PROLÉGOMÈNES
Dès l'époque la plus reculée on s'est aperçu que les animaux possédaient de certaines qualités caractéristiques, et montraient dans leur manière de vivre entre eux de certaines mœurs qui ont du rapport avec ce qui se passe parmi nous. Il a dû résulter de là que l'on compara souvent les hommes et les animaux, môme que l'on transporta figurativement les qualités des uns aux autres , d'où naquirent quelquefois des comparaisons qui ne furent pas toujours à l'avantage de notre espèce bipède. On trouva que le chien était plus fidèle que l'ami , l'âne plus patient que le héros ; on vit que , par leurs cris , certaines créatures se comprenaient mieux en. leur langage que certaines familles. Ces comparaisons, quoique dé-
Ijradantes,, sous certains rapports, étaient néanmoins instructives , et telle fut l'origine des fables.
Aussi longf-temps que l'agriculture et la chasse furent les principales occupations et la seule source des richesses des nations , riioinrae s'entretenait de loups et de renards , comme nous parlerions aujourd'iiui des républicains français ou des certes d'Espagne.
Les preux qui plus tard partirent pour la guerre aimaient à porter les noms de Wolfgang, Adelwolf , Wolger , Wolfhart , Eberhart, Berenhart, Lewengild, Lewenhart, Lewbold. Mais à mesure que les hommes devinrent plus policés , et par suite eurent moins de rapports avec la nature agreste, leur intérêt pour les habitudes et les mœurs des animaux diminua, et ces terribles noms de guerre disparurent ou se cachèrent sous les formes latines d'Adolphe, d'Everard, de Bernard, de Léonard, de Léopold et autres semblables.
Aucune nation au monde n'a jamais pris plus de soin du bétail et des animaux domestiques que les Francs. Les capitulaires de Charlemagne en fournissent la preuve à chaque page. On ne doit donc pas s'étonner que ce fut d abord chez eux qu'il y eut des espèces de dialogues entre animaux, et tels qu'à peine en trouverait-on un exemple chez les autres nations.
En effet où pourrait-on montrer de tels poèmes {\viIse7i(jrimuSj Reinardus Vulpes et Reinaert . tous trois originaires de notre patrie? Bidpaï, Esope,
Phèdre et Lafontaine ont certainement écrit des fables très-amusantes :
Faisant parler le loup et répondre l'agneau , tt j)assant plus avant, les arbres et les plantes, Sont devenus chez eux créatures parlantes:
Mais nos aïeux, pour ne pas pécher contre la vraisemblance, ont laissé muets les plantes et les arbres , ainsi que les poissons. Néanmoins lequel de ces poètes a jamais songé à composer un long" récit dont le sujet fut pris chez les animaux, dont le loup et le renard fussent les principaux personnages, même les héros, s'opposant fièrement l'un à l'autre, comme Achille et Agamemnon, à créer enfin une véritable épopée, sur un sujet qui paraissait, au premier coupd'œil, si peu susceptible de développements intéressants ?
Une épopée où l'unité et la diversité des épisodes soient aussi artistement assemblées , tandis que les personnages conservent toujours leur nature, leurs coutumes, et leurs mœurs au point qu'on lit ce poème avec le même intérêt que s'il s'agissait d'événements véritables !
Une telle œuvre a d'abord paru chez les Belges dans la langue latine et dans la langue flamande.
Il n'entre pas dans notre projet de développer les beautés frisengrimus ou de Reinardus Vuïpes ^ nous abandonnons cette tache à d'autres. Qu'il nous suffise de dire ici que le premier de ces poèmes, composé de 689 vers , a été édité par Grimm , et le se-
cond divisé en quatre livres , contenant 6596 vers , par le savant Mone.
Isengrimus parait avoir été composé dans le onzième siècle, ou bien au commencement du douzième. Quant à l'ancienneté du Reinardus, l'on n'est pas d'accord. Mone pense que ce car men epicum, ainsi qu'il est intitulé, a été en partie composé au neuvième siècle, puis augmenté et interpolé au douzième^ mais ni Grimm, ni Raynouard ne veulent admettre cette opinion, et considèrent cette œuvre comme appartenant au douzième siècle. Nous ne déciderons pas la question, non plus que celle de savoir si les aventures rapportées dans Reinaert ont un fondement historique. L'affaire nous paraît encore présenter quelqu'obscurité, quoique nous ayons été porté, d'après les observations de Grimm, à nous ranger de l'avis de Eccard, Mone, EttmuUer et Saint-Marc-Girardin (1).
Que l'on pense ou non que Renard est le comte Reginarius,et qu'Isengrinestle roi d' Austrasie, Zwentibold, l'origine belgique du poème ne dépend point de cette allusion historique^ elle repose sur des fondements plus solides. Laissons donc là cette question, et passons à ce qu'il y a à dire au sujet du Renard flamand.
Très -probable ment que la fable du Renard et du
(1) Préface d'Eccard au Collcctanca etymolotjica de Leibnifz , p. 34 a 52 . et ses conimentnr. de rebus l'ruticiœ orientalis, t. 2, p 781 à 800. Eltmidlei', Blutlern fur litterarische unferhaltutiff. 1833. n"' 22 et 23. Saiiit-ÎMarc-Girardin . articles du Journal des Débats.
