‹ Le roman du Renard: mis en vers d'après les textes originauxChapitre 18 sur 22 · CHANT II · texte numérisé non relu

CHANT II

Messire Brun, Fambassadeur,

S'en va donc son itinéraire;

Il est sans crainte et plein d'ardeur :

Qui serait assez téméraire

Pour s'attaquer à Sa Grandeur?

Eenard même à ce point ne peut porter l'audace. Brun franchit la forêt, Brun traverse un désert ; De sentiers tortueux le sol était couvert ; Eenard les a creusés pour qu'on perdît sa trace Quand il quittait le bois, entraîné par la chasse. La steppe était immense ; un haut mont la fermait,

Qu'il faut gravir jusqu'au sommet Avant que Mautpertuis à l'horizon paraisse;

Eenard possédait des palais ; Mais Mautpertuis était sa bonne forteresse ;

C'était là qu'aux jours de détresse Il fuyait les périls qu'attiraient ses hauts faits.

Après mainte et mainte lieue, Brun découvre Mautpertuis.

11 voit la porte basse avec le pont levis; Devant la meurtrière, il s'assied sur sa queue; Puis, élevant la voix : « E«nard, es-tu chez toi?

Je suis Brun, messager du Eoi !

Noble devant la cour te somme de paraître ;

Il jure ses Dieux et sa foi

De te rouer vif comme un traître.

Si tu résistes à sa loi.

Viens, je te servirai d'escorte ; Viens à la cour; suis-moi; crois en un bon conseil.

Eenard, couché près de la porte.

Faisait sa sieste au soleil ; Il venait de croquer un chapon sans pareil.

Il voit l'Ours et s'élance

Dans le plus noir de son terrier ; Il y va méditer quelque tour du métier.

Mais bientôt, il se montre et, parlant à distance : « Noble ami, sire Brun, que de reconnaissance

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Pour vos bons avis je vous dois!

Mais qu'était-il besoin de vous mettre en campagne, De passer le désert, de grimper la montagne?

Celui qui vous envoie abusa, cette fois.

De votre temps, de votre peine.

J'allais gagner la cour sans qu'on me vînt chercher; Mais j'ai dû me nourrir de chose si malsaine. Et mon ventre est si gros, si lourde ma bedaine. Que je ne puis, tant l'enflure me gêne, Eester debout, ni m'asseoir, ni marcher, u

• Qu'as-tu pris, toi, toujours allègre? «

» Hélas ! la chère était bien maigre !

Un hère comme moi ne peut avoir toujours.

Seigneur Brun, le menu des comtes et des ours. Le pauvre au jour le jour doit chercher sa pâture;

Sent-il la faim, il mange ce qu'il a ; Si l'on pouvait choisir, jamais à ces mets-là

On ne toucherait, je vous jure !

Le miel frais où je suis réduit

Par abstinence involontaire

Me gonfle, m'irrite, me cuit; J'en prends à tout repas et ma santé s'altère. »

» Du miel frais ! dédaigner le miel frais ! Palsembleu !

Je te conseille bien de faire Le dégoûté ! Le miel est un régal de Dieu !

Bon Eenard, doux ami, mon cher et beau neveu,

Si le miel n'est pas ton affaire.

Procure-m'en ma part, procure-m'en un peu.

Et, quand cent ans encor je vivrais sur la terre. Encore dans cent ans je m'en ressouviendrais Pour t'aimer ! Cher Renard, goûtons de ce miel frais ! •

• En goûter ! vous. Seigneur ! vous raillez, je suppose ! u

• Non, Eenard, je serais un sot De tourner en risée une si bonne chose, •

« Vous l'aimez donc, mon oncle? Eh bien ! dites un mot ! Je puis vous en fournir la longueur de vingt brasses. On s'y mettrait à dix ayant le même goût

Sans en venir à bout.

