L'Armée française-, par Joachim Ambeit
d'Albe qui disait d'un capitaine livrant un combat hasardeux : « I] joue un royaume contre une casaque d'or, » tirant parti de tout et faisant entrer en ligne de compte la saison, le terrain, le moral même et ce que le maréchal de Saxe appelait si bien le cœur humain. Mais en leur parlant « du cœur humain » on eût bien étonné les ofûciers que raille le général Faidherbe.
Ainsi, il est temps de se mettre à l'œuvre et de refaire une organisation militaire à la patrie. Les désastres de 18 7 0 pouvaient nous priver à jamais de toute ressource militaire. Il a fallu deux cents ans à l'Espagne pour reformer cette admirable infanterie qne Bossuet compare à des tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, et que Condé anéantit, en un jour, à Rocroy. L'infanterie espagnole, jadis épouvante du monde, disparut dès lors pour ne plus jouer de rôle qu'au Maroc, en 1860. Mais, Dieu merci! la France est plus vivace, et d'ailleurs, les éléments constitutifs d'une armée nouvelle, nous les avons. L'armée de Metz, que Bazaine voulut conserver à l'empire et qui ne veut servir que la France, l'armée de Metz est presque intacte. Elle sera comme le ferment de l'armée nouvelle, et de la sorte les cadres sont tout formés avec les combattants de la Loire et de l'Est, les
mobiles déjà exercés et les contingents futurs. A l'œuvre ! Et donnons à la nation une armée nationale. « Bien organisés, dit La Noue, les Français ne le cèdent à aucun peuple, mais ne l'étant point, ils font peu souvent de choses mémorables. » — a Notre nation, disait à son tour Catinat, croit toujours une affaire achevée dès qu'elle est heureusement commencée. Sa prospérité cesse par défaut de précaution, et, une fois dans le péril, elle y demeure longtemps sans chercher à s'en tirer. » Raison de plus pour Péperonner et lui montrer le double devoir : l'instruction d'un côté, et la dette à la patrie de l'autre.
La Chambre française qui votera ces deux lois : l'instruction gratuite et obligatoire et le service militaire obligatoire pour tous les citoyens , aura bien mérité de la patrie. Peut-être Paura-t-elle tirée de sa décadence passagère et sauvée pour jamais. Par là, elle aura fait faire un pas, et le plus grand, à cette question morale qui prime, pour certains esprits, la question sociale et la question politique elle-même.
Des mœurs ! Des caractères! Des hommes ! Voilà ce qu'il nous faut en effet pour sauver la patrie , pour garder intacte cette noble France, cette France aimée, malheureuse, trahie, détroussée par les coupe-jarrets et les conquérants , et toujours riche , rayonnante et belle ! — Des caractères , encore une fois ! Des caractères et des mœurs! — Or, l'instruction obligatoire, comme le service des armes, peut nous donner tout cela.
Je me rappelle qu'au début de ma vie littéraire, il
LE Uii.MA.N DKS SOLDATS
y a onze ans. plein d'hésitations et de troubles, j'avais demandé conseil à un maître, l'auteur de Servitude tmtk ur militaires, et Alfred de Vigny m'écrivait en ce temps-là : « Je vous conseille de faire tous vos a efforts pour vaincre votre excès de timidité. C'est h en quoi, peut-être, l'éducation de l'année est bonne i aux jeunes gens de votre âge. Elle enseigne à eni trer plus fièrement dans la vie. » J'eus alors, il m'en souvient, la tentation de suivre le conseil d'Alfre*
- y, et je regrette quelquefois de ne l'avoir pas fait. Mais non, sous l'empire, l'armée n'était pas une école de devoir : on n'y pouvait gagner que les vices de la caserne et du désœuvrement. Lorsqu'il fut question d'incorporer deux générations dans la garde mobile, que de gens firent la grimace ! Ils ont dû en éprouver ensuite quelque remords. Depuis, le douloureux hasard a voulu que chacun de nous endossât, pour quelques mois, la vareuse du garde national : mais cette courte expérience ne m'a servi qu'à davantage admirer les vertus solides du soldat, l'abnégation, le dévouement, la discipline et le sacrifice. Beaucoup de gardes nationaux, quoi qu'on en ait dit, avaient au cœur de ces vertus-là ! On ne les a pas utilisées, et ils n'ont du militarisme pris que les vices des armées impériales, lébriété , le mépris du chef et l'indiscipline. Mais leur bravoure partout où on les a lancés, à Choisyle-Boi ou à Buzenval, a prouvé qu'il y avait en eux des combattants pareils à ceux des grands jours, des combattants et ries patriotes.
