SCÈNE IÏI
La cour de la caserne. — Soldats rangés sur deux lignes. Bourgeois et bourgeoises dans le fond.
LE MAJOR
L'adjudant, où est l'adjudant?
COEUR- AU- VENTRE
L'adjudant n'est pas encore rentré, major.
le major, au bourgmestre.
11 en était donc, lui aussi ?
LE BOURGMESTRE
S'il en était, je crois bien ; demandez plutôt à madame la bourgmestresse. {La bourgmestresse se signe.)
LE MAJOR
Malepeste! ceci est plus sérieux que je ne pensais; j'aurais besoin de réunir le conseil.
LE BOURGMESTRE, à VOIX basse.
Si vous enfaisiez fusiller quelques-uns pour l'exemple.
LE MAJOR
Patience! Je suis bon enfant, moi; je vais d'abord les haranguer un tantinet. — Dragons bleus, j'apprends sur votre compte des choses désagréables , fort désagréables, vraiment. Monsieur le bourgmestre porte plainte contre vous et demande. . .
LE BOURGMESTRE
Oh! major, pourquoi me metlre en avant? ^tWersftas BIBUOTHECA On«vUn»*V
LE MAJOR
... Et demande justice de votre escapade de cette nuit; il paraît que vous avez chiffonné nombre de gorgerettes et fait beaucoup de scandale sur l'esplanade. Là n'est pas le mal, mes amis.
LE BOURGMESTRE
Oh ! major !
LE MAJOR
C'est-à-dire... enfin... vous comprenez; je ne prétends pas que vous ayez eu complètement raison ; mais votre crime principal est d'avoir violé la discipline. Voyons, mes enfants, quel besoin aviez-vous de déserter la caserne à cette heure-là? N'avez-vous pas assez de loisirs amoureux, par le temps de paix où nous sommes? De huit heures du matin à huit heures de relevée, il y a plus de temps qu'il n'en faut pour les enfantillages.
LE BOURGMESTRE
Pouah! C'est indécent.
LE MAJOR
Donc, vous avez violé la discipline, sans compter le reste; et je devrais cruellement sévir contre vous. M. le bourgmestre, ici présent, me conseille de vous faire fusiller... N'est-ce pas, monsieur le bourgmestre? [Grognement des soldats.)
LE BOURGMESTRE
Oh! major, vous dénaturez ma pensée. Messieurs, je vous prie de croire que le major dénature.
LE MAJOR
Je n'irai pas si loin que cela ; je suis bon enfant, moi. Nous allons nous contenter de tirer au sort vingt d'entre vous qui recevront quarante-huit coups de gaule sur la plante des pieds. — J'ai dit. Qu'on m'apporte un casque ; brigadier, écrivez le nom de ces braves garçons.
CORNE-DE-BOEUF
Le mien aussi, major?
LE MAJOR
Le vôtre aussi, brigadier.
1 02 L'A M 0 1 H - T 11 0 il l' E ï T E.
CORNE-DE-BŒUF
Et celui de monsieur le bourgmestre aussi?
LE MAJOR
Et celui...
LE BOURGMESTRE
Oh! major! {Entre l'adjudant, qui mène Je trompette parles oreilles.
l'adjudant.
Le voilà ! voilà le coupable, le seul coupable.
LE MAJOR
Adjudant, votre épée !
l'adjudant.
Ecoutez-moi, major: ce petit gredin est cause de tout. L'appel fait, les soldats couchés, je quittais ma casaque, quand j'entends près de moi : Ta ra ta ta. C'était le trompette. Je veux le faire taire ; le trompette continue : Ta ra la ta. Alors, malgré moi, j'enfile ma casaque, je passe mon ceinturon ; les soldats s'éveil-
lent, se lèvent comme des furieux, s'habillent et en un clin d'œil : Ta ra ta ta. Le trompette descend l'escalier, nous le suivons, sans pouvoir faire autrement : Ta ra ta ta. Il court dans la ville, ta ra! Nous courons dans la ville, ta ta. Nous rencontrons ces dames ; c'est plus fort que nous, nous les embrassons, et voilà comment la consigne fut violée.
LE MAJOR
Qu'est-ce à dire, et quelle histoire me baillezvous-là?
l'adjudant.
La bonne, major; demandez plutôt.
le major, au trompette.
Approche ici, toi! Que réponds-tu pour ta défense?
Sur mon honneur, je ne sais ce que ces messieurs veulent dire.
le major.
Pourquoi t'es-tu levé cette nuit? Pourquoi as-tu
sonné ?
lUi L'AMOUR-TROMPETTE.
Je ne me souviens pas de m'être levé cette nuit, major, ni d'avoir sonné; il faut croire que je suis somnambule. Maman m'a souvent raconté que, tout enfant, je m'en allais folâtrer sur les toits, nu comme un petit saint Jean.
LE MAJOR
Montre-nous ce clairon ensorcelé? Quel est le poinçon? quelle est la fabrique?
Mais, major, c'est un clairon comme tous les autres ; fabrique allemande; il n'y a pas là dedans la moindre sorcellerie. Oyez plutôt : Ta ra ta ta. (Il joue.)
le major, inquiet.
Veux-tu bien te taire! [Mouvement dans la foule.)
Vous voyez que c'est très-simple : Ta rata la. // continue.)
le major, hors de lui.
Saperjeu ! (// se retourne et embrasse la bourgmestresse.)
LE BOURGMESTRE
Oh ! major ! major !
le major, revenant à lui.
Qu'on le saisisse, qu'on le bâillonne, qu'on le garrotte et qu'on le conduise à la maison centrale. (On s'empare du trompette.)
le trompette.
Je proteste contre cet acte de brutalité. (On l emmène.)
le major, aux dragons.
Quant à vous, mes amis, je vous pardonne, attendu que vous n'êtes pour rien dans votre escapade.
CORN'E-DE-BOEUF
Alors, la bastonnade...
108 L'AMOUR-TRO.MPETTE.
LE MAJOR
Eh bien ! la bastonnade sera intégralement distribuée ; — je ne reprends jamais ma parole ; — je suis un bon enfant, moi. — Venez-vous, monsieur le bourgmestre? — À propos, bourgmestre, connaissez-vous les deux nouvelles sauteuses du Grand-Théâtre ? J'ai un furieux désir... {Ils sortent en causant.)