lis à travers leurs réticences. Il faut que je vous dise ce que j'y découvre.

La dernière lettre de Micheline m'a épouvanté. Il faut voir les choses comme elles sont. Vous vous étiez, nous nous étions proposé une tâche surhumaine à vouloir la faire vivre ainsi dans l'ignorance du passé. Qu'elle soit sur le point de tout savoir, ce n'est pas ce qui m'étonne. Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est comment nous sommes parvenus à tout lui cacher jusqu'à ce jour. Mon oncle, vous si cruellement préparé par la vie à vous défier de tous,

de tout, comment avez-vous pu avoir cette illusionlà? Aujourd'hui, elle n'est plus possible. Il va falloir prendre parti. « A mon heure l » disiez-vous. Votre heure ne vous appartient plus. Ce que j'écris là, vous le sentez. Le moment de la révélation est arrivé. Il faut que ce soit une révélation Barge, non une révélation Souchet.

Quand je vous écrivais, avant de quitter Paris que je venais d'y rencontrer Bernard, que nous nous étions parlé comme des amis, vous m'avez écrit une lettre de reproche. C'était presque, à vous en croire, une trahison. Je bénis maintenant cette circonstance, et vous aussi, je pense. Elle me permet de voir plus clair dans le danger qui nous menace, et de vous aider à le conjurer.

Je connais Bernard. Je ne suis pas suspect en sa faveur, le reste de cette lettre le démontrera amplement. Je dois pourtant reconnaître que, par se» qualités, et peut-être aussi, plus encore, par ses défauts, il ne pouvait pas être indifférent à Micheline. Obscurément, la première fois que je l'ai vu, je l'ai senti. Mais, comme vous, sinon pour les mêmes motifs, j'espérais qu'ils ne se rencontreraient jamais. Notre espoir commun a été trompé. Unissons-nous, je vous en supplie, luttons.

La distance qui nous sépare a du bon. Près de vous, jamais je n'aurais osé aborder un tel sujet, vous dire :

— Quand j'ai vu Bernard, j'ai cru revoir ma tante.

J'étais bien enfant quand elle est morte. Mais, enfin, je me souviens d'elle, et de l'avoir beaucoup aimée, aimée au point de l'avoir ensuite haïe, quand, plus tard, j'ai connu les circonstances de sa mort. Il m'a semblé, dans mon âme d'adolescent, que, moi aussi, j'avais été un peu trahi par elle. Mon oncle, mon oncle, chacun de ces mots que je trace, je sens le mal qu'ils vous font. Je ne les eÉFace pas, cependant, je ne déchire pas cette lettre. Vous souffrirez encore, mais peut-être votre souffrance sera-t-elle adoucie de se sentir ainsi partagée.

Bernard est beau. Bernard est riche. Bernard est à Paris. Il devait apparaître à une petite provinciale tel qu'il est apparu à Micheline, lors de cette maudite réunion de la Hulotte, paré de ce triple avantage. Mais je connais assez ma cousine pour savoir que tout cela n'eût pas suffi à lui faire écrire les lettres que j'ai reçues. Il a fallu autre chose. Il a fallu qu'à l'image de Bernard se joignît, pour Micheline, l'obsession du mystère que la pauvre petite sent peser sur sa vie. Maintenant, il l'attire doublement, par son charme, et encore plus par la certitude où elle se trouve qu'il détient la clé de ce mystère. Il n'a qu'à dire un mot, et Micheline nous échappe. Ah I si j'étais là-bas, il me semble que je l'en empêcherais. Cette après-midi, je me suis promené sur le

port. A une heure d'intervalle, deux paquebots ont levé l'ancre, se sont engagés dans le chenal de la Goulette. L'un, à la cheminée noire et blanche, était un paquebot italien. Il allait vers Naples, vers Gênes, vers vous, mon oncle. L'autre, à cheminée noire et rouge, était un paquebot français. Il partait pour Marseille, où il sera après-demain matin. Aprèsdemain soir, j'aurais pu être à Paris, me précipiter chez Bernard, lui dire... Lui, indépendant parce que riche, il aurait agi sûrement ainsi, aurait fait ce que je n'ai pu faire. Au lieu de cela, être obligé de rester ici, et n'avoir même pas le droit de penser uniquement à vous, à elle !...

