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L'Invasion de la Crimée, par A. W. Kinglake

ce bas monde. Raison de plus pour être dupe jusqu'au dévouement et au sacrifice et pour ne pas ôter à l'homme qui va risquer sa vie l'illusion qui lui rend son dévouement plus doux, son sacrifice plus léger ou qui fait son héroïsme plus admirable et plus sur.

On voit que je ne dissimule pas une des principales fautes du parti démocratique. Il est temps que chaque parti, pour mieux s'amender, fasse sa confession générale. Celle du parti républicain sera encore la moins longue. Sur ce chapitre de l'armée, l'empire est toujours le grand coupable.

L'armée, en effet, avait été depuis longtemps désorganisée par la formation de la garde impériale qui enlevait à chaque régiment son élite et comme sa fleur. Les officiers, préparés pour la plupart à Saint-Cyr par les établissements religieux, étaient assez ignorants. Je laisse d'ailleurs aux écrivains spéciaux le soin d'indiquer les vices d'une organisation militaire qu'il faut en hâte corriger. Les généraux ont, il faut l'avouer, versé assez d'encre là-dessus pour qu'après tant de théories diverses on passe enfin à la pratique. Je veux seulement indiquer quels étaient, au point de vue moral, les défauts de l'armée impériale.

Le général Faidherbe les a d'ailleurs résumés en quelques lignes :

« Mauvais serviteurs, dit-il dans son travail sur » l'armée, mauvais serviteurs étaient ces officiers » subalternes, se levant à dix heures pour aller à la r> pension, et qui, après avoir fait plus ou moins exac-

» tement leur service, passaient leurs loisirs au café » ou à lire les turpitudes de la littérature parisienne, » au lieu de s'instruire en géographie, en histoire, de

* se tenir au courant, par la lecture de hons ouvrages » et de revues sérieuses, des questions militaires ou » politiques du moment.

» Mauvais sénateurs, ces officiers supérieurs ou » généraux habitués à la mollesse, et qui, devant n l'ennemi, quittaient leurs troupes pour alier s'éta- » blir confortablement dans quelque château, au lieu > d'aller étudier le terrain, de se montrer à leurs sol- » dats et de se rentre compte par eux-mêmes de leurs » besoins.

» Mauvais officiers, ceux qui, par suite de liberri- » nage, sont, dès l'âge de quarante ans, incapables de » rester douze heures à cheval, de supporter les fati- » gués et privations de la guerre et se trouvent indis- » ponibles au moment où l'on a besoin d'eux.

» Tout cela demande une réforme. Il faut que les

* officiers de toute arme et de tout grade deviennent ■ plus studieux, aient des habitudes plus viriles ; que » les officiers généraux vivent plus au milieu des trou- » pes et moins dans les salons et les boudoirs l. »

Tous les généraux, il faut le reconnaître, n'étaient pas des généraux de boudoir. Mais ils étaient des généraux de razzias d'Afrique ou du Mexique, ce qui était

1. Général Faidherbe. Base* d'un projet de réorganisation cfuneormee nationale ! 1871, page 5).

tout aussi fatal au destin de l'armée. Braves comme l'épée, ils étaient ignorants comme elle.

Le maréchal Lefebvre, celui qui, devant un homme parlant de ses ancêtres, disait fièrement : « Je suis un ancêtre, » recevait un jour à Paris, dans son hôtel, un de ses amis d'enfance qui se récriait sans cesse sut* la beauté des salons, le luxe des meubles, et répétait : « Ah ! vous avez eu de la chance ! — Técitéméht, dit le maréchal avec son accent allemand, che vois que tu es chaloux de ce que je possède. Eh bien, viens dans ma cour, che vais te tirer vingt coups de fusil à trente pas, et si che ne te tue pas, tout est à toi. . . Tu ne veuxpas? Eh bien, sache, b de jaloux, qu'on m'en a

tiré plus de mille, et de bien plus près, avant que che ne sois arrivé où che suis ■ ! «

C'est fort bien et réellement beau. Mais tout l'art de la guerre ne consiste pas à recevoir des coups de fusil. Un écrivain allemand disait fort justement que nos généraux se battaient avec la bravoure et l'inhabileté des chefs kabyles. Les officiers prussiens , qui font la guerre en lunettes, tacticiens et mathématiciens, leur sont en cela supérieurs. Ils profitent de tout, du vent, du soleil et de la fange, comme disait Tavannes. Ils ont un art singulier pour se défiler derrière les arbres, les replis de terrain ou pour se tapir dans les trous. C'est qu'un général doit tout connaître et n'être pas seulement un intrépide comme le maréchal Lefebvre, mais un homme de réflexion, prudent comme ce duc

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