Loup était déjà connue chez nous , sous la forme de chanson populaire, avant le neuvième siècle, comme on peut le voir dans Grimm^ mais le poème lui-même dont nous nous occupons ici , parait avoir été originairement composé dans la dernière moitié du douzième siècle et sans doute vers 1170, quoique durant le treizième et le quatorzième , on y ait fait quelques changements dont nous nous occuperons plus tard. Toutes les circonstances se réunissent pour donner une grande probabilité à la date que nous supposons. Ainsi le Renard serait le plus ancien morceau de poésie dont puisse se glorifier la Belgique. Sans doute que cette proposition semble au premier abord gratuite pour un grand nombre de personnes , car jusqu'aujourd'hui Ton n'a point encore osé penser à une langue flamande écrite dans le douzième siècle , et en général on regarde Maerlant comme le père de notre poésie. Qu'on veuille bien néanmoins écouter nos raisons et que l'on juge ensuite.
Il ne sera pas inutile de faire observer en passant que, d'après notre opinion, l'on a eu depuis trop longtemps l'habitude dattribuer la plupart des vers flamands du moyen-àge , à des époques postérieures à • celles auxquelles ils appartiennent réellement.
A l'exception de Maerlant, l'on a presque toujours regardé comme des productions du quatorzième siècle, ou au plus tard de la dernière moitié du treizième, les manuscrits de cette période (1). Les
(1) C'est ce qui est arrive entre autres h un de nos meilleurs poètes, Dirk van Assencde. dont le roman de Floris et Blancheneur
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romans français, composés avant ou vers 1150. n'auraient donc été traduits que près de deux cents ans plus tard ! Et la Flandre Tune des plus florissantes contrées de l'Europe , sous les comtes Thierri et Philippe d'Alsace , à la cour desquels fut élevée, pour ainsi dire , la poésie des Trouvères , la populeuse Flandre n'aurait pas pu nommer, dans sa langue maternelle, un seul poète avant 1250! Il est prouvé qu'à cette époque notre langue s'écrivait déjà, d'après une observation faite par Mone, sous l'année 1130 (voy. Anzieger, 1834, pag. 185).
C'est de cette manière que l'on a fait poindre l'aurore de notre littérature bien long-temps après celle des Français et des Allemands, tandis qu'en tant d'autres parties nous devancions nos voisins. Comment pourrait-on soutenir une semblable contradiction?
Il est extrêmement probable que la chanson der Nicbeluncjen dont M. Seriure a découvert et fait imprimer un fragment en flamand , appartient originairement à la Belgique, et peut être ramenée au douzième siècle.
La vie de Jésus (Leven van Jésus) éditée récemment par le professeur Meyer, d'après un manuscrit du milieu du treizième siècle, nous parait aussi avoir
a été édité eu 1836, par Hoffman von Fallcrslcbcn. On le place 70 à 80 ans plus tard qu'il n'a vécu. Dt;jii l'on trouve son nom dans \i\w. charte du mois d'octobre 1273, citée par Saint-Gcnois, Movuments anciens, t. 1, p. 051 , alors que sans doute il n'était plus très-jeune, car la comtesse Marguerite le nomme Dierikin d'ilasicnede son clerc.
été composée avant ou vers Tan 1200. Le lanyaoc Tindiquc. Nous ne croyons pas moins ancienne une pièce de vers en notre possession , et qui se retrouve peut-être ailleurs, laquelle est intitulée: Reize deéf lieiliyen Braendaens. Après cette pièce de 2198 vers, se trouve un abrégé en bas saxon , que nous a donné Bruns dans ses Romantische und andere Gedichten altplattdeuischer Sprache. De même le fragment du poème de Graef Rudolf j publié par les soins de Guillaume Grimm, doit incontestablement être regardé comme une traduction d'un ouvrage écrit originairement en flamand, et comme ce fragment est écrit en caractère du douzième siècle, il en résulte que l'original flamand ne peut être postérieur.
Sans vouloir rechercher davantage si quelques autres poèmes encore, comme Saïomon en 31 or ai f ^ le Dictsce Catoen , Gudrum, etc., appartiennent à la même période , nous ne forons plus nicntion que dune traduction flamande du Miscrere^^dx le Reclus de Moliens , poète fiançais du milieu du douzième siècle (1). Dans une des dernières strophes, il y est fait mention du Renard. Outre la preuve historique qui résulte de cette mention , elle sert à nous autoriser à poser en fait l'existence d'un poème de ce nom, dans la langue nationale des Flamands, dès le douzième siècle. Nous ajouterons encore d'autres preuves à l'appui de cette opinion. Lorsque Henri I, duc de Brabant, se trouva dans l'obligation , en 1213, de de-
(1) Voyez l'Histoire littéraire de la France, lome \\\. p. 33.
mander un armistice , dans sa guerre contre Liège, et qu'à cette fin il recourut , avec une feinte humilité et un faux repentir pour ses rapines sacrilèges, à l'intervention du comte de Flandre , les Flamands présents s'écrièrent : Ah ! ah ! Renard est moine ! Renard est devenu ermite ! C était là probablement une allusion à une circonstance de notre roman : « Dux suorum vidons interitum fugit, ad ipsum comitem , quœrens inducias et veniam de commisse. Super cujus palliatae hypocrisi flandrenses indignati proceres: Eya! inquiunt , Reinardus factus est monachus ! » Deux écrivains contemporains s'accordent sur ce fait (1). Dans la Flandre occidentale, durant une bonne partie du douzième siècle , les paysans se révoltèrent plusieurs fois à cause de l'augmentation des taxes. En 1 201 , leur mécontentement se changea en guerre ouverte. Ils reçurent le nom de Blauwoeters , et le parti opposé, composé de partisans de la cour, celui ^Isenyr immers. Quant au premier nom, il est connu que le Renard est encore aujourd'hui surnommé Blafot, chez les Suédois et les Danois. Il est néanmoins incertain si jamais l'on a désigné ainsi cet animal en notre pays. Kilian veut que Blauwvoet signifie un oiseau de l'espèce des éperviers , et traduit ainsi : Accipiter stellaris , aquila stellaris , circus vulgo Blor vlpes.