Je suis allé pour le 14 juillet à Gafsa. J'y étais convié par mon directeur. Je pensais qu'il voulait me fournir l'occasion de le remercier pour l'avancement en vue duquel il vient de me proposer : promotion de la deuxième à la première classe. Quelle n'a pas été ma surprise en trouvant cet excellent homme assez gêné par mes protestations de gratitude ! Il ne voulait rien me dire. J'ai réussi, néanmoins, à le faire parler : il m'a confié qu'il venait de recevoir du siège de la direction à Tunis une demande d'explications assez verte concernant certaines obscurités dans la gestion de l'annexe minière de Tamerza, Vous pensez si j'ai bondi. Je voulais prendre le premier train pour Tunis. Il n'a réussi à m'en empêcher qu'en me représentant les ennuis

qu'agissant ainsi je ne manquerais pas de lui causer. La demande de renseignements du siège central îtait confidentielle. Il n'avait pu, en réponse, que mggérer l'idée de m'entendre. Timoré comme il 'est, il n'a même pas voulu me dire au juste de quoi 1 s'agissait. J'ai dû regagner Tamerza. C'est seulencnt hier que j'y ai reçu une lettre de Tunis me îonvoquant à la direction pour demain lundi. Je iuis parti immédiatement. J'ai voyagé toute la luit. Je vous laisse à deviner dans quel état m'a nis ce surcroît d'inquiétudes. Si c'est à lui, pourtant, li c'est à la nervosité dans laquelle il m'a plongé que e dois la force de vous écrire, je ne lui en veux pas, it peut-être tout aura été mieux ainsi.

Je n'aurai pas dormi cette nuit. Voici qu'un peu le vent s'élève, portant quelque fraîcheur. De la able où j'écris, je vois par la fenêtre, depuis un noment. l'ombre devenir laiteuse. Une montagne )leue se détache sur le ciel : le Bou-Kornine, la monagne aux deux cornes. Je relis ce que je viens l'écrire. Ah ! je m'aperçois que je ne suis qu'un !goïste. Tout le long de cette lettre, j'ai dit noxiSy !t je ne pensais qu'à moi.

Il ne faut pas m'en vouloir. Je me défends comme e peux. Je suis loin. Il est faux que je vienne vous )ropo8er mon concours. Mon oncle, c'est moi qui .'ous crie à l'aide. Faites quelque chose. Laissez là 'Italie, vos moines, votre palette. Qu'est-ce que

tout cela, quand on va nous prendre Micheline?

Vous savez si j'ai toujours été respectueux envers vous, discret envers elle. Mais, ce respect, cette dis crétion, il ne faudrait pas aujourd'hui qu'ils se retournassent contre moi. J'ai pu vaincre, au prix de quelle persévérance, la prévention qui existe dans les familles contre ces unions entre cousine et cousin germains. Je ne veux pas avoir travaillé pour un autre, le comprenez- vous? Si je vous parle ainsi, c'est qu'il m'est venu une horrible pensée. Devant le retard que vous mettez à intervenir, vous, le seul qualifié à accomplir l'acte, à prononcer la parole qui doit, à tout jamais, séparer Bernard de Micheline, j'en viens à me demander ceci : Une telle union, au contraire, ne répondrait-elle pas à vos vœux? Ne serait-elle pas pour vous le gage le plus sûr d'une absolution réciproque? Je suis injuste, sans doute. Je ne demande qu'à l'être. Mais convainquez-moi, je vous en supplie, de mon injustice. Agissez, ne tardez plus.

Peut-être est-ce déjà fait. Alors, il ne me reste-* rait plus qu'à vous demander pardon de vous avoir écrit ainsi. Je sais que vous me pardonnerez. Vous avez assez souffert pour comprendre la souffrance des autres, surtout lorsque, comme la mienne, elle peut vous sembler un écho de ce que fut jadis la vôtre. En peu de jours, mon oncle, je viens de comprendre moi-même bien des choses. Oserai-je vous

dire que, jadis, c'était avant tout ma raison et mon affection qui voua absolvaient, et aussi la vision de votre douleur? Aujourd'hui, je ressens par moimême, de façon poignante, ce que vous avez autrefois ressenti. Il nn'a semblé passer par les mêmes affres. La simple pensée de Micheline pouvant devenir, un jour, la femme de Bernard Souchet m'a permis de pénétrer dans le drame de votre existence plus avant que je n'y étais entré jusqu'ici, que je n'y serais jamais entré si je ne venais d'avoir la révélation de cette chose atroce qu'est la jalousie.

Je termine cette lettre. Il faut que je dorme un peu, avant d'aller voir, tout à l'heure, ce qu'on me veut à la direction. Bernard a bien de la chance, et comme il est dur d'être contraint à n'avoir pas pour souci exclusif celui d'être aimable et de se faire aimer !

Croyez, mon bien cher oncle, à l'affection respectueuse de votre

Lucien Huvelot.

Antoine Barge à Bernard Souchet.

Pise (Italie), 28 juillet 1922.

