SCÈNE II
La chambre du major : grand lit au fond; panoplies, blagues, pipes turques.
LE MAJOR, COUCllé.
Déjà midi! Comme cela passe vite, une nuit de quinze heures! C'est égal, je vais rester encore un moment au
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lit, à savourer mon repos et mon chocolat. (On frappe.) Qui va là ?
le bourgmestre, du dehors.
C'est moi, monsieur le major.
LE MAJOR
Je ne suis pas visible, repassez.
LE BOURGMESTRE
Major, major, il faut que je vous parle à tout prix.
LE MAJOR
Je n'ai pas mes pantoufles hongroises pour aller vous ouvrir; parlez-moi du dehors.
LE BOURGMESTRE
La ville est à feu et à sang, monsieur le major.
le major, sautant du lit et allant ouvrir. L'ennemi serait-il entré chez nous ?
LE BOURGMESTRE
C'est bien des ennemis qu'il s'agit; je viens vous parler de vos soldats et vous en raconter de belles, allez !
le major, se couchant.
Comment! de mes soldats?
LE BOURGMESTRE
Figurez-vous que nous étions réunis hier au soir sur l'esplanade, à prendre le frais, avec nos femmes et nos filles, en écoutant la musique de la ville ; il y avait là l'inspecteur des douanes et sa cousine la chanoinesse, la veuve du chancelier, moi, ma famille, enfin toute l'élite de la bourgeoisie. Tout à coup, nous entendons le son d'une trompette, et nous voyons arriver, au pas de course, vos dragons bleus précédés d'un petit homme qui soufflait dans un clairon. Nous crûmes d'abord qu'il y avait le feu quelque part dans la ville basse ; mais voilà vos dragons qui se précipitent au milieu de nous, toujours en courant, bousculent d'un côté, bourrent de l'autre, renversent les chaises, embrassent nos dames, serrent de près nos demoiselles, prennent une taille d'ici, pincent un mollet de là, en dépit de nos cris et de nos efforts. C'était affreux ! Aumilieu de ce vacarme, on entendait toujours le maudit trompette. Ah ! trompette du diable ! toutes les fois que son clairon nous cornait
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aux oreilles, les dragons redoublaient ; il y avait du sortilège là dedans. Le dirai-je ? A la dernière sonnerie, ma femme s'est levée en criant : « Je n'y tiens plus ! » et la voilà sautant au coup du plus grand de vos dragons. Je viens demander justice, monsieur le major.
LE MAJOR
Monsieur le bourgmestre, le cas est très-grave ; — veuillez me faire passer mon haut-de-chausses; — très grave, monsieur le bourgmestre; — mes bottes, s'il vous plaît; — révolte de dragons bleus, hum! hum ! c'est une affaire importante ; — donnez-moi maintenant ma veste et mon gilet, et mon grand sabre, avec son ceinturon, sans oublier ma sabredache; — nous allons de ce pas à la caserne, demander quelques explications à ces braves gens.
LE BOURGMESTRE
Croyez-vous ma présence nécessaire, cher major?
LE MAJOR
Nécessaire? c'est indispensable qu'il faut dire; — vous, madame votre épouse, et tous ceux qui étaient sur l'esplanade avec vous. — Tenez , bourgmestre , prenez-moi cette hachette et ce yatagan, en cas d'insurrection.
LE BOURGMESTRE
Mais c'est'a la boucherie que vous me conduisez !
LE MAJOR
Ceignez votre écharpe; elle pourra vous épargner quelques horions.
LE BOURGMESTRE
Major, je suis père; j'ai de la famille, major.
LE MAJOR
Demi-tour, et suivez-moi. (// l'entraîne.)