‹ Le roman du Renard: mis en vers d'après les textes originauxChapitre 20 sur 22 · CHANT IV · texte numérisé non relu

CHANT IV

Le jour au ciel venait de naître.

Lorsque, clopin-clopant, de blessures chargé. L'ambassadeur endommagé Devant la cour put reparaître; Le Koi vit qu'il avait perdu L'un de ses yeux, dans l'ambassade vaine ; A plus d'un mille au loin vous l'eussiez entendu Bugir contre Eenard la menace et la haine.

Il n'entend rien, il n'attend Pas un instant; Il veut le jugement, la sentence, la peine !

Tout le conseil demande un exemple éclatant.

Mais le Blaireau soulève un avis favorable :

— Grimbert était le fils du frère de Eenard — • Ne livrons pas. Seigneurs, la justice au hasard ! Quand mon oncle serait encore plus coupable.

Au droit de rhomme libre on doit se conformer : Une troisième fois, il faudra le sommer ;

Et s'il ne vient pas, s'il refuse

D'accepter votre jugement,

Alors, mais alors seulement.

Il sera convaincu des faits dont on l'accuse. «

n Le citer, Grimbert, et qui don« Bisquerait son œil ou sa joue Pour un scélérat qui nous joue?

Nul n'est sot à ce point. «

« Pardon!

Bépond Grimbert en ami sage, Que Dieu m'aide dans le danger Et, si le roi veut m'en charger , Je lui porterai le message. «

a Vas-y, Grimbert, ^ sois prudent ; Garde- toi de tout accident. »

Et voilà Grimbert en voyage.

Le Blaireau trouve à Mautpertiiis

Son oncle et la dame Ermeline,

Couchée auprès de ses petits.

Devant eux d'abord il s'incline :

* Mon oncle, êtes-vous point las d'être hors la loi ? Ne serait-il pas temps de venir près du Eoi P

Chaque jour contre vous il s'élève une plainte ;

C'est la troisième fois qu'on vous cite aujourd'hui ;

Si vous laissez passer le délai, j'ai bien crainte

De voir toute clémence expirer avec lui.

Dans trois jours, vous verrez, triste et terrible drame!

Assiéger Mautpertuis, Une roue , un gibet se dresser devant l'huis , Et la mort menacer vos enfants, votre femme , Et vous-même privé de vos plus sArs appuis.

Pour éviter ces ennuis, Le parti le meilleur serait de comparaître.

Le procès, dans ses résultats.

Est douteux; mais il garde une chance peut-être; Vous vous êtes tiré de tant de mauvais pas.

Que je ne m'étonnerais pas

De vous voir sortir des débats

Quitte et libre encore, mon maître. •

H II est vrai! dit Eenard. Pourtant, si je te suis

A la cour, Grimbert, je m'expose

Au milieu de mes ennemis; Ils font rage ; ils voudront envenimer ma cause. Échapper! si je le puis.

C'est par miracle , je suppose !

A la cour cependant mieux vaut tenter le sort.

Et, que j'atteigne ou non le port,

Lutter contre la tempête Que de tout perdre, ami, pour quelque vieux péché , Ma femme, mes enfants, mes châteaux, mon duché , Et, par dessus le marché.

Ma tête.

Tu le veux? Je pars avec toi.

— Dame Ermeline, écoute-moi; Prends soin de nos enfants, en mère fière et douce. Je te recommande mes fils; Henaudin est des plus gentils ; A son petit museau déjà la barbe pousse , Une belle barbe rousse !

Ma race en lui se maintiendra.

Eoussel , jeune voleur, est digne de son père ;

Sous tes leçons il grandira.

Je pars, mais je saurai m'en tirer, je l'espère. — Neveu Grimbert, le ciel te récompensera. *

Puis Dom Eenard pria : « Dieu puissant, Père tendre. Garde-moi ma raison en face du danger.

Pour que devant le Roi je puisse me défendre, Repousser tous les traits dont on va me charger. Confondre l'ennemi qui rêve de me pendre,

O doux Seigneur, et me venger (1). "

(1) Cette prière est empruntée à la 30* branche gauloise, édition Méon.