L amiihjame nouveau de ces soldats citoyens et des •soldats anciens produirait peut-être une armée pareille à cette armée républicaine qui prenait des flottes à coups de sabre sur le Zuyderzée gelé.
Quant au rôle politique du soldat, qui le lui tracerait ? 11 est écrit dans sa conscience. Ne servir que son pays, c'est le mot d'ordre. Après le 18 brumaire, le Sénat nomma la Tour-ci 'Auvergne, le grenadier, pour représenter au Corps législatif le département du Finistère, et les consuls lui offrirent le grade de général en chef, il refusa tout. « Mon poste est aux armées, dit-il. Je ne sais ni faire ni appliquer les lois, je ne sais que les défendre. »
Que nos généraux méditent ces paroles. Elles leur dictent le devoir.
Servir la patrie et la féconder par sa sueur après l'avoir défendue avec son sang, le vieux Bugeaud, le père Bugeaud, n'assignait pas d'autre rôle au soldat. Je trouve dans le livre d'un homme qui a vu de près ce laboureur périgourdin devenu maréchal, un trait qui peint le soldat tout entier et le fait aimer :
« Un jour, visitant un de ces camps situés dans des » lieux éloignés où nous ne pensions [guère, en 18/tl,
» nous établir sitôt, le commandant, voulant lui mé- » nager une surprise agréable, le conduisit, sans le » prévenir, devant un champ que ses soldats avaient » défriché. C'était une luzerne magnifique et qui, par i sa hauteur et son épaisseur, témoignait également » de l'excellence de la culture et de la qualité du sol. i Le maréchal lui-même, quoique grand agronome, » ayant fait des merveilles en ce genre dans son Pé- » rigord qui en est enrichi, n'avait rien vu de si beau. » Il regarda les agriculteurs avec une émotion silen- » cieuse, qui les paya bien de leurs peines ; puis, enfin, i détachant son ceinturon et donnant son épée à » tenir, il se coucha tout de son long sur cette lu- » zerne, l'embrassant de ses deux bras, comme pour » remercier d'un saint et reconnaissant baiser la terre » nourricière, qui ne refuse pas ses trésors à la sueur » des hommes *. »
Et c'est ainsi que je rêve le soldat, demeurant paysan, ouvrier, artisan ou artiste, Lissant la soie, cardant la laine, tournant le bois, peignant la toile, composant un livre ou faisant pousser la luzerne, puis, au cri de la patrie outragée, quittant l'outil, la charrue ou la plume, et disant : Mère, je suis là .'
Une nation travaillant en paix, mais debout, sur le qui-vive et prête à chasser tout voleur de nuit, voilà ce qu'il faut être.
i. Louis Veuillot, La guerre et l'homme de guerre, où 'fauteur professe, entre parenthèses, que la guerre est d'essencu divine. Doctrine inhumaine renouvelée de Joseph de Naistre
« Ou ne peut trop hâter, a dit Alfred de Vigny, l'époque où les armées seront identifiées à la nation, si elle doit acheminer au temps où les armées et la guerre ne seront plus, et où le globe ne portera plu.qu'une nation unanime enfin sur ses formes sociales, i Certes, et ce temps nous l'appelons de tous nos vœux. Plus de frontières, soit ! à la condition que l'étranger respecte cette démarcation fictive tracée entre lui el nous et n'entre point sur notre sol, comme un larron : Paix éternelle, à coup sur! mais à la condition que nous serons en paix chez nous et qu'on ne viendra pas piller nos maisons et coucher des cadavres français sur une terre française !
Oui, par-dessus toute chose, nous aimons la paix. Nous la regardons comme un des rayons de l'idéal humain. .Nous l'aimons de toute la haine que nous portons à la stupidité de la violence, à la brutalité de la force, à la férocité du fait. N'avons-nous pas rêve, nous aussi, la fraternité des peuples devenus solidaires, non-seulement par les intérêts mais par les aspirations et les idées? N'avons-nous pas vu dans cette Allemagne la grande initiatrice de la critique humaine, et ne l'avons-nous pas, comme tant d'autres, appelée d'un nom qui nous était cher? 0 patrie de Luther et de Schiller, Germania, Germanla mater, tu n'étais donc que la marâtre, et toute ta science ne devait te servir qu'à mieux essayer d'égorger cette France qui t'avait enseigné la liberté ?