C'est le père de Micheline Barge qui vous écrit, avec quelle émotion, vous devez le comprendre à celle que vous éprouverez vous-même en apprenant que la main qui trace ces lignes est celle de quelqu'un que l'on vous a nommé avec horreur depuis des années 1 Ce quelqu'un ne sait de quel nom vous appeler. Il n'a pas voulu dire Bernard, comme autrefois, quand, tout petit garçon, il vous caressait les cheveux, qu'il faisait votre portrait et vous racontait de longues histoires pour vous amuser. Vous dire : « Monsieur », il ne l'a pas voulu davantage. Cette lettre est tellement en dehors de toutes les conventions mondaines que ce terme cérémonieux est par trop déplacé ici. Lisez-la jusqu'au bout, c'est ce que j'ai le droit de vous demander, au nom même de celle dont le fantôme est entre nous. C'est de la fille de votre tante que je viens vous parler. Si la morte pouvait vous apparaître,

elle VOUS dirait, j'en suis sûre : « Écoute-le. » Vous avez vu Micheline. Elle vous écrit. Vous lui écrivez. Comment et par qui je le sais, peu importe. Je le sais. Je sais aussi que la pauvre enfant s'inquiète d'un mystère qu'elle sent flotter autour d'elle. Des parents qui lui restent du côté de sa mère, elle est séparée systématiquement. Elle le constate, et les motifs qui lui ont été donnés de la brouille justifient si peu à ses yeux cette séparation, qu'ayant été mise en présence de son cousin Bernard Souchet par un hasard, elle a saisi cette occasion de le connaître, de causer avec lui. Ce cousin ne l'a pas évitée. Au contraire, il s'est visiblement complu dans un rapprochement dont elle ne comprendra pas maintenant que sa tante et son père s'y opposent, à moins qu'il n'y ait dans le passé quelque chose d'irréparable. Mais quoi? Moi qui connais ma fille, je me rends trop bien compte du travail d'esprit qu'elle fera, qu'elle fait déjà autour de ce point d'interrogation. Tant de singularités l'environnent ! Pourquoi son père n'est-il jamais auprès d'elle? Que signifie cette existence errante et lointaine d'un artiste qui s'est exilé par sa propre volonté de ce Paris où il jouirait de son succès, car il n'a pas cessé d'avoir du succès, avec des œuvres où sa manière est changée? Autre mystère. De peintre de portraits élégants, il s'est fait paysagiste. Pourquoi, sinon pour s'assurer une solitude et dans des cam-

pagnes toujours étrangères, un hiver en Egypte, un autre aux Baléares, en Toscane aujourd'hui. Il serait naturel, précisément parce qu'il vit ainsi hors de sa patrie, qu'il emmenât avec lui sa plus proche parente, son unique enfant. Au contraire, il s'arrange pour ne la voir qu'à des intervalles si éloignés qu'il semble n'avoir pour elle aucune tendresse et, quand ils sont ensemble, c'est de tendresse qu'il déborde. Il ne peut pas la regarder sans que des larmes lui viennent. Mais alors? Et cette tante à laquelle il l'a confiée, pourquoi est-elle toujours si frémissante à toute rencontre de sa nièce avec des personnes nouvelles? Pourquoi, elle aussi, a-t-elle trop souvent des yeux tout voisins d'être humides quand Micheline est trop rieuse, trop gaie? Elle devrait s'en réjouir, aimant si profondément sa nièce, elle le lui prouve à chaque occasion, et elle paraît s'attrister de cette joie, comme si une jeune fille n'avait pas le droit d'être heureuse. Et puis» il y a toujours des irréfléchis, quand ce ne sont pas des méchants, pour prononcer certaines paroles dangereuses. Il suffit d'un « Pauvre petite I » chuchoté à mi-voix d'un accent hypocrite et surpris par celle qui est l'objet de cette pitié, pour elle inexplicable, et voilà une imagination qui s'émeut, qui cherche... Bernard, — ah ! tant pis, je vous parle comme à l'enfant que j'ai aimé, — renseignezvous, et vous saurez que je vous raconte le drame