Après de longues caresses, Des baisers pleins de tendresses, Eenard quitte Mautpertuis.

Et Dame Ermeline pleure ; L'espoir avec lui quitte sa demeure

Qu'il laisse en proie aux ennuis.

Lorsqu'ils sont dans la bruyère, Eenard s'adresse à Grimbert :

• Neveu; mon courage se perd, Je tremble, écoute ma prière.

Cher Grimbert, prends pitié de moi ;

Je veux me confesser à toi.

Trouver un prêtre ici me serait difficile; Une fois confessé, les choses tourneront Gomme elles le pourront.

Mais mon âme sera tranquille. •

• Mon oncle, pour vous confesser, Sachez qu'il faudrait renoncer

A la ruse, au mensonge, au vol, à la vengeance.

Le cœur contrit, dans un pieux regret ;

Sans cela, que vous servirait

Le sacrement de pénitence? »

» Je le sais, dit Eenard ; écoute donc ici ; Car je veux obtenir merci,

Et je viens à résipiscence.

Conjiteor tibi, Pater ^ Et Mater, D'avoir fait noise au chat, puis à la loutre. Puis en outre, Et sans plus de distinction, A des animaux de tout âge Et de toute profession.

Aux eaux de la confession Je veux laver tout mon bagage. «

1 Fater! Mater! quel jargon parles-tu?

Si tu veux être entendu, Choisis donc un autre langage. *

Eenard r^nd : • Mon Père, j'ai péché Contre tout le monde en personne.

Priez Dieu qu'il me le pardonne !

Je fis faire à l'ours Brun, rudement écorché. Dans la chair vive une tonsure.

J'offris à Tibert des souris :

Au lacet du prêtre il fut pris.

Au Coq j'ai fait plus d'une injure; Chanteclair à bon droit murmure Contre Eenard ;

Car il n'eut guères de couvée Dont la meilleure part Ne lui fut, pour ma table, un beau jour, enlevée.

Que les saints me soient indulgents !

Je n'ai pas épargné même le Koi, mon Sire.

Grimbert, j'ai trompé tant de gens Que je ne saurais vous le dire.

Je me dis neveu d'Isengrin Et je l'appelle oncle, par ruse; Il n'est trahison ni chagrin Qu'il n'ait souffert de moi; mon Père, je m'accuse

De l'avoir fait moine d'Elmar; Qui s'en repentit bien? ce fut le moinillard! Pour sonner le bourdon je le fis, à la corde.

Par les deux pattes s'attacher ; La corde monte I il est pendu ! miséricorde ! Il se débat, il sonne, il sonne à déhancher

Le clocher!

Il sonne tant et tant qu'il assemble une horde Qui, le prenant pour le diable incamé, L'a presque assassiné Avant qu'il n'en démorde.

Il avait beau vociférer :

• Dans les ordres je veux entrer ! • On le guérit de cette envie; Peu s'en fallut qu'il n'y perdît la vie.

îfl LE ROMAN DC REXABD.

— Depuis, je le fis ionsoier :

J'inondai son front d'eau bouillante.

Si bien que tout son poil grilla Et que sa cuène s'écailla Sous la brûlure violente.

— Plus d'une fois, je le mis en prison :

Un jour que la rivière était demi gelée.

Je l'instruisis à prendre du poisson; n y resta, la queue attachée au glaçon, Et reçut une dégelée !

Un autre jour, c'était chez un curé; Nul prêtre au Yermandois n'avait tant de richesse ; Son beau garde-manger était toujours bourré De lard frais et de fine graisse !

Quelle chère et quelle liesse !

Je m'étais pratiqué jusqu'au cellier un trou Par où Je fis entrer le camarade,

Maigre et de faim malade ; Il y trouva lard frais, bœuf, pâtés, salaison, A foison; Je vous laisse à juger la fête !

Il en prit par dessus la tête.

Mais une telle cargaison Que, lorsqu'il voulut passer outre, Son ventre creux d'abord, puis gonfié comme une outre.

Son ventre le tint en prison.

Il dut regretter sa bonne fortune !

