L'HOMME DE LETTRES
Vade rétro, Satanas. Tu es le démon de la paresse, le démon de l'insouciance, le démon de l'imprévoyance. Vade rétro, m'entends-tu? Oh ! je te connais bien , tu es notre ennemi le plus terrible. Va-t'en, pourvoyeuse d'hôpital; va-t'en, succube d'enfer. Qu'as-tu fait de Malfilàtre ? Qu'as-lu fait d'Hégésippe et de Gustave Planche, et de ce pauvre Gérard? Qu'aurais-tu fait de Lamartine? Qu'as-tu fait d'Abaclie? Qu'as-tu fait de Traviès?
Quand vous aurez fini, mon cher?
l'homme de lettres.
Je vais finir par t'écraser, si tu ne t'en vas pas au plus vite, serpent maudit.
CHAPEROX-ROUGE.
Vous n'êtes pas caressant, savez-vous? Ohî je m'en vais, je m'en vais. Laissez-moi vous dire pourtant que ceux auxquels j 'aipor té malheur ne se sont j amais plaints ; ils savaient trop bien les heures délicieuses que je leur avais fait passer et tous les bonheurs dont ils m'étaient redevables. Oui, je suis le Chaperon-Rouge, la reine du far niente, la déesse fantaisiste des lazzarones et des poètes ; je suis votre maîtresse à tous, et tous vous m'avez bâti un temple au fond de votre cœur. Allez, je vous pardonne vos injures, parce que je vous aime et que vous m'aimez... Encore maintenant tu vas me devoir une journée de bonheur, vilain ingrat ! Regarde, le temps est superbe, le bois rempli de fraîcheurs silencieuses ; sur ta tète , la chanson des oiseaux ; à tes pieds, la chanson des rivières. Fermez les yeux k demi, mon doux poète; posez votre tète sur ce banc de gazon; laissez-vous aller, laissez-vous aller; douze heures de rêveries devant vous; douze belles heures en robes
blanches et couronnées de fleurs. Adieu, mon poëte ; les bois sont les bois, un rêveur est un rêveur... Bonsoir. {Elle jette son cahier par -dessus les arbres.)
l'homme de lettres, assoupi.
Embrasse-moi, Chaperon-Rouge; Dieu!... que... je... suis... bien!