Tioral qui commence à se jouer dans la pensée de Micheline, en attendant qu'il se joue dans son cœur. Bernard, je vous écris pour vous dire que votre levoir est de ne pas pousser plus loin vos relations ivec votre cousine. Ne croyez pas que je vous aie jamais perdu de vue, vous et les vôtres. Je n'ignore Das que vous êtes un très honnête homme. Les jourlaux, en m'initiant à votre tentative de théâtre, n'ont appris que vous aviez une sensibilité très fine. 3n imagine comme on est. Rien qu'au choix d'un lujet de pièce ou de roman, la nature d'un écrivain ie révèle. Je ne vous fais donc pas l'injure de sup- Doser que vous puissiez jamais dire à Micheline : I Votre père a tué votre mère. » Mais pourrez-vous 'empêcher de vous demander un jour, et surtout ie se demander : « Pourquoi ma tante ne veut-elle pas que je voie mon cousin Souchet? » Car ma sœur, ît cela sur mon ordre, s'opposera de toute manière k une intimité qui risque trop d'exaspérer encore une curiosité, déjà bien éveillée, sur le secret de famille que vous connaissez et qu'elle ne doit pas connaître, ou, du moins, plus tard. Oui. Vous pouvez 'unpêcher qu'elle ne se la pose, d'une manière aiguë, la terrible question, en ne vous prêtant pas à cette intimité, vous, de votre propre mouvement, et sans que les protecteurs de Micheline, sa tante et moi, ayons à intervenir. Ne la revoyez pas. Ne lui écrivez pas. Descendez dans votre conscience, Bernard, et

VOUS reconnaîtrez que là est votre devoir, et pa? seulement votre devoir. Si vous avez, comme on un le dit encore, été touché par la grâce de Micheline conçu pour elle un peu d'affection, comprenez qu( la seule façon de lui prouver cette affection, c'esl de mettre entre elle et vous une indifférence appa rente qui lui fasse se dire : « Je n'intéresse pas moi cousin. » Elle est jeune. Elle a cette âme légère el changeante des vingt ans, qui se prête à la vie. EU<| se laissera distraire par un autre bal, d'autres ren contres, d'autres fantaisies, et la fatale échéanc*! sera reculée.

Cette échéance arrivera ; elle est inévitable. I faut qu'elle arrive à mon heure. C'est par moi, c'esi par son père que Micheline doit apprendre l'affreus» vérité. Vous ne la connaissez pas dans son fond cette vérité, Bernard. Pour vous, je suis toujours l'homme détestable contre lequel votre père témoigné avec tant de haine. Je ne lui en ai pa! voulu. Il était le frère de la morte. Vous êtes h neveu de cette morte, et je ne m'estimerais pas, s je souillais par des insultes rétrospectives l'imagt que vous gardez d'elle. Rendez-vous compte, cepen dant, que je n'aurais pas fait appel, tout à l'heure à votre conscience, si je n'avais pas la mienne pou; moi. Certes, quand je déciderai de révéler à ma fillt la tragédie qui l'a rendue orpheline, c'est que j« croirai cette révélation moins dangereuse pour soi

fo

r. [)08 moral que la douleur du coup que je lui porti rai. Même alors, je ne lui dirai de sa mère que ce que je ne peux pas ne pas lui dire pour qu'elle me conserve son respect. J'ai traversé des heures bien dures, Bernard, et si vous me voyiez aujourd'hui avec mes cheveux blancs, mes épaules voûtées, mon masque flétri, vous verriez un vieillard, et je n'ai que cinquante ans ! Tous les chagrins qui m'ont usé me semblent moins cruels que ne le sera C3 moment où je verrai, dans les prunelles de cette enfant, mon enfant, passer l'épouvante de savoir qu'elle est la fille d'une femme coupable, exécutée par son père. Si personne ne m'a devancé, si aucune accusation n'a été portée contre moi qui m'oblige à me défendre, j'aurai assez de sang-froid et d'amour d'elle en même temps pour trouver des excuses à celle dont elle a gardé le culte pieux, — la malheureuse les avait peut-être, ces excuses. Elles ne font pas que je n'aie pas eu le droit d'agir comme j'ai agi. Mon rôle, dans cette suprême épreuve, sera que ma fille me donne raison sans cesser de chérir sa mère.

J'arrête cette lettre ici, Bernard. Je crains, maintenant, d'être allé trop loin avec vous, dans ces explications qui, oralement, les yeux dans les yeux, seraient bien difficiles déjà, bien pénibles. Mais le son d'une voix émue, mais la présence d'un être qui souffre, mais le rayonnement de la sincé-

rite emportent tout. De loin, avec du noir sur du blanc, c'est des mots jetés dans l'inconnu. J'ai dans l'idée, pourtant, que vous vous direz ;

— Il n'y aurait qu'une chance sur mille pour que le père de Micheline fût vraiment un homme de cœur et qui a été la victime de la fatalité, cette chance unique vaudrait que je fisse ce qu'il me demande.

Vous le ferez, Bernard. Toute relation sera rompue entre Micheline et vous... Et si vous ne le faites pas, si vous vous engagez avec elle dans cette amitié au terme de laquelle j'aperçois la nécessité de la révélation, Micheline saura tout, par moi. Mais vous n'aurez pas bien agi. Je n'attends aucune réponse, et je n'en désire pas. Une lettre de voua me rendrait trop présent un passé que je ne peux oublier un peu que dans la solitude, le travail et le silence. Si vous connaissez Pise, d'où je voua écris, vous vous rappelez certainement cette fresque du mur de droite, au Campo-Santo, où Orcagna a figuré le Triomphe de la Mort. Je la copie depuia quelques jours, et je sens, à méditer devant elle, que je souhaiterais, si Micheline n'existait pas, être, moi aussi, de ceux que fauche, dans cette peinture, le terrible geste de la Mort, — terrible, et pourtant consolateur ! Il n'y a que lui qui finisse tout.