Maigre, il était entré ; gras, il ne put sortir. Alors, je cours par la commune Faire un vacarme à tout anéantir; Le curé se mettait à table Devant un chapon délectable, Le meilleur qu'on eût pu trouver pour le ribaud : Moi, j'entre, je ne fais qu'un saut Et je le lui vole, à sa barbe.

Il crie : «A l'aide 1 à moi saint François ! sainte Barbe ! Qui vit jamais pareil assaut?

Courez ! courez I qu'on l'attrape I Ah! Sancta Spiritm ! Sous mes yeux, sur ma nappe,

Renard me vole mon rôt ! »

Il saisit son couteau ; furieux, il en frappe La table qui culbute au loin sur le parquet : Adieu tout le banquet 1 Il jure, il blasphème, il sacre :

• Q'on le prenne ! qu'on le massacre ! • Et moi de fuir I et lui sur mes talons I Il avait ramassé son grand couteau de table.

Et menaçait d'un ton épouvantable !

L'un suivant l'autre, nous allons Dans la prison du loup qui faisait sa sieste Le chapon était lourd; en vain j'en jure et peste.

Il me le faut lâcher. * Ah ! pour le coup, Mon voleur, dit le prêtre, abandonne sa proie! » Je m'enfuis par le trou; le curé, plein de joie,

Court au chapon. . . et voit le loup !

Il recule de peur ! il s'écrie ! il lui jette

Son couteau, qui l'atteint dans l'œil; Six hommes, à ses cris qu'au loin l'écho répète. Viennent, bâton en main, faire au loup bon accueil.

Bientôt partout on en caquette.

Et la nouvelle en court de gazette en gazette; On s'attroupe, on s'émeut, on n'a plus qu'un espoir;

Chez le^ curé tout le monde entre.

Car tout le monde veut voir Le larron qui s'est fait prisonnier de son ventre. Le Loup se trouva mal du festin copieux ;

On vous l'étrille comme un âne.

Vient le tour des enfants : on lui bande les yeux,

On le musèle, on le condamne A repasser parle trou; Le peut-il? il le faut ; on le pousse, on le tire, Et Dieu sait quel martyre!

On lui lie une pierre au cou

Et puis on le lâche, on le livre

A la colère des mâtins

Qui se mettent à le poursuivre,

L'épée et les crocs dans les reins,

Tant qu'il tombe à la fin raide comme une pierre. Alors, tous joyeux, les enfants Le placent sur une civière Et vont Tenterrer, triomphants, Dans un fossé de la clairière ; Il y resta pour mort, la nuit entière.

J'ignore encor comment il s'en tira ;

Mais depuis lors, il me jura Hommage et paix pendant toute une année ; J'avais promis, pour composition.

De lui payer, à la dînée, Du poulet à discrétion.

Donc, près d'une maison, sur une grande place.

Je mène mon compagnon ; Je lui conte qu'un coq perche sous le pignon.

Avec mainte poule grasse.

Je grimpe sur le toit, Isengrin m'a suivi :

Qu'il entre sous la trappe, et sur la poutre passe,

Et le dîner sera servi.

A ce conseil, le Loup sourit d'aise et s'avance

Dans l'ombre, avec précaution.

Il tâte : point de coq ! * Nous n'avons pas de chance,

Neveu, dans notre excursion ; Je ne sens rien, • dit-il. — «On n'obtîfent rien sans peine. Lui dis-je, avancez donc; et cherchez par dedans. Les premières, mon cher, sont mortes sous mes dents ;

Mais il en reste par douzaine. «

Dans le piège ainsi je l'entraîne.

n cherclie trop loin des poulets !

Il manque le pied et culbute Et fait du haut du toit une si grande chute Que tout s'éTeiUe au bruit, le maître et les varlets ;

Alors, de cent coups on le blesse Et pour mort on le laisse

Sous les gaules et les balais;

Durement je le régalais !

— En combien de dangers je mis le paurre sire,

Grimbert, je ne saurais le dire !

