‹ Le roman du Chaperon-RougeChapitre 29 sur 59 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Un horrible cachot. — Fenêtre grillée k droite, donnant sur la rue, au ras du sol.

On s'amuse fort peu ici dedans : quatre murs qui pleurent, une fenêtre borgne ; tout cela manque essentiellement de gaieté. Ma chère petite trompette ! ils ne m'ont pas séparé de toi, heureusement ; je puis souffler dans ton ventre, à mon aise ; oui, souffler ; mais pour qui? Ce ne sont pas ces murailles, ni ces barreaux de fer que j'enflammerai, ou que je forcerai à s'embrasser. — Si du moins la rue n'était pas déserte, je pourrais... Chut! quelqu'un passe sur le trottoir : toc! toc ! c'est une bonne petite vieille qui trottine allègre-

ment, son cabas sous un bras, son carlin sous l'autre ; nous allons rire. Il joue de la trompette.) Tiens! elle n'est pas émue ! [Il joue encore plus fort.) Miséricorde ! la maudite vieille est sourde ; le chien seul est troublé. Je n'ai pas de bonheur! Quel est ce bruit? — Deux souris qui s'embrassent dans un coin de la prison et qui se caressent le museau avec leurs barbiches. Dieu ! que c'est amusant de pouvoir troubler la digestion de tous les gens, hommes et bêtes. — Aux jours anciens, j'avais mes flèches et mon carquois'; mais c'était rococo en diable ; puis on mettait des cuirasses, et je perdais mon temps. — J'aime mieux ma trompette ; il est vrai qu'il y a des sourds... C'est égal! j'aime mieux ma trompette.

la bouquetière, en dehors.

Pstt ! pstt ! Monsieur le prisonnier ?

Qui m'appelle ?

LA BOUQUETIÈRE

C'est moi, Réséda, la bouquetière.

le trompette, lorgnant à travers les barreaux.

Joli museau, ma parole ! Que voulez-vous de moi, Réséda, ma chère Réséda?

LA BOUQUETIERE.

Vous prier d'accepter ce bouquet. {Elle lui jette un bouquet.)

LE TROMFETTE.

Savez-vous que c'est charmant, ce que vous faites là, mon enfant. Hé ! hé! dois-je prendre ceci comme une déclaration ?

LA BOUQUETIÈRE

Ah ! fi ! fi donc, monsieur le trompette...

Mais, alors, pourquoi ?

RÉSÉDA

Tous les matins, en passant devant la maison centrale, je jette deux ou trois bouquets aux prisonniers qui s'y trouvent. (Avec un soupir.) On dit que cela uorte bonlrur.

L'AMOURrTROMPETTE. iGO

Vous n'êtes pas heureuse, mademoiselle Réséda?

RÉSÉDA

Hélas ! tout le monde n'accepte pas mes fleurs d'aussi bon cœur que vous le faites.

Comment ! quel est le drôle?...

RÉSÉDA

C'est le dragon Venterbich, monsieur, vous savez, celui qui a de si belles moustaches, et qui dit toujours « Tarteifle ! » Je l'aime de toute mon âme, mais lui n'a pas l'air de s'en apercevoir, et les fleurs que je lui envoie le matin, je suis sûre de les trouver chaque soir au corsage de la cantinière Piston.

LE TROMÏ'ETTE.

Venterbich est un idiot, et voilà ce qu'on gagne à aimer des êtres pareils. Là ! ne vous désolez pas de la sorte; vous m'affligez, d'honneur! et je veux faire quelque chose pour vous ! Voyons : défaites vos jarretières

mon enfant, oui, vos jarretières. Très-bien ! Attachezles solidement et les faites glisser par mon soupirail. Diable ! c'est encore trop court ! Je vais grimper sur ma table, attendez ! Allongez le bras; maintenant nous y sommes. Savez-vous ce que je suspends à vos jarretières ? Eh bien ! c'est ma fameuse trompette, celle qui a tant fait de bruit sur l'esplanade. Quand vous voudrez que Venterbich vous saute au cou, vous n'aurez qu'à souffler un brin dedans, et vous m'en donnerez des nouvelles...

RÉSÉDA

Oh! monsieur, je n'oserai jamais.

Prenez toujours, et maintenant allez-vous-en au plus vite ; j'entends du bruit dans le corridor.

Page 1