Quoi qu'il en soit , des écrivains bien postérieurs , entre autres un certain Heynderyckx , échevin à
(1) Chapcavilli Gcsta pontificum Icodicnsium, t. 2, p. 231 et 627.
Fiirnes , qui , au dix-septième siècle, composa une histoire circonstanciée, demeurée inédite, de cette guerre, croient voir dans cette désignation deux nobles familles, celle des Inycrycks et celle des Blauwvoeten; mais outre que ces noms ne se trouvent point parmi les chevaliers flamands, il est de plus trèsdouteux que des partis aient jamais adopté des noms de famille dans notre pays, ce qui d'ailleurs n'est aucunement le cas pour la lutte de 1201.
On employait cependant des sobriquets , tels que Lçliaerts , Clauwacrts , Crecsers , Mecontenten et plusieurs autres (1).
Blauwvoct, dit Warnkœnig dans son histoire delà Flandre, pag. 216, laissa son nom aux Blaouvontins : les Ingrekins durent le leur à Sigebert Ingeryck. Si cette opinion était fondée, comment est-il arrivé que ce nom fut déjà appliqué à ce parti, soixante ans avant la guerre de 1201. On en fait mention à l'année 1143 dans la Chronicon Flandriœ (2) d'Adrien de Budt, alors que certainement Sigebert Ingeryck ne vivaitpas encore, en supposant qu'il ait jamais vécu. « In antiquis enunciativa probant, « c'est pourquoi nous nous en tenons à la dénomination (yisancjrini et Flavipedes ou BJavocUni , par contraction Bloetini, employés par des écrivains contemporains. Nous les indiquerons ici sommairement : Dans les Gesta
(1) Sur la signification du mot Crecsers, voyez le mémoire couronné de M. Steur, sur les troubles de Gand de 1540. p. 160 et suiv.
(2) Page 284 du Corpus chrovicoruvi Flandriœ . (\ni paraîtra bientôt, s'il n'est déjà mis au jour.
Philippi Au{jiisti., dcscripta a ma<jistro Rigordo seu Ri3oto,ipsius regis chroiiofjrapho; parmi les Scriptores historioL' Francoriim, de Dachène, on lit : « Eodem anno (1213) venit rex Philippus cum immenso exercitu Boloniam, et ibi per dies aliquot, naves suas et homines de diversis partibus -venientes exspectans, transivit usque Gravalingas, villam opulentam in iinibus Flandriac, super mare anglicum sitam, ad quam tota classis ejus secuta est eum. Ibi ex condicto debebat comes Ferrandus venire ad regem et ei satis-
facere de omnibus injuriis Dum autem esset rex
in obsidioue Gandavi, venerunt de Angiià, Reginaldus, comes Boloniaï, ei Guilliclmus, comes Salebcriensis, qui cognominatus est Longa S-pada , Hugo de Boves, et multi alii quibus occurrit Ferrandus comes, cum Isangrinis et Bloetinis et Flandrensibus, utpote qui bene prœnoverant eorum adventum : et ita subito in navibus cursoriis irruentes, occupaverunt naves nostras, quœ dispersa3 erantper littora. » La traduction de ce passage se retrouve dans les chroniques de Saint-Denis {^iCiWO^cX. ^ Historiens de France, torn. XVII ). Qui ne voit clairement que par les Isengrins , l'on comprenait la noblesse , par les Blauvoetins les paysans , et par les Flamands les citadins ou bourgeois des villes ? Le chronicon Guillielmi Armorici les nomme aussi Isangrini et Bloetini , ainsi que Guillaume-le-Breton en plusieurs endroits de sa Philippide. Enfin nous trouvons dans XHistmHa Vicon iensis monasterii, que Vabbé iEgid ius amena un accommodement entre les Isangrins et les Blauvoe-
lins : « Sic spiritus sancti gratia in vita exstitit debrialus , ut meruerit pacem inter Isen{>Tinos et Flaventinos, vel Flavipedes in partibus Hollandia: et Zclandia^ et Flandriac quam nullus iiominum attentare quibat, sive rex, sive comes, aut baro reformare. Sic cnim gnerra erat inter eos quod pater filium habens obvium, aut filius patrem mox immaniter sœvientcs collisi pariter alter alterum suffocabat. Erant autem nobiles valdè una pars , residui vero sicut supra dictum est, de territorio Furnensi in Flandria, in loco aut circum circa locum qui dicitur Cayens (Keyhcm) commorantes (1). » Ces Flavipedes ou Flampedes ne nous indiquent, à coup sûr, en cet endroit aucune famille.
En voilà assez sur cette matière. Voyons maintenant si le contenu même du poème que nous donnons au public, ne remonte pas au douzième siècle. Malheureusement les manuscrits que nous en possédons sont bien postérieurs. Celui en parchemin, dit de Comburg, aujourd'hui à Stuttgart (2), contenant, parmi un grand nombre d'autres vers flamands, les 2474 premiers vers du Reinaeri édité par Grocter (3) et Grimm (4), paraît composé au commencement du quatorzième siècle. Un autre fragment de 1038 vers,
(1) Martenc, amplissima coUeciio. tome vi.p. 303.
