‹ Le roman du Chaperon-RougeChapitre 14 sur 59 · LE PRÊTRE, LA MAITRESSE · texte numérisé non relu

LE PRÊTRE, LA MAITRESSE

LE PRÊTRE

Au nom du Dieu vivant , ma fille , je vous adjure d'oublier les choses de ce monde pour ne songer qu'à votre éternel salut.

LA MAITRESSE

Hélas ! monsieur, les choses de ce monde sont les seules que je connaisse.

LE TRÈTRE.

11 en est d'autres qu'il faut apprendre.

LA MAITRESSE

Je voudrais bien apprendre ce que j'ignore, mais ne rien oublier de ce que je sais.

LE PRÊTRE

Prenez garde que Dieu, lui aussi, ne veuille rien oublier.

LA MAITRESSE

Dieu peut me défendre de vivre, mais il ne saurait me défendre d'aimer.

LE PRÊTRE

Dieu ne défend pas de vivre, Dieu ne défend pas d'aimer. Dieu commande la vie honnête et l'amour sans tache. Avez-vous aimé purement, avez-vous vécu honnêtement? Si vous êtes sûre de votre vie et de vousmême, si rien ne s'émeut à ma voix dans votre conscience, vous êtes trois fois bénie, ma fille, et je n'ai plus qu'à vous donner le baiser de paix.

LA MAITRESSE

Je ne suis qu'une pauvre créature qui a toujours suivi l'élan de son cœur ; ce cœur n'a pas voulu de celui qu'on lui avait donné pour maître , mais il s'est livré ailleurs et tout entier. L'homme que vous avez vu à mon chevet est mon amant. Un jour, lasse de mes arides devoirs d'épouse indifférente, j'ai dit à cet homme : « Emmène-moi d'ici , je ne veux plus vivre qu'avec « toi. » Et nous nous sommes aimés jusqu'à ce jour comme des perdus.

LE PRÊTRE

Malheureux enfants !

LA MAITRESSE

Vous voyez bien, n'est-ce pas, que votre religion ne peut rien pour moi. Elle m'ordonne de ne plus songer à celui qui fut ma vie et ma joie; à ce prix seul, j'ai droit à votre paradis. Mais, moi morte, l'être chéri que je laisserai seul ne me pardonnera pas ma trahison du dernier moment, il maudira ma mémoire, il maudira ce Dieu pour qui je l'aurai renié, et quand l'heure triste sonnera pour lui, il me laissera jouir seule des délices démon paradis. — Oh! alors que serait-il pour moi, ce paradis loin de l'homme que j'aime! Et quel remords, au milieu de mon bonheur! songer qu'un autre, — et quel autre, mon Dieu! — paie d'éternelles tortures sa fidélité à nos serments d'éternel amour, tandis que moi, l'infidèle et la renégate, je jouirai en paix du prix de ma pieuse trahison!

LE PRÊTRE

Dieu, qui prend en pitié toutes les faiblesses, a songé d'avance à ceci, mon enfant; dans son paradis, on jouit d'un bonheur complet que ne troublent en rien les profanes souvenirs de la terre. Vous n'aimerez que Dieu, ma fille, et vous oublierez le rest^.

LA MAITRESSE

L'oubli, l'oubli! c'est le grand mot de votre religion.

LE PRETRE

Ma fille , ne poussez pas à bout un Dieu clément qui ne demande qu'à vous pardonner ; humiliez-vous, ô pauvre pécheresse, joignez les mains, courbez la tête et priez ; priez, il en est temps encore. Allons, qu'une sincère contrition, allons, qu'une prière ardente lavent ces lèvres et ce cœur de tout contact et de tout attachement impurs. Priez, ma fille; Dieu vous écoute,vous juge et vous pardonne. — [Âpres quelque hésitation, la maîtresse joint les mains et courbe la tête. — Ils parlent tous les deux longuement, à voix basse.]

la maîtresse, relevant la tête.

Et maintenant je puis mourir, puisque me voilà réconciliée avec mon Seigneur.

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