Antoine Barge.

Micheline à Bernard Souchet.

Les Douves, 27 juillet 1922.

Je VOUS remercie de m'avoir envoyé des poupées. Elles sont, mon cousin, fort belles, et d'une splendeur à laquelle ne sont pas habitués mes yeux de campagnarde. Mais comme elles sont tristes ! et combien elles ont l'air de jouer à elles trois un drame dont nous ne comprenons pas les paroles 1 Ce Pierrot si blanc, cet Arlequin blanc et noir, à la joue fardée, à l'œil trop long, et cette dame vêtue de violet et d'argent, au front penché sous ses plumes, sont sans doute les héros d'une histoire d'amour que je devine à la fois lamentable, puérile et funèbre. Leur destin de pantin leur a infligé de telles souffrances morales que leurs corps en sont restés brisés, disloqués, mous, presque anéantis. Ah ! ils ont dû en subir des émotions, des appréhensions, des espoirs, des déceptions et des jalousies pour avoir ainsi « les jambes en coton »I Pauvres diables ! ils ont bien souffert ! Alors, pour

les dédommager un peu, on leur a mis de belles frusques et on les envoie à des enfants afin de leur refaire une âme... Mais que dis-je, à des enfants ! Les enfants les abîmeraient de nouveau ; les gosses ardents et forts serreraient trop violemment contre leurs petits cœurs ces fantoches rembourrés de passions en cendre et d'étoupes désormais ininflammables ; c'est à des jeunes femmes, à des jeunes filles, qu'on fait don de ces personnages allégoriques.

— Attention ! mesdemoiselles, mesdames ; gare à vous ! Un peu de froideur, d'indifférence et de perspicacité, s'il vous plaît, sans quoi vous ressemblerez à ces poupées mortes ; votre âme vous quittera et, pauvres apparences attifées, on vous jettera négligemment parmi les coussins d'un divan à la mode : demi-tombeaux pour demi-défuntes...

Oui, Micheline, parmi les cousins du coussin... Non, pardon ! parmi les coussins du cousin.

Le divan du grand salon des Douves ne s'est même pas aperçu que j'avais étendu parmi ses honnêtes et durs accotoirs de tapisserie ces joujoux légers. Vieux et endormi sous son tapis d'Orient couleur de sable (et bien troué I), il semble toujours un fauve au repos et qui ne troublera pas son sommeil pour trois poux de plus ou de moins. Et les belles merveilleuses poupées s'ennuient déjà ; le calme provincial et rustique achève de les pencher

et de les amollir ; elles ont peur des souris dont on entend toujours le çriçnotis et le trottinement derrière les boiseries vert pâle, ou bien elles inclinent ainsi le front pour éviter le sort des fleurs de l'herbe..., car un faucheur fauche les regains et l'on entend l'acier soupirer sur les tiges, à la fois inexorable et compatissant.

Pourquoi est-ce que je vous écris toutes ces choses qui ne me ressemblent pas? Cela me cause une impression bizarre de voir ainsi formés par ma main les signes qui font les mots : « Déceptions..., jalousie..., passions..., perspicacité..., inexorable... » Ce que tous ces termes sont vieux, inusités, pesants 1 Ne les ai-je pas jusqu'alors jugés pompeux-pompiers et tout au plus bons pour accommoder des tragédies, avec, en plus, oignons pour larmes et laurier pour gloire? Et voilà que la recette me sert à moitié et pour une lettre à M, Bernard Souchet, qui n'écrit que des comédies. M'aurait-on jeté un sort? La petite vieille en foulard rouge qui faisait cuire des poissons sur la plage de Piriac, l'autre jour, était-elle sorcière? Suis-je transformée? M'estil arrivé ce qui arrive aux têtards, aux larves et aux chrysalides? Enfin, suis-je autre en me croyant la même? L'amiral des Touches me disait bien toujours : « Vous êtes une nymphe... et c'est un état préparatoire. » Je me tâte et je me regarde au miroir... Que faites-vous de moi, ô Dieu des femmes.

des plantes et des bêtes? Suis-je destinée au « papil- »^ lonnat »? Me voulez-vous « hannetonne » ou « crapaude »? Ou bien, hamadryade, m'enfermerez-vous dans l'écorce de mon vieux chêne trop imprudemment aimé? à moins que, sans vous soucier de mon manque de vocation, vous ne me forciez à me faire mante religieuse?...