(2) Voyez à ce sujet ravcrtissenicnt du tome troisième du Spicfjcl historiciil tie Maerlant. édité par la deuxième classe de l'institut de llollande.
(.3) 0(h'nn u)i(l Teufona, etc. Bresîau, 1812. petit iu-S", p. 2()5 à 3"5.
(4) Ecinhart Fuchs. Berlin, 1834. in 8". p. 115 à 267.
qui a été conservé par Van Wyn (1) date de Tannée 1475, tandis que la copie hollandaise , dont la bibliothèque de Bourgogne a fait lacquisition au mois de février dernier, ne peut se rapporter au plus tôt qu'aux vingt-cinq premières années du quinzième siècle. Ce dernier manuscrit est sur parchemin in-4'', de 120 pages ou 240 feuillets de 34 lignes chacun. Il s'y trouve cinq vignettes ou miniatures qui ne sont pas très-remarquables. Sur plusieurs pages il y a des parties laissées en blanc pour y mettre d'autres vignettes , et à la fin une soixantaine de vers énigmatiques où l'écrivain donne son nom à deviner. M. Groebe, sous-bibliothécaire de llnstitut des Pays- Bas , qui copia ce manuscrit en 1825, n'a pas pu plus que nous, deviner cette énigme. Voici ce que Ton sait sur les possesseurs antérieurs. D'après une inscription que l'on trouve sur la garde du livre , il a appartenu (vers 1500 d'après le caractère de l'écriture) à une certaine Marguerite , fille de Jean Beyers, et ensuite à Marie Van Ham, fille d'Henri Van Byler. En 1825, il se trouvait dans la bibliothèque de M. Rendorp Van Marquette d'Amsterdam , et devait y être vendu publiquement sous la direction du libraire Den Hengst. Mais un Anglais fit l'acquisition du tout, et environ deux ans après , William Heber devint propriétaire du livre dont il s'agit , dans une vente publique de Londres.
Cependant Ten Broccke Hoekstra et Groebe en
(1) Historie.iche en letferkundicjc arond.stonden , t. I , p. 273.
avaient pris des copies dans l'intention de les publier, ce qui néanmoins n'eut pas lieu par suite de diverses circonstances.
C'est tout ce que l'on sait au sujet de ce seul ouvrage complet. Nous avons déjà prouvé ailleurs (1), d'une manière qui nous parait satisfaisante , que le vieux Rcinaert flamand, en ce qui concerne les 3394 premiers vers, qui évidemment forme un ensemble complet , et que Grimm désigne comme Ganz flandrischer farbung , nest pas composé par Willem ^ comme l'énonce notre poème en commençant. Il corrigea seulement et acheva l'ouvrage qu'il croyait, comme il le dit lui-même , n'avoir pas été convenablement traité jusqu'alors. Afin néanmoins de donner une vie complète de Renard, il a achevé , à l'aide de livres français , ce qu'il su})po8ait avoir été passé sous silence dans la composition primitive. C'est ce qui résulte du texte môme. Donc ce Willem n'a fait que mettre la dernière main a un ouvrage qui déjà existait avant lui. La traduction en bas saxon , intitulée Reineke , et les anciennes éditions en prose de Gouda 1479 et de Delft 1485, qui ne contiennent pas le prologue et qui ne commencent quau vers 41""", font supposer que ce prologue ne remonte pas à une époque bien ancienne.
On peut aussi croire que le premier Renard com- " mençait au vers onzième.
Nu keert hem daer loe myii siii, etc.
(1) Voyez la fin de la notice sur les poi-nics français du Renard.
De quelque uiauière que Von considère la chose , les mots aldus begonnen du 9""" vers, sont en contradiction avec le quarantième.
Nu hoort hoe ie hier beginne.
Il y a ici deux commencements. Il y a même une double intention. 'Willem déclare entreprendre son travail (om dat het hem seer jammerde) parce qu'il voyait avec peine qu'il manquait encore tant de particularités à riiistoire de Renard ^ tandis que l'auteur original n'a composé les aventures de son héros que parce qu'une certaine dame qui était-très afüible , l'en avait prié ( vers 26 à 31 ) , ce motif seul lui mit la plume à la main, ajoutc-t-il , sans cela il eût gardé le silence (Hy had stil gezwegen). Il n'est pas rare qu'un continuateur mette un prologue à l'œuvre de son devancier. Dans presque tous les manuscrits des Brabandsche y eesten, il se trouve des prologiies différents, et ce qui plus est, de date différente.
Si Willem avait composé la première partie du poème du Renard, d'après des originaux français, la louve, par exemple, y serait désignée comme dans la traduction allemande d'Hemerich der Glichsenaerc, sous le nom de dame Hersant et non par Ilersindo ou Erswmde ; le nom du chien , Cortois aurait été conservé dans les branches françaises , tandis qu'il y est appelé Roonel, Rooniax ou Morout. Alors encore le lieu de la scène et la manière dont le sujet est traité ne fourniraient pas tant de preuves d'une origine flamande , ne présenteraient pas , en beaucoup
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crendroitsain cachet aussi évidemment flamand. Enfin dans les Renards français on découvrirait quelques traces de lorigine française cFun ouvrage aussi recherché dans le moyen-âge. Nous verrons tout à l'heure que les Trouvères ne connaissaient pas, sur ce sujet, de poème plus ancien que celui de Perroz de Saint- Cloud , et qu'une des branches françaises de ce dernier est une imitation et en plusieurs endroits une traduction littérale de notre Renard.
