‹ Le roman du Renard: mis en vers d'après les textes originauxChapitre 19 sur 22 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

Dans uu semblable désarroi, Comment retourner près du Roi?

Faire à pied cette énorme lieue, Quand même l'univers viendrait à son secours. Il n'y faut point penser. Tout confus, le pauvre Ours S'assied sur son derrière ef glisse sur sa queue, Et, quand ce véhicule, bêlas ! devient gênant. Il roule sur lui-même, en se pelotonnant.

Lorsqu'on le voit de loin, cet étrange équipage

Étonne tout l'aréopage.

Le Roi reconnaît l'ours et son cœur est navré : • C'est Brun, dit-il, mon serviteur fidèle!

Les pieds en sang, le crâne balafré ; Sa blessure semble mortelle; Qui peut ainsi, grand Dieu, l'avoir défiguré? -

Quand il croit qu'on pourra l'entendre, l'Ours s'arrête.

Prend haleine, soupire et dit :

« Vengeance, noble Roi, de Eenard le maudit ! C'est lui qui m'arracha la moitié de la tête. Voyez dans quel état m'a jeté ce bandit. • Lion rugit ainsi qu'une tempête ;

Il jure la vie et la mort

Qu'il châtiera tant d'insolence :

» De cet assassin sans remord.

Dieu me damne, dit-il, si je n'obtiens vengeance! »

Alors Noble, le potentat,

Eéunit ses hommes d'!État,

Les hauts barons de la couronne.

Pour que le conseil discutât

Devant un pareil attentat

Ce que l'honneur du trône ordonne.

On vota ; la majorité

Pencha pour que Sa Majesté

Une fois encor, la deuxième.

Fît à Eenard sommation

De lever l'accusation ;

On désignait le Chat pour cette mission ;

Tibert n'était pas grand, mais d'une adresse extrême.

Cet avis plut au Lion-Roi :

« Tibert, dit-il, la cause est belle.

Eenard, pour tous perfide, a confiance en toi ; • Va donc et ramène-le moi.

Mais, à mes vœux s'il est rebelle.

Malheur, malheur sur ses excès !

A la honte des siens, je veux le faire prendre Et pendre.

Sans autre forme de procès ! •

» Hélas ! répond Tibert, pour un pareil message. Je suis faible et petit. Brun était brave et fort ; Il échoua; comment atteindrai-je le port? «

H Je te sais, dit le Eoi, prudent, instruit et sage. L'habileté souvent fait plus que le courage. -

» Puissé-je, dit le Chat, ne pas m'en repentir !

Tant d'honneur est un lourd bagage !

Ce ne sera point sans pâtir

Que je ferai ce voyage.

Que de tout mauvais pas Dieu me fasse sortir ! «

n part : Dès le boate-«dle.

Un €iseaxL de Samt-Maitin Yen lui TcAe à die d'aile Comme an bel espoir lointain; Il le bénit, il l'appelle :

' Yole à droite, bon latin.

Et le présage est certain. • Mais son nid était à gauche :

L'oisean yers la gauche a fui ; L'espoir s'euTole arec lui.

Et Tibert, triste, cheyauche.

L'esprit frappé.

Quand on n'a point l'âme commune, De quelques soins qu'on soit préoccupé.

On tient bon cœur contre fortune.

Le Chat donc se rassure un peu,

Fait belle mine à mauvais jeu, Jusqu'à Mautpertuis monte, en une étape, Et trouve Kenard seul, trônant comme un Satrape. u Seigneur, que Dieu vous garde et vous daigne bénir. D'un péril, en ami, j'accours vous prévenir :

Le Hoi dont la colère est grande

Devant son tribunal vous mande; Il jure votre mort si vous manquez au plaid. «

Eenard dit : « Beau neveu, héros plein de vaillance, Dieu vous accorde aussi la gloire et la puissance; Du plus profond du cœur j'en forme le souhait ! •

Tibert lui présente la patte ;

Il fait le saint, il fait la chatte !

Mais à bon chat, bon rat ! Eenard aussi le flatte : n s'entend à dorer ses paroles de miel !