Et puis, monsieur Bernard, Souchet, tout cela, ce sont des blagues, des farces, des bêtises pour ne pas dire ce que je veux dire, ce que j*ai à dire. Tant pis I la sincérité, la « brutale sincérité » l'emporte sur les bienséances. Qu'est-ce que c'est, je vous prie, que Mme Bernard Souchet?

Vous ne m'avez jamais parlé de cette personne, et pourtant je vous ai revu... Nous avons passé ensemble une des plus belles journées du monde. Le 10 juillet, je vous écrivais ; je vous parlais de mes promenades dominicales à Guérande avec Georgette, et, le dimanche suivant, courrier par courrier, vous étiez là. Oh! que j'étais contente I Georgette et moi, en descendant de la petite Citron, à la porte de l'Hôtel des Princes, nous avons vu tout de suite votre grande auto, toute grise et digérant sa poussière ; il y en avait bien deux autres, une verte comme un lézard, une alezane (afin que l'on sache au moins une fois la couleur des quarante-cinq ou cinquante chevaux invisibles dont on nous parle toujours) ; mais moi, sans

l'avoir encore vue, je reconnaissais l'auto grise.

— Tiens ! du monde I s'écria Georgette, qui aime voir des têtes. Ça, « c'est du billard » !

Et, vite, nous pénétrâmes dans le vestibule, où vous étiez assis dans un fauteuil de paille et « absorbé par la lecture des journaux », selon les phrases consacrées. Seulement, vous teniez ces feuilles à l'envers, ce qui, sans doute, en complique la lecture tout en en doublant l'agrément, car vous aviez un aspect aussi satisfait qu'intéressé ; et, chose admirable, vous nous reconnûtes, monsieur et cher cousin, avec autant de promptitude que si vous n'aviez pas été plongé daris la lecture.

— Bonjour I a dit Georgette, brusque et bon garçon. On déjeuné ensemble.

Et on a mangé du homard froid rémoulade et bu du vin blanc, et on a dit mille folies et mille choses sérieuses aussi, et on est parti tous les trois dans votre auto à travers le pays des marais salants ; on a vu Piriac, on a été jusqu'au Croisic, où on a lapé pour goûter une bisque de crabes « formidable »... Nous luttions contre un vent terrible qui voulait absolument nous voler nos rêves, et, chez le petit bijoutier du fond du rond de la place, vous m'avez acheté une bague bretonne en forme de cœur... Les grands muions de sel, déjà hauts, brillaient dans la belle journée comme les tentes d'un campement musulman. J'ai pensé à Lucien

136 LE ROiMAN DES QUATRE

avec un petit choc au cœur ; je vous ai parlé de lui tendrement, et vous m'avez fait son éloge, tout en m'expliquant par a-\-b qu'une jeune femme ne serait peut-être pas très heureuse ni très libre auprès de lui...

Oh 1 les marais ! Oh ! leurs miroirs ! les miroirs magiques I Les giandes nuées roses y baignaient leurs formes de femmes ; les petites fleurs rouges qui bordent les carrés brillaient au soleil comme du corail ; parfois, une belle paludière passait, bras levés, tête haute sous le fardeau de sel, et jambes nues, agiles, sur les minces lignes en relief qui divisent l'étendue brillante et géométrique. Des libellules rouges tremblaient dans le vent salé ; et une odeur vivace, à la fois saumâtre et maritime, s'insinuait dans nos bouches. Et j'étais heureuse et désorientée..., mais heureuse. Ton goût est-il donc âpre, ô bonheur?

Et puis, l'on est revenu à Guérande et quels gentils propos nous avons échangés nous deux seuls sous les vieux ormes du cours, cependant que Georgette allait à l'hôtel reprendre votre chauffeur et sa petite Citron. Ces gentils propos, je ne vous les répéterai pas ; il n'y fut jamais question de Mme Bernard Souchet.

Vous refilâtes sur Nantes et nous, sur les Douves... Et, tout de suite après cette ravissante équipée, Lespinasse allant à Paris pour tâcher de mettre au