Mais nulle trahison, nul piège, nul tourment Ne Tofiensa jamais aussi cruellement Que lorsque je péchai contre Hersinde qu'il aime Plus que lui-même;

Dieu pardonne à ces méchants traits !

Je fis à la belle commère

Un affront tel que je voudrais

Que la chose encor fût à faire, Plutôt que d'en garder d'inutiles regrets. »

Grimbert dit à Eenard : • Puisque tu te confesses, Si tu veux être absous par un divin secours, Il te faut dépouiller les humaines faiblesses ; Il faut, sens voile et sans détours,

LE ROMAN DU RENARD. SiT

Ouvrir ton cœur au juge qui l'éprouve ; Que veut dire cela : Péché contre la Louve?

Je ne comprends pas ce discours. «

Eenard répond : » Conviendrait-il, mon Père, Que je disse crûment, sans prendre plus de soins : J'ai rendu ma tante adultère, Autant de fois, plus ou moins?

Vous êtes mon parent; une telle impudence Eût blessé Votre Eévérence.

— Or, maintenant que mes péchés Dans votre sein sont épanchés.

Ceux du moins dont j'ai souvenance, Le cœur gros de contrition, J'en demande absolution, Mon Père, et bonne pénitence. »

Grimbert était doux et matois ; Dans la prochaine haie, il brise une baguette, Et pour ses péchés, il en fouette Son pénitent, quarante fois.

Après cette réprimande.

Il lui recommande Déjeuner, de veiller, de faire l'oraison;

De rendre à la bonne voie Ceux qui deviennent sourds au cri de la raison, De gagner humblement le pain de sa maison

Par le travail qui fait la joie.

Ensuite il lui dit d'abjurer

Le pillage et le meurtre infâme; Car le temps est venu de penser à son âme,

Et que de mal à réparer !

La confession ouïe.

Les deux Seigneurs vont à la cour.

Hors de la droite route, en faisant un détour.

On trouvait une abbaye.

Où le coq fanfaron, la poule réjouie

riânaient près de la basse-cour.

Il savait cela, l'infidèle !

Il dit à son bon neveu :

«Passons par la maison de Dieu ; C'est la route la plus belle. « Il mène ainsi Grimbert où les poules glanaient.

Il ne pouvait les voir qu'à peine : Déjà vers le butin tous ses yeux se tournaient !

Un coq jeune et gras, dans la plaine.

S'était aventuré tout seul ; le vagabond Sur lui fait un tel bond Qu'on voit voler toutes ses plumes.

Grimbert l'arrête et dit : n Dans quel délire es-tu?

Homme impie et sans vertu !

Eeprendras-tu toujours d'odieuses coutumes?

Et quoi ! pour un coq dodu,

Quoi! pour une poule grasse,

Tu perdrais l'état de grâce

Qu'un sacrement t'a rendu !

D'aucun excès ton orgueil ne se lasse! «

Eenard répond : • Par la bonté de Dieu !

C'est un oubli, mon doux neveu !

Prions le ciel que je redoute, Pour que je n'y retombe pas. • Alors, ils reprennent la route,

En retournant sur leurs pas.

Que de fois, par dessus son épaule, en cachette, Eenard lorgnait une poulette !

Vainement il se contenait ; Le penchant toujours l'entraînait.

Vous lui couperiez la tête.

Que sa tête volerait

Vers les poules, sa conquête ,

Aussi loin qu'elle pourrait.

Grimbert aperçut le manège :

* Ah 1 glouton impur et vil !

tSO LE ROMAN DU RENARD.

Pourquoi ton œil cligne-t-il , Eêvant trahison efc piège? •

• Tu parles mal, sur mon honneur !

Toi qui m'espionnes le cœur

Et troubles ainsi ma prière.

Je disais un Fater noster, Pour préserver de l'enfer L'âme des coqs que j'ai volés au monastère;

Je disais versets et répons, Pour le salut des chapons Dont j'ai fait si bonne chère ! «

En vain Grimbert se mettait en colère.

Eenard avait toujours l'œil au guet, par derrière.

Mais ils approchaient de la cour; Et Benard commençait à changer de figure :

Il craignait, avant le retour, Plus d'une fâcheuse aventure.

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