Nous ne haïssions pas,— c'était le songe de notre jeu-
nesse, — ces idées de communauté de vie et de bonheur, et voilà que l'Allemagne nous a maintenant condamnés à haïr. Nous souhaitions l'éternelle paix, et il nous faut maintenant veiller, l'idée de guerre au cœur, le qulvive! dans l'oreille et le doigt sur la froide détente du fusil. Il nous faut demeurer ainsi jusqu'à ce que la justice ait reçu réparation, et jusqu'à ce que des populations arrachées à nous comme des troupeaux dans une razzia aient le droit de mourir sous le drapeau à l'ombre duquel elles étaient nées. Et si, par une évolution morale ou par une révolution intérieure, l'aigle de Prusse ne lâche point sa proie, si la force devient droit, si l'arbre sanglant porte ses fruits, si l'iniquité passagère devient durable, si l'impossible est le maître, alors il faut que la nation pacifique de France en appelle une fois encore à la destinée des batailles. Dégrisée de la gloire, elle a soif de son indépendance nationale, et ceux qui croyaient trouver dans le rapt une sécurité trompeuse et la paix n'y auront trouvé qu'une trêve plus ou moins longue et une halte dans la vengeance.
Je la voudrais longue d'ailleurs, cette trêve. Je vou. irais que la France, ayant le droit, eût la patience. L/Alsace et la Lorraine, quoi qu'on dise, sauront attendre. Jamais, je dit jamais, elles ne seront prussiennes. Tant qu'il y aura, dans les fermes et les villages, un meien soldat de nos .armées, un c;.valier d'Afrique ou ua artilleur de Crimée, pour raconter tout bas, au :À:i<l,] feu, l'hiver, sur le pas des portes, l'été, devant
les houblonnières, pour dire et redire aux enfants la légende du drapeau français et les victoires des sol- -dats de France, ou plutôt, tant qu'il y aura un Prussien insolent et roide pour commander d'un ton rogue aux Lorrains annexés, aux Alsaciens prussianisés; tant que ce spectacle s'étalera devant la statue de Kléber, à Strasbourg, et devant celle de Fabert, à Metz, il y aura, la-bas, dans les âmes, quelque chose de ce ressouvenir puissant qu'on a des années d'enfance où Ton était si heureux, et les yeux s'empliront de larmes à ces souvenirs, comme à l'écho d'une chanson du pays entendue par hasard, sur une terre étrangère.
Notre livre, écrit en partie avant la guerre de 1870- 1871, a été achevé après l'invasion. Je crois qu'il a conservé cependant son unité première. Il est tout entier tracé dans l'amour de la liberté et la haine de la violence. Le volontaire, le grognard, le soldat, l'invalide y figurent tour à tour : le volontaire, soldat de l'idée, le grognard, oublieux de la patrie et serviteur d'un homme. Partout on retrouvera l'horreur de la guerre. Dans le soldat, j'ai montré la guerre civile, la guerre fratricide, dans un épisode cruel. Il est des insurrections où les victimes sont des martyrs, il en est d'au-
très où, même en les plaignant, on ne peut les absoudre. Le soldat au 2 Décembre égorgeait le droit, il le défendait après le 18 Mars. Les faubouriens qui tombaient sur les barricades de Décembre furent des héros, ceux qui combattirent sur les barricades de Mai furent tout au moins des dupes. L'insurrection de Lyon, dont j'ai conté un des épisodes, eut ses victimes inexpiables. Et voilà ce que produisent ces terribles commotions, ces volcaniques éruptions des guerres civiles ! Enfin, après avoir montré clans l'invalide le lendemain de la victoire et le couchant de la gloire, j'ai voulu soulever un coin du voile qui nous cache le lendemain. Et c'est en pensant au dernier épisode de mon livre, où le lecteur retrouvera l'horreur de l'oppression et l'amour de la patrie, que je dédie ces récits à l'armée de la nation, à l'armée de la revanche !