Puissé-je à ce prix-là gagner vos bonnes grâces ! «

» A dix! à moi tout seuil et quand tu m'offrirais Tout le miel fabriqué d'ici jusqu'à Lisbonne, Penses-tu qu'on me vît broncher? je n'en ferais Qu'une bouchée! Ami, donne donc, donne, donne! «

» Vraiment ! Près d'ici donc habite un paysan; C'est Lanfroid qu'il se nomme ; Vous vivriez sept ans du miel de ce brave homme;

Tout est pour vous, gorgez-vous en.

J'espère qu'à la cour vous saurez me défendre »

Aux mensonges du courtisan Le gros glouton se laissait prendre.

Il lui tendit la patte en ami tendre, Jurant d'être son partisan.

Four un rayon de miel son âme était à vendre.

Benard rit dans sa barbe et dit :

• Brun, illustre héros ! que Dieu me le pardonne ! Mais puissé-je être sûr de rentrer en crédit

Auprès de la couronne, Comme vous de manger du miel votre appétit, En fallùt-il une tonne ! »

L'Ours éclata d'un gros rire hébété; Ces mots étaient pour lui doux comme des caresses. u Ce cher ambassadeur, dit Benard à parte.

Tombe au piège de mes promesses.

Ah! tu ris ! Bon! je vais te mener dans un trou Où tu riras tout ton soûl ! «

n sort de sa tanière et s'aTanœ à son lidte.

Et lui crie, à Toix franche et baate :

1 Eh ! bonjour! oncle Brun ! ami brave et constant ! Si mon offre tous plaît, pourquoi perdre un instant? Prenons ce sentier creux qui longe au bin la côte;

C'est là que le miel vous attend.

Et, si mes vœux sont un présage.

Vous en aurez tant et tant Que vous n'en pourrez pas supporter davantage. «

Le matois, dans son persiflage.

Songeait aux coups dont il veut le charger ; Mais l'Ours n'y comprenait que du miel à manger.

En devisant de la sorte.

De la cour de Lanfroid ils atteignent la porte. Lanfroid était de son métier Charpentier; Le hasard fit qu'un chêne était sur le chantier ; Deux forts coins le fendaient , chassés d'une main sûre , Et l'arbre ouvert montrait une large blessure; Eenard se réjouit, son plan était dressé :

« Oncle, dit-il à l'Ours, voici notre capture! Dans ce chêne béant le miel est entassé; Tâchez de le humer et faites bonne chère.

Mais point d'excès, il faut de la sobriété ; Menagez-noua une santé si chère !

Car, s'il vous arrivait une mécliante affaire, Je me verrais perdu d'honneur, en vérité.

Mon oncle, et déshérité. •

* Ne crains rien, répondrOurs, mecrois-tu sans prudence? Le mot d'ordre du sage est : Modération. •

» C'est vrai ! dit Eenard avec onction ;

Vous conseiller est de l'outrecuidance.

Pourquoi donc ai-je aussi ces appréhensions?

Allons ! tâchez d'atteindre à nos provisions Et profitez de l'abondance. «

Brun ne voyait plus rien que miel et que régal :

Il fourre dans le trou fatal Les pattes de devant, le nez, la tête entière ; Eenard l'attendait là; d'un effort, aussitôt, Il fait sauter les coins : le chêne se resserre Et le gourmand est pris, comme dans un étau. *

Mons Eenard ainsi le joue et le brave; Le pauvre ambassadeur court un cruel danger ;

Eien ne peut le dégager.

A quels saints se vouer? Qu'il soit fort, qu'il soit brave. Bien n'y sert; le voilà dans une horrible entrave!

Il pousse de longs hurlements ; Tous les efforts qu'il fait : inutile souffrance ! L'arbre le tient broyé dans d'horribles tourments ;

C'est fait de lui ! Plus d'espérance !