Dun autre côté, si l'on regarde Willem comme celui qui a remanié et continué l'œuvre primitive , alors notre proposition est encore plus évidente , car son travail est le texte du manuscrit hollandais. On y trouve d abord une paraphrase du premier livre et ensuite une continuation de cet ouvrage primitif, tirée en grande partie des poètes français ou des fabulœ extravagantes. Néanmoins il a un mérite qui lui est propre ^ il a enchâssé dans son remaniement plusieurs récits qui sont de son invention et bien traités.
Nous pouvons donc tenir pour assuré que Willem n'est pas l'auteur primitif du Renard. Mais quel est ce Willem? Un auteur qui composa Madok et plusieurs autres livres (die vele boecken, die Madok maecte ), dit le prologue, et probablement un ecclésiastique , comme l'indiquent de nombreux passages.
Il est extrêmement présumable que ce fut Willem, ÏJtenhove, d'Ardenbourg en Flandre, un contemporain de Maerlant qui en parle en ces termes ;
ïc heb belocft
Te flichtene enen bcstiaris ,
Nochtan wetic wel dat waer is
Dat her Willem Utenhove ,
Een priester van goede love
Van Erdenborg , heeft een gemaeet.
« J'ai promis de mettre en vers un Bestiaire, je » sais bien néanmoins que Guillaume Utenhove, un » prêtre de beaucoup de renom , et natif d'Arden- » bourg, a composé un poème sur cette matière. »
Nous ne connaissons pas d autre Guillaume Van Ut^nbove parmi les poètes flamands de cette époque; de plus , la mention faite au vers 6904 d'un lieu nommé Hoeckenbroeoti , dans le voisinage d'Ardenbourg, lieu d'ailleurs presque inconnu, la scène qui se passe sur une digue, et d'autres circonstances ne permettent pas de croire qu'un autre que Guillaume Utenhove soit l'auteur du poème du Renard.
Maintenant il est difficile de décider si Maerlant, en parlant d'un bestiaire , a voulu faire mention du Renard ; il est cependant assuré que notre poète de Damme connaissait Madok, puisqu'il en est question à la fin de son Rymbybel achevé en 1270; donc Guillaume, qui composa Madok , vivait antérieurement à cette époque, et ce poème était tiré de la vie des animaux , car dans le passage dont nous parlons il est mis sur la môme ligne que le Renard.
Quant à la seconde partie, ou au deuxième livre de notre poème, il est d'une date postérieure. Les copistes y ont beaucoup ajouté dans les détails. Cette
seconde partie est tellement une imitation de la première , que Tautem' y a suivi le même ordre d'événements ; tenue d une cour plénière , plaintes portées contre le Renard , citation de celui-ci , sa confession , son arrivée à la cour, sa réponse et le pardon qu'il obtient.
Il est aussi hors de doute que cette seconde partie est due à une autre plume. Il s'y trouva d'abord d'autres tournures de phrases , beaucoup plus de proverbes, on n'y rencontre plus des locutions fréquemment employées par le premier auteur ; le lion y est appelé Lioen au lieu de Noble , etc.
Ce point étant incontestable, et comme il est impossible d'attribuer la première partie à deux écrivains différents, il ne reste plus qu'à rechercher si Ton peut faire remonter la suite de notre poème au temps où vivait Guillaume Utenhove. Nous croyons qu'oui, pour les motifs suivants.
L'Ysopet néerlandais, édité par le conseiller Clignett, appartient sans aucun doute au treizième siècle. Or l'auteur d'Ysopct suppose déjà dans ses lecteurs flamands une certaine connaissance de la signification des prénoms de Martin et de Baudouin , d'après l'acception qu'ils ont dans la seconde partie du Renard. Il dit, sans explication préliminaire :
Een ryc raan hadde tere stont (1) Enen Ezel ende een hont.
(1) Un homme riche possédait en même temps un àne et iin chien. I/àne portait rancune au chien, parce que son maître en faisait beaucoup de cas. II voyait continuellement le chien dans l'abondance .
Om dat In liadde den bont soe wcrt , Droech desel nyt ten honde wert.
Hi sach den hont in grooter weelde Ende sach syn here ieghem hein speelde Ja , penst myn here Boudewyn Wat meent myn heer ?
Plus loin , on trouve :
(l) Een rich man ende een valsch tyrant Quamen te gader in een lant Daer men vele scimmincle vant ; Daer en ginc oee geen in bant.
Een seimminkel was daer here
Ende dwanc al dander sere
Tote desen man sprac Martyn Die soe here wilde syn :
Wat duncli, segghet hi , nu besie , Van dese heren ende van mie ?
Rappelons-nous maintenant que l'âne Baudouin et le singe Martin n'apparaissent point dans la première partie du roman du Renard.
11 en résulte que la seconde devait déjà avoir ac- (juis une certaine popularité lorsqu'Ysopet fut publié. Ceci exempte de toute réflexion quand même Ton voudrait nous opposer qu'il y avait encore d'autres fables connues du public, à cette époque, où se
vt leur maître commun s'amuser à jouer avec lui. Ali, pensa le seigneur Baudouin, quelle est donc la pensée de mon maître, d'en agir aussi difl'éremmcnt avec nous!