point ses ambitieux projets de devenir une « actrice célèbre », je vous l'envoie pour que vous la renseigniez et la pilotiez, à tout hasard. Elle tombe chez vous, sans prévenir, un matin, et elle est reçue par une jeune dame rousse en kimono qui, du fond des coussins du cousin, se nomme, se présente comme Mme Bernard Souchet, Vous, monsieur, n'étiez pas visible encore à cette heure de midi moins le quart qui s'appelle dans votre milieu « dès l'aube ». Vous n'avez vu Lespinasse que plus tard et vous lui avez remis pour moi ces belles poupées qu'elle m'a tout de suite expédiées avec une lettre fort explicite. Mon cousin, nous avons beau être élevées au fond des champs par des gens très convenables, nous ne sommes tout de même pas des « gourdes » et nous comprenons pas mal de petites choses. Je sais très bien que vous n'êtes pas marié..., mais je sais très bien aussi que pour prendre ainsi votre nom avec autant de désinvolte commodité, cette personne doit vivre sous votre toit, être votre « bonne amie » comme on dit par ici, donc avoir sur vous quelques droits ; et, à sa façon, en se présentant comme votre femme, elle a cru ménager les convenances. Tout cela ne me regarde en aucune façon. Je ne vous aurais pas écrit sans les poupées, et sans le petit mot pressant que ladite poupée en violet cachait dans son corsage. Non, je ne vous aurais pas écrit. Pourquoi venir à Gué-

rande et m'emmener en auto, et m^acheter cette belle petite bague, si vous hébergez chez voua des dames rousses en kimono? Je suis bien mécontente de moi ; je n'aurais pas dû aller à la Hulotte ; je n'aurais pas dû vous écrire, pas dû vous reconnaître à Guérande. Si j'avais passé près de vous les yeux baissés et les mains croisées sur ces deux petits os qu'on nomme des salières (et encore plus en pays de marais salants), digne, hautaine, indifférente, vous auriez continué à lire votre journal à l'envers | et j'aurais gardé ma tête à l'endroit. Cela m'ennuie, oui, cela me dégoûte d'avoir comme cousin un jeune homme si peu convenable... et surtout depuis que je sais combien il peut être gentil... Mais l'est-on autant à Paris que sous les ormes de Guérande?

Mon cousin, j'ai bien envie de vous renvoyer les poupées... Mais l'Arlequin me regarde d'un œil désespéré et repentant ; la dame violette met sa main flasque sur son cœur absent en penchant humblement la tête. S'appellerait-elle Micheline? Quant au Pierrot, je ne sais pas encore quel nom lui donner.

Enfin, pour tout avouer, Socratine m'a raconté sur vous d'autres histoires que Lespinasse n'a pas osé m' écrire. Une histoire très affreuse, hélas I un divorce..., et par votre faute... J'aime mieux n'y pas croire. C'est trop compliqué pour ma tête de vingt

ans. Mais, en résumé, de loin, ça me paraît bien extravagant dans le piteux, cette fameuse vie de garçon, à laquelle rêvent les jeunes filles... Formidable ! dirait Georgette, comme pour la bisque...

J'y rêvais, bien perplexe, assise sur le perron, dans le noir, hier après dîner, quand j'ai senti un poids tomber entre mes genoux, comme s'il me tombait enfin quelque chose de la lune ; j'ai relevé ma robe «ur ce poids invisible et couru à la cuisine oîi Arondine chantait la Vache à Biron, et, sous la lampe, j'ai reconnu un petit crapaud, un pauvre petit crapaud tout féerique et caoutchouté. Ce n'est pas un bon présage ; c'est un message, un avertissement que m'envoie cette marraine inconnue, que nous possédons tous au pays mystérieux où seul notre rêve, ou notre « inconscient », comme on dit, pénètre... Que voulais-tu me dire, petit crapaud? Tu t'en vas en sautillant et tu disparais sous les gros hortensias... La nuit te reprend déjà dans son grouillement d'astres et de bêtes, ses odeurs de fleurs, ses respirations de feuillages... A moi toute seule, je me sens une petite nuit, Bernard, inexpliquée, confuse, odorante, obscure, et toute agitée de sentiments qui manifestent en moi leur vie en dépit de ma volonté. Je voudrais tant que tout fût beau ! Et mon trouble, depuis ces choses que j'ai apprises « sur vous », mon trouble n'est pas beau... Clarté, vérité, sincérité, c'est vous que j'aime ; je

ne veux pas de ces tourments pleins d'ombre... 0 petit-fils de maman Miche, ne me mentez pas, ou bien je jetterai dans les Douves la petite bague en forme de cœur 1

Micheline.

Bernard Souchet à Micheline.

Paris, 2 août 1922.