Cependant Mons Eenard Le guettait à l'écart; Aux cris que la douleur à sa victime arrache, Il aperçoit Lanfroid qui vient portant sa hache;

Le traître encor raillera :

« Brun, tu t'oublieras donc toujours au réfectoire? Lorsque l'on mange tant, Ton a besoin de boire ; Voici Lanfroid qui te rafraîchira ! •

Cela dit, le vilain détale Et, sans prendre congé, s'enfuit vers Mautpertuis.

Lanfroid, voyant que l'Ours est pris.

Court chercher du renfort, ameuter le pays

Contre la bête colossale.

Le village s'émeut; il n'est fille ou garçon Qui ne se mette en campagne.

Chacun veut tuer l'Ours et s'arme à sa façon. On vient de la forêt, on vient de la montagne ; Tel, quittant le travail, emporte son fléau ; L'une a pris son balai, l'autre tient un râteau;

LE ROMAN DU RENARD. i9S

Le gros curé, pour entrer en carrière, Arrache au sacristain le bâton de la croix ; Le sacristain le suit portant une bannière,

Pour frapper et piquer à la fois ; Et la femme du prêtre arrive par derrière.

Brandissant sa quenouille et rêvant les exploits. Lanfroid, tenant en main' sa hache neuve et bonne,

Marche en tête de la colonne; On jure, on crie, on hurle, et dans toutes les voix La mort menace et tonne 1

Brun souffre horriblement, mais il craint pis encor. A ces bruits meurtriers, à ces cris de stentor. Jouant tout contre tout, il reprend son courage ,

Puis, dans l'effort du désespoir.

Se dresse et, déchirant ses mains et son visage.

Fait un bond tel qu'il se dégage !

Le pauvre Ours, pitoyable à voir, Y laissait une joue, hélas ! avec l'oreille; A ses griffes de même il fallait dire adieu; Et jamais horreur pareille Ne sortit des mains de Dieu.

Ce n'est qu'au prix de ces tortures

Qu'il recouvra la liberté; Jamais homme de cour fut-il plus maltraité?

Ses pattes de devant n'étaient que des blessures ;

Le sang noyait ses yeax et se mêlait aux plenrs ; Demeurer? quel danger! s'enfuir? quelles douleurs! Cependant le Lanfroid accourt, bride abattue. Suivi du bon curé, suivi d'une cohue De jeunes et de vieux, de filles, de badauds ,

Tous criant : qu'on le tue !

Libre, on en aurait peur; prisonnier, on le hue. Un homme dans la peine a tout le monde à dos.

Brun reçoit de cruels cadeaux :

On le lapide, on le frappe, on le pique.

Les plus poltrons, les plus lourdauds

Montrent une vaillance épique!

Le Lanfroid se distingue, étalant son orgueil. D'un bâton prohibé que l'Ours en vain esquive. Un Lottrand-aux-grands-pieds, vise toujours à l'œil . Femme Vulmart Ardente-à-la-lessive,

Vous le remue, avec son pieu.

Et le fait bouillir, grand Dieu,

Comme un paquet de linge sale. •

Abel Quac et sa femme, intrépides guerriers, S'arrachent une gaule et roulent sous les pieds

De la foule martiale.

Le Ludmar-au-long-nez, tenant un fil à plomb,

Tourne autour du monstre sauvage Et d'un fort moulinet le frappe tout du long. Ludolf-aux-doigts-crochus éclipse leur courage ;

C'était, après Lanfroid, le plus gros du village;

Il était né dans Absdal, D'un père bien connu, sire Hugues-le-bancal,

Et d'une fille des Hogbernes, Laquelle, en son vivant, fabriquait des lanternes.

Comment les nommer tous, et peindre ces combats,

Et sûr le dos de Brun tant de cruels dégâts ?

Le prêtre est transporté d'une ardeur héroïque; Voyez-vous le bâton de la croix

Bondir et rebondir dans ces fougueux tournois; Et le bedeau qu'un tel exemple pique

Briser son gonfanon dans la lutte olympique!

Sur tout le corps de l'Ours coulent des flots de sang.

Lanfroid lève sur lui sa hache meurtrière Et frappe d'un bras si puissant Que Brun, sous le coup bondissant.