Si l'un est saint, l'autre est ermite ;

Si l'un est chatte, l'autre est mite (1) ; L'or coule de sa lèvre et son cœur est de fiel.

Tibert, avant la fin, en fit l'expérience.

» Je m'abandonne à vous en toute confiance,

Lui dit Eenard; voici que le ciel devient noir ;

Passez la nuit dans mon manoir.

Demain, avant l'aurore.

Nous irons à la cour ;

De tous les parents que j'honore.

Vous êtes le premier placé dans mon amour.

Brun est venu déjà; mais parlons sans détour : Brnn est méchant et laid, très effrayant, en somme ! Mettez-vous donc en route avec un pareil homme !

D'un coup de patte il vous assomme !

(i) Ce vers appartient à la première branche gauloise, édition Méon.

Je ne le suivrais pas pour la plus belle somme ! Mais avec vous j'irais à Eome!

Nous partirons dès la pointe du jour. "

Le Chat, redoutant quelque tour :

» Pourquoi demain? La lune est belle sur la mousse; Le jour n'est pas plus clair; la marche sera doace;

Quel temps meilleur pour voyager? •

• Erreur ! erreur ! mon cher ! Je connais le danger ! Tel de jour vous salue et de nuit vous détrousse.

Je réponds de votre santé ; Vous passerez ici la nuit en sûreté. »

» Mais de quoi souper, si je reste?

« Voilà le point essentiel !

Ami, tout est bien rare en ce canton agreste ; Mais j'en prendrai bon soin, si vous êtes modeste. Que diriez-vous d'un fin rayon de miel? »

« Peuh! du miel! Entre nous, c'est un maigre potage ! Une simple souris me plairait davantage »

» Une souris ! Bon ! je tiens le menu !

La grange au curé, de cette vermine Begorge, le saint homme en vain les extermine! »

• Tant de souris ensemble ! ali ! Dieu ! si j'étais là ! *

» Sérieusement dites- vous cela?

Aimez-vous les manger? «

1 Aimer ! je les adore !

Les manger ! je les dévore !

C'est le plat le plus fin, le mets le plus exquis !

L'ignoreriez-vous donc encore?

Il n'est pas d'ortolan qui vaille une souris. Vous me conduirez, j'espère, A ce vrai festin de roi.

Et vous pouvez compter sur moi.

Quand vous auriez tué mon père ! «

» Vous vous moquez ! «

« Non ! j'en jure ma foi ! «

a S'il est vrai, vous pourrez en croquer mille et mille. «

a Ne raillons point ; le trop est inutile. «

« Vous faites le mauvais plaisant ! «

» Non, par le ciel qui peut m'entendre !

Je n'en demande qu'une, une grasse, une tendre ; Je ne la cède pas, mordieu ! pour un besant ! «

• Venez donc , vous pourrez , sans faute , Vous en donner à plein cellier. «

« Je vous suivrais jusques à Montpellier, A ce compte-là, mon cher hôte ! »

« En route! nous avons déjà trop différé! «

Sur ce, les deux parents ont piqué leur monture

Jusqu'à la grange du curé.

Pour voler le sultan des poules de la cure, Eenard avait troué, la veille, le torchis, Et le fils du curé, voyant son beau coq pris. S'était promis Une vengeance décisive Sur le larron : un bon lacet L'attendait à la récidive.

Mais Dom Eenard s'y connaissait ; Il dit à son camarade :

« Voici l'entrée ; il faut, prompt et fluet.

S'y glisser en embuscade; Puis, faire sa razzia, d'un seul coup de filet. Chut ! les entendez-vous chanter un triolet ? Allez, je ferai sentinelle ; La table est servie à point.

Mangez tout votre soûl, mais ne m'oubliez point ,

Car nous devons partir à l'aurore nouvelle.

Donnez-vous de T embonpoint ; Mais prenons pour rentrer une heure raisonnable ; Ma femme nous prépare un accueil convenable

Et nous attend au rond point, a

a Quoi ! par cette étroite ouverture, Oserai-je, mon oncle, aborder l'aventure?