Et moi qui croyais que pour vous, chère Micheline, les poupées n'étaient que des poupées I Voilà que vous allez chercher je ne sais quels mélancoliques symboles dans ces petits souvenirs d'une inoubliable — inoubliée — promenade à Guérande ! Si vous êtes la belle dame au front penché sous son casque de plume, je suis donc Arlequin? Grand merci 1 Vous me reprochez de n'écrire que des comédies. C'esL nécessaire, Micheline, puisque les plus jolies, les plus charmantes, les plus spirituelles jeunes filles ont une tendance fâcheuse à prendre les choses au tragique. Mon Dieu, oui, j'essaie de faire rire les personnes. Elles en ont besoin. Parfois, quand je me trouvais d'excellente humeur, j'ai eu la tentation de composer des drames. Et puis, j'ai pensé aux spectatrices et je me suis dit :

— Méfie-toi. Une d'elles n'aurait qu'à te prendre au sérieux ! Jamais on ne devinera que tu as voulu

t'amuser en nouant ou en dénouant de funèbres conflits. On croira que c'est ça, la vie : des gémissements et des larmes, de la jalousie, des malentendus. Gardons les mêmes sujets, mais ouvrons la fenêtre et montrons-les, ces pauvres sujets, à la gaie lumière du jour 1

Pour mes tristesses, — car j'en ai, — je les garde pudiquement. Et si ma fonction consiste à distraire les honnêtes gens, à leur prouver qu'on prend, les trois quarts du temps, des taupinières pour des montagnes, et de petits chagrins bien provisoires pour de gTandes douleurs bien éternelles, j'aurai accompli une belle tâche en ce monde.

Maintenant, je vais me justifier. Soyez persuadée que je mens peu, que je mens le moins possible ; cela revient dans le langage ordinaire à déclarer : je ne mens jamais. Et puisque vous m'interrogez sur cet incident ridicule, je vais vous I répondre. Je suis l'auteur d'une pièce qui va entrer en répétitions. Cette pièce s'intitule : Un bel avenir. Elle est comique, du moins elle essaie d'être comique, avec de petits coins tendres. Depuis quelques semaines, je ne travaille plus en fantaisiste. Non. L'ambition m'est venue. Je voudrais que mon nom devînt un nom tentant, un nom agréable et flatteur à porter... Pas pour moi... Pour celle qui le partagera... Je souhaite que, quand ma femme le dira, ce nom, au caissier d'un grand magasin, le caissier

du grand magasin pousae l'émerveillement jusqu'à s'écrier :

— Oh ! j'ai tant d'admiration pour Bernard Souchet !

Alors, je bûche et je fais tous mes efforts pour sortir de l'ombre, en prenant quelqu'un par la main... Je vous prie de ne pas trouver cela grotesque, vous, l'intéressée... J'ai remis, le mois dernier, mon manuscrit à Mlle Jeanne Miervalle, que vous connaissez certainement de réputation. Les désirs de Mlle Miervalle sont des ordres pour les directeurs. Le rôle lui a plu. Elle a choisi son partenaire. C'est la réussite, la réussite théâtrale, avec son cortège d'embêtements. Ici, il faut que j'intercale un petit cours de vie parisienne. Je suis sûr que vous vous figurez des choses saugrenues. Or, je me trouve, vis-à-vis de Mlle Miervalle, dans la situation d'un éphèbe qui passe son baccalauréat devant un examinateur sévère. C'est une personne très intelligente, très sérieuse et qui, la représentation finie, quitte ses belles robes et ses beaux manteaux pour revêtir n'importe quel tailleur, s'emmitoufler dans une cape de bure et se coiffer d'une toque à laquelle elle ne demande que d'être commode et bien chaude. Elle a ce merveilleux instinct du théâtre qui lui a assuré tout de suite le triomphe. Et elle a pénétré immédiatement les défauts de ma pièce :

— Il faut refaire ceci ; il faut arranger cela ; ici, expliquez-vous ; plus loin, coupez...

J'ai voulu regimber, montrer mon indépendance, faire figure de l'auteur intransigeant qui ne laisse point défigurer son œuvre. Elle ne m'écoutait pas. Elle répétait :

— Travaillez ! Vous avez encore beaucoup à travailler.

Une telle injonction a sur moi des effets immédiats : j'ai tout de suite l'envie immodérée de faire un voyage en automobile, d'aller me plonger dans la piscine de mon cercle, de passer ma soirée au cirque ou de lire un roman. Collégien, je n'étais pas plus paresseux qu'un autre, sauf quand on m'ordonnait de travailler. A la pensée de remettre sur le métier un ouvrage qui m'avait déjà donné tant de mal, le sommeil m'a gagné. Un sommeil triomphant, un sommeil invincible. Le soir, quand je m'enfermais dans mon cabinet, à peine la plume était-elle trempée dans l'encre que les paupières me picotaient. Je calculais :

— Il vaut mieux me coucher ; il fera jour demain ; je me réveillerai de bonne heure, voilà tout.

Le soir, Mlle Miervalle joue ; j'avais donc la paix. Mais le matin elle était là. Elle arrivait à onze heures. Mon domestique n'osait point la mettre à la porte. Et elle m'attendait pour me faire honte :

— Vous n'avez pas encore touché au premier

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