Saute la haie et la barrière ;

Mainte jeune guenon, mainte vieille sorcière Se trouvaient là, riant et jacassant :

Il les fait avec lui rouler dans la rivière.

A leurs cris, le curé ne songe plus à l'Ours :

« A moi ! s'exclame-t-il. Sauvez ma chambrière !

Chers paroissiens, sauvez ma femme, mes amours !

J'accorde à son sauveur indulgence plénière ! «

Hommea-^t femmes, tous volent à son secours,

Tandis qn'îls vont au sanvetage.

Brun plonge et s'évade à la nage.

Quel ne fut pas leur dépit, leur courroux De le voir échapper à leurs coups !

Ils suivaient le courant en lui lançant l'outrage. Brun flottait, appelant la vengeance des cieux Sur l'arbre qui lui prit sa griffe et sa moustache ; Brun accusait Lanfroid et sa terrible hache ; Brun accusait surtout Eenard, l'astucieux,

Le traître qui le martyrise !

Brun oubliait sa gourmandise.

Ainsi, maudissant l'attentat.

Il se laisse, bien loin, aller à la dérive ;

Il n'avait guère, en cet état,

La navigation active.

Il se traîne enfin sur la rive, Il y rampe avec peine, il y tombe râlant !

Demi-mort, il gît sur le flanc !

De ce malheur accablant Renard, Renard était la cause primitive.

Le traître cependant, conservant son sangfroid. N'a pas voulu quitter la terre de Lanfroid Sans en emporter bonne chasse.

En lieu sûr, loin de tout sentier,

Il croquait une poule grasse

Volée au maître charpentier.

Lorsqu'il a dévoré, jusqu'aux plumes, sa proie. Il cherche la rivière et descend dans le pré, Dispos, le ventre plein et le cœur dans la joie. Comptant bien que de TOurs on l'avait délivré.

«Enfant gâté de la fortune!

Se disait-il à part lui , Brun n'est plus; à la cour, il m'aurait beaucoup nui !

L'ingrat ! il est mort aujourd'hui j Je lui pardonne et n'ai point de rancune 1 m

En songeant de la sorte, il arrive au ruisseau...

Et voit l'Ours au bord de l'eau.

Le dépit, la colère ont remplacé sa joie :

• Lanfroid ! maudit Lanfroid ! plus brute qu'un pourceau ! Quoi ! pieds et poings liés, on te livre une proie Et tu la laisses fuir, imbécile bourreau !

Lâche, quel succulent morceau Tu tenais sous la main et quelle riche peau ! Misérable vaurien ! stupide comme une oie ! «

Brun n'était qu'une plaie et qu'un ruisseau de sang. Lorsque Eenard le voit demi-mort, gémissant,

n reprend sa gaité , dissipe sa furie

Et l'accable de raillerie :

« ^e abbé. Dieu soit avec nous !

Connaissez-y ous Eenard qui pille et qui détrousse? Feriez-vous connaissance avec sa barbe rousse?

Ce vrai ribaud , le voilà devant vous !

Au nom de votre Dieu, dites-moi donc, beau prêtre !

De quel ordre pourriez-vous être?

Quel beau chaperon rouge et comme il vous sied bien !

Êtes-vous prieur ou chanoine?

Diantre! celui qui vous fit moine Sait tailler en plein cuir et n'a ménagé rien.

Il a bien près frisé l'oreille !

La tonsure fraîche et vermeille!

Moustache ni toupet n'ont été respectés.

Mais vous alliez chanter l'office, j'imagine ; Car vous tenez les mains jointes sur la poitrine.

Et vos beaux gants noirs sont ôtés. »

Impuissant à la vengeance.

Brun dévorait l'affront et se rongeait le cœur.

Pour échapper au trait moqueur.

Dans la rivière il s'élance.

Se livre au courant protecteur, Puis se traîne sur l'herbe et tombe en défaillance.

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