Ces curés-là savent tous les métiers ; Je ne m'y frotte pas volontiers. »

a Quoi ! la peur vous coupe les pieds Devant une bonne capture ! »

Tibert au vif est piqué

Par ce reproche du traître ; Il court, mais dans la grange aussitôt qu'il pénètre,

Le lacs ne l'a point manqué.

Et de deux! Mons Tibert à son tour est croqué!

Le Matou, pris à la gorge.

Se débat violemment.

Mais le nœud se resserre à chaque mouvement ; Plus il tire, plus il s'égorge ; Il pousse un long miaulement.

Bien peu s'en faut qu'il ne s'étrangle !

Eenard, aux aguets dans un angle,

flO LE BOMAK MJ KEKAID.

L'entend et crie ^Bnontânent :

' Les souris sont-elles bonnes?

Sont-elles grasses, les mignonnes?

Si le fils du curé — le plus charmant garçon — Te saTait dans la maison, A ce plat de venaison, H Tiendrait ajouter la sauce et la bouteiUe.

Quoi! tu cliantes, Tibert? Tu chantes à menreille! Chanter à table est donc un usage de cour ?

Ah ! Plût au eîel qu'Isengrin, à son tour , Jouît d*uue fête pareille ! •

Des souffrances de son neveu , Eenard ainsi se fait un jeu.

Tibert miaule tant que Martinet s'éveille :

« Benard est pris ! Eenard est pris !

Il va payer mon coq et Dieu sait à quel prix ! » Il se lève à grand bruit ; il appelle son père, Et sa mère et tous les enfants, Avec des cris triomphants :

a Sus ! Le voleur est pris ! Mort au méchant compère ! La maison se lève en sursaut; La mère allume un cierge de Téglise ; Martinet va devant et l'on marche à l'assaut ; Tout le monde est en chemise.

Le curé brandit un fuseau ; Ils tombent sur le chat, par devant, par derrière ; Le fils lui fait sauter un œil d'un coup de pierre , Et le père le bat de la belle manière.

Pauvre Tibert, gare à ta peau !

Le curé s'avançait sur le Chat, la main haute. Quand Tibert, voyant la mort,

Fond sur lui, griffe, mord, Entre les jambes lui saute.

Le déchire. . . Voilà le prêtre mutilé !

Un lambeau de sa chair sur le sol a roulé.

Grand Dieu! Sa femme éclate en pleurs! L'infortunée!

Elle le voit de sang baigné !

Pour éviter ce meurtre, hélas ! elle eût donné

Toute l'offrande d'une année.

" Ah! par l'enfer, ce lacet est damné! Vois, cher fils Martinet, c'est le sang de ton père ! O honte ! ô désespoir ! ô poison de mes jours ! Ce malheur au tombeau conduira votre mère.

Quand même il guérirait, que faut-il que j'espère?

C'en est fait de nos amours !

Je suis veuve sans recours ! «

Î12 LE R0MA5 DU RO.iKD.

Senard qui les guettait, Benard rît à tout fendre ! Sa culotte en ciaqna ! Puis, d'un ton goguenard :

« Dame Julocke, épouse tendre , Allons, consoloDS-noos ! lui cria le poidard ; Dissipe ce cliagrin et cesse cet esclandre.

Moins on a de ressource et plus on prend de soins ;

Un grelot de plus ou de moins.

Qu'importe? il saura bien éviter tout reproche. Il guérira promptement ; Mais le beau malheur Traiment

S'il ne sonne que d'une cloche! »

Le prêtre cependant s'était évanoui.

La pauvre femme, demi-morte , A grands soins, le rappelle à lui ; Dans son lit elle le transporte ,

Et tout le presbytère est dans un grand ennui.

Que fait Eenard? il gagne le large, Laissant le Chat pris par le collet ; On l'oubliait pour le prestolet;

Mais qu'on revienne à la charge, Son malheur sera complet.

Pauvre Tibert, sa détresse est profonde !

Mais lorsqu'il voit que tout le monde Suit le malade à son chevet, Des dents il coupe le lacet, Et part, sans perdre une seconde.

Du prêtre au moins il s'est vengé; Le Roi le vengera du traître.

Page 1