(1) Un homme juste et un tyran arrivèrent ensemble dans une contrée lialtitée par dos singes. Celait im animal de cette espèce
qui y connnandait et qui y tenait I' s autres dans rassujettisscment
]\[arlin, qui aurait désiré devenir leur chef, dit h l'un d'eux : Regarde, que pensos-tu de la dilïércncc qui existe entre tes semblables et moi?
retrouvaient ces dénominations, car les vers 4421 et suivants prouvent que le personnage de Martin a été pris par Fauteur dans le poème du Renard. Ce n'est pas tout. De même que lauteur dYsopet avait pris ces deux noms dans le Renard, il en emprunta encore textuellement les vers 5569 et 5690 qu'il inséra dans sa viufjtième fable. Puisque Willem dit lui-même qu'il composa d'après des livres français, il est impossible de supposer que ce fut lui qui prit ces deux vers dans l'Ysopet.
Si Ton avait conservé jusqu'aujourd'hui le poème de Madoc, nous y aurions certainement puisé plus de renseignements au sujet de Guillaume Utenliove.
A présent nous devons poser la question : quel a pu être ce roman de Madoc ? Mone y voit le récit intitulé Malagis, mais sans fondement. Comme en ces sortes de matières on doit s'aider de probabilités plus ou moins vraisemblables , ne pourrait-on pas croire que ce roman était le récit des aventures de Madoc, fils d'Owen Guynnedd , prince de Galle , qui vers l'an 1170 découvrit l'Amérique ? (1)
Il racontait des choses merveilleuses d'un autre monde, mais on ne voulut pas y croire , et peut-être est-ce pour ce motif que Maerlant en parle comme d'un rêve :
Want dit is niet Madrocs droeiu, No Reinaerls, no Anus boerden.
Nous croyons avoir démontré que Guillaume
(1) Voyez Michaud, Bio(jr. univers., t. 26, p. 93.
Utenliove augmenta le poème flamand du Renard , et que la seconde partie doit remonter jusqu'au milieu du treizième siècle. Il résulte encore de cette proposition que le premier livre est plus ancien , et a. pendant long-temps , formé un tout complet.
Retournons maintenant à la preuve que le Renard flamand primitif doit avoir été composé vers 1170, Cela résulte d abord des différentes allusions et événements qui se rapportent à cette époque , et dont il est question dans le récit.
Le lieu de la scène est constamment en Flandre, à Fexception d'un seul fait qui se passe chez un curé de village dans le Vermandois. Mais il ne parait point, d'après l'ensemble de la narration, que les choses se passassent hors du pays, ce qui s'explique tout naturellement , lorsqu'on se rappelle la situation politique de la Flandre à cette époque. Par le mariage de Philippe d'Alsace avec Isabelle , fdle et unique héritière du comte de Vermandois, mort en 1163, ce pays fut réuni à la Flandre, et y resta annexé jusqu'en 1 1 86. Ce fut sans doute dans cet intenalle que fut composé le Renard, sans cela comment le Vermandois viendrait-il se leprésenter daus un texte où il n'est jamais question que de localités situées en Flandre?
Dans un autre passage , le Renard raconte qu'ila enterré le trésor du roi Ermenric à Hulsterloo , au pied d'un chêne , et que cet Hulsterloo était situé dans un lieu si désert qu'on n'y apercevait souvent nulle créature vivante durant six semaines.
Le Witte-Boek des archives de Gand nous apprend qu'au moyen-âge on allait en pèlerinage à Notre-Dame d'Hulsterloo. On y vénérait une statue miraculeuse qui, d'après une remarque de la chronique inédite de l'abbaye de Tronchienne près de Gand, avait été amenée là, de lavilledeTérouanne. Notre-Dame mécontente du peu d'honneur qu'on faisait à sa statue, dans cette dernière ville, aurait ordonné qu'elle fut transportée ailleurs , et c'est ce qui eut lieu à la grande admiration du public qui accourut en foule pour voir ce miracle. Deux colombes volaient devant les porteurs de la statue , leur montrant le chemin , jusqu'à ce qu'ils furent arrivés à Hulsterloo. La foule qui suivait était si considérable que dans les environs de Gand il y eut disette de pain. Tel est le récit du serviteur attaché à l'église d'Hulsterloo , mais on n'y voit point de date. Hulsterloo près de Kieldrecht , avec ses bruyères , ses bois et ses marais, fut cédé en 1136 à l'abbaye de Tronchienne, d'après deux diplômes que l'on possède encore.
Probablement que quelques années après, les religieux de cette abbaye auront bâti une chapelle dédiée à la sainte Vierge. Ceci explique pourquoi sa statue était si célèbre parmi les Flamands aux treizième, quatorzième et quinzième siècles, et pourquoi il y eut une telle affluence de visiteurs , jusqu'à ce qu'Hulsterloo disi)arut par suite d"unc inondation.
Si ce lieu était encore un désert, eew verlaten oord , alors que le roman du Renard fut composé, il s'ensuit
que cc poème remonte au delà de Tépoque où se Fit le transport de la statue miraculeuse, et ceci nous reporte au douzième siècle.
Il faut encore faire attention au passage où Isengrin devint moine dans le couvent d'Elmare, en se rappelant que la prévoté de ce nom fut instituée en 1144, et que Herman, abbé de S^-Martin à Tournai , ainsi que Godefroi d'Angers, dont il est question, vécurent dans la première moitié du douzième siècle. Il est plus difficile d'établir une date d'après la phraséologie de l'ancien Renard, vu qu'il nous manque des pièces de comparaison du douzième siècle, et que nous ne pouvons guère compter sur la fidélité des copies 'qui nous restent d'une époque postérieure. Néanmoins il s'y trouve certaines tournures qui nous paraissent plus anciennes que Maerlant.
Quelques exemples des coutumes et des usages dans les affaires de droit, démontrent également lancienneté de notre poème , et il faut s étonner que Grimm n'en ait point fait la remarque. Cette preuve seule suffirait pour établir que notre Renard n'est pas traduit ou copié d'après des ouvrages français. Nous rapporterons ici ce que dit Heineccius à ce sujet dans ses Elementa juris Germanici , tom. II , pag. 5 :
« Semel me etiam usum esse memini testimonio clegantis ingenii poeta3 , cui vulpeculam Reineke debcmus , et puduit me propemodùm , inde saepius illustrare jurisprudentiam germanicam , non quod non pluralin eo poemate vel maxime ad rem facerent, sed ne in re serià nugas agcre velle videier. Et tamcn
verissimum est Germanos non modo hoc poema multis Grseciœ ac Latii monumeniis opponere })ossc si juslum rebus suis pretium statuèrent , verum etiam incredibilem rerum prœstantissimarum thesaurum in eo esse reperturos , si a se impetrare possent ut illud in manus sumerent. »
Il va sans dire que ces paroles doivent s'appliquer à la Belgique , vu que le Reineke allemand parait n'ctre autre chose qu'une traduction de notre Renard.
Enfin d'autres allusions sont relatives au droit canonique. Telle est l'aventure arrivée au curé de village. On parle de cet ecclésiastique comme ayant une femme et des enfants qui vivent publiquement avec lui, dans une môme maison, sans qu'il en résulte de pensées malignes, ni chez les paysans ses paroissiens, ni chez l'auteur du poème. On rencontre aussi ce prêtre dans le roman français, sans néanmoins qu'aucune circonstance puisse faire induire qu'il fut marié. Or , comme il est connu que depuis le milieu du douzième siècle aucun prêtre ne fût admis à vivre en état de mariage, sans perdre son bénéfice (1), nous en concluons premièrement que notre poète écrivait vers le milieu de ce siècle, alors qu'il était encore possible qu'il y eût des exemples de prêtres mariés , et en second lieu que son travail est plus ancien que le poème français, que l'on prétend cependant appartenir à la première moitié du treizième siècle.
Disons im mot des Renards français. Aucun ne
(I) Voyez Walter, Lehrbuch des Kiichcnrechi. 2" étlit. . p. 207.
présente 1 ensemble des aventures de Renard et d'Isengrin. Tous ces poèmes sont composés de branches.
Ici prent ceste branche fin.
Or dirai ne me voil plus tere Une branche et un seul gabet.
De ceste branche n'i a plus.
Uns prestres de La Croiz en Brie A mis son estude et s'entente A fere une novelle branche.
Nulle part il n'est parlé de l'arbre, souche de toutes ces branches, même en ce sens qu'on puisse supposer, qu'un ancien ouvra jje français alors perdu, en fût l'origine. D'un autre côté , l'ensemble des Renards français, édités par Méon (1) et Chabaille (2), et longuement analysés par Marcliand (3), Legrand d'Aussy (4), Robert (5) et Grimm, ferait fortement soupçonner que les Trouvères ont détaché ces diverses branches , soit de la Saga Franque , tradition recueillie de la bouche du peuple , soit des récits contenus dans les fables latines du Loup et du Renard , soit enfin du poème flamand du Renard. Ils développèrent
(1) Le roman du Renard. Paris,Trcuttel ctWiirtz, 1826.4'vol., fig.
(2) Le Roman du Renard. Suppléments, variantes et corrections. l*aiis, Silvestre, 1835, in-8".
(3) Dictionnaire historique. La Haye. 1758, tome 1. page 277.
(4) Notices et Extraits des Manuscrits de la Ribliothèque nationale, tome 5.
(5) Fables inédites des deuzleme, treizième et quatorzième siècles. Taris, 1825, tome 1, pages 120 et suivantes.
les faits qui n'y avaient été que légèrement indiqués clans les plaintes portées par les animaux contre Renard et dans la confession de celui-ci. Perroz de S*-Cloud , le plus ancien poète français qui ait composé de ces branches et qui vivait vers 1230, reconnaît avoir composé d'après un autre ouvrage :
Un livre, Aucupre avoit a non,
La trovoi-jc mainte reson
Et de Renart et d'autre chose.
Ce livre était donc une collection de vers dans laquelle VAucuparius (en latin du moyen-âge) occupait la première place , probaljlement suivi du Liiparius , du Pœnitentiarius Lwpi, de \ Asinarius , du RapariuSj etc., lesquels sont des titres de fables dues pour la plupart à Godefroid de Tirlemont. Mone a découvert un semblable volume qu'il a décrit dans son Anzeiyer, 1834, p. 159 à 163.
En plusieurs endroits les poètes français reconnaissent l'existence d'une narration primitive :
Ce dist l'estoire es premiers vers.
Si comme en escrit le trovon.
Si corne nos trovons en l'estoire, etc.
Or quel est QQi escrit, cette esloire? rien autre chose que le Renard flamand , car d'un coté il est reconnu que l'ouvrage de Perroz est le plus ancien , et de l'autre la comparaison des textes flamands et français ne laisse nul doute à cet égard. Bien plus, dans un de ces vers évidemment copiés, le poète conserve le mot flamand WiUecome au même en-
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droit où il se trouve clans notre Renard. Lorsque plus tard, il ne suit plus le texte flamand, il ne fait plus mention non plus de son histoire rappelée si souvent.
N "est-ce pas là une preuve bien claiie que Ion a imité notre poème? Quant au couronnement du Renart par Marie de France, et au Renart le nouvel par Jacquemars Giélée, on ne doit les considérer que comme des satires allégoriques.
Ce serait un travail trop long de relever tous les passages des Renards français où se trouvent des allusions à la Flandre. Nous croyons par ce qui précède avoir suffisamment prouvé que ce n'est pas nous qui avons emprunté à la France , mais que la France a tiré son sujet ou de chez nous ou des chants nationaux des Francs. Plusieurs de leurs Trouvères fréquentaient la cour des comtes de Flandre, principalement celle de Philippe d'Alsace, le bienfaiteur et l'ami de Chrétien de Troyes. Le roman du Chevalier au lion, de ce dernier, commence presque de la môme manière que notre Renard, c'est-à-dire par la tenue d'une cour plénière , vers la Pentecôte. La langue française florissait singulièrement en Flandre, au point que le comte Baudouin, vers la fin du douzième siècle, encouragea la composition de différentes histoires en cette langue :
Baudouin, dit de Guyse, fit, par le conseil des grands clercs de ses états, recueillir et composer des histoires réduites en forme abrégée, et les fit rédiger en langue française (1).
L'auteur de notre Renard paraît avoir été un de
{\) Warnkcrnijj. Histoire de la Flandre, tome 1"", jmgc 213.
CCS grands clercs tant en français qn en flamand , et ceci nous apprend pourquoi il emprunta c[uelques noms, comme Cortois, Malpertuis , Pinte , Canteclair, etc., à la première de ces langues.
Il nous resterait à examiner ce qu'est devenu notre Renard, par la suite des temps, chez les autres nations ; mais son alliance avec les fables orientales , grecques et latines ayant été démontrée et appréciée par Grimm de la manière la plus satisfaisante , nous ne répéterons point ce qu'il a dit à ce sujet. Nous ne pouvons néanmoins nous empêcher d'ajouter quelques mots aux citations de Grimm. Dans les Flowers of Persian littérature, 1804 Lond., in-4", p. 198, on trouve le récit suivant traduit du persan, et qui a un grand rapport avec une des aventures de notre Renard :
« A fox once scraped acquaintancc with a wolf, and join him as a companion on a journey. They came together to a vineyard; but the door was shut, and the fence was hedged round with brambles. An intrance is diligently sought for, on every side, until, at length, they came to a gap which would indeed admit the foxtolerably wel, but the wolf with the greatest difFiculty. The fox first easily made his way througli it , and the wolf foliowed, but not without considérable exertion. They perceived a profusion of varions sorts of grapes, which they are prompted to taste : in short there was an abundance of fruit , of different kinds and colours. The crafty fox had continually an eye upon the manncr in which he was to get out again \
but the wolf, forgetful of his safety, crammed himself as much as he coultl. The Keeper of the vineyarcl, having observed the thieves, seizcd a haiidful of switches, and came runniDg unexpectedly upoii them , with a view to chastize the culprits. The sHm made fox , taking to flight , darted through the gap as quickly as possible, but the wolf, being more fat and having stuffed himself too much , stuck by the way. The Keeper of the vineyard foUowing him up , so severely trimmed the poor devil that half dead , most of his hair torn out and with his hide besmeared with gore , he scrambled out at the gap. »
Dans un petit recueil intitulé : Choix de fables de Vartariy publié par la société asiatique de Paris , librairie orientale de Dondey-Dupré, 1825, in-8°, traduction de Farménien, on voit que l'auteur de ces fables était un contemporain de Guillaume Utenhove , et mourut en 1271. Trois de ces fables ont une grande analogie avec notre poème flamand , la première , la dixième et la vingt-cinquième. 11 nous semble curieux de rencontrer un tel rapprochement.
Nous résumerons maintenant ce que l'on vient de lire. Ce résumé est extrait du bulletin de l'académie de Bruxelles, séance du 2 juillet 1836. Les recherches qu'a faites M. Willems pour la publication du poème du Renard en langue flamande , d'après le texte du manuscrit, récemment acheté par ordre de M. le Ministre de l'intérieur, à la vente de la bibliothèque de sir William Heber , à Londres ; ces recherches , disons-nous , ont amené à établir que la première par-
lie du Reinaert de Vos a été composé en Flandre , sous le règne du comte Philippe d'Alsace, vers lan 1170,, qu'ensuite ce poème ne se présente pas. comme on l'a cru , avec le caractère d'une composition imitée des Français, mais qu'au contraire les romans du Renard , publiés par MM. Méon etChabaille , sont des branches entées sur les productions poétiques de la Flandre.
L'ancien Reinaert de Vos^ véritable épopée d animaux, se compose des 3394 premiers vers du manuscrit de Londres , formant ensejnble un tout homogène, lié par une action principale et par des épisodes qui en ressortcnt naturellement, dans lesquels chaque animal joue un rôle parfaitement adapté à son caractère et à son instinct. La suite du poème, ou les 4432 derniers vers , sont dus à un autre poète que nous croyons être Guillaume Van Utenhove, prêtre à Ardenbourg, qui traduisit un bestiaire Ixançais vers 1250, au témoignage de Jacques Van Maerhmt, et qui , pour faire ce supplément, s'est servi des compositions françaises.
Toute la scène se passe en Flandnî , à l'exception d'une aventure du Loup et du Renard, chez un curé du Vermandois, aventure dont les circonstances sont racontées comme si, pour cette excursion, les deux animaux n'eussent pas du sortir de leur j)ropre pays. En effet Philippe d'Alsace , par suite de son mariage avec Isabelle, héritière du Vermandois , vers 1160, ayant réuni la possession des deux comtés, jusqu'au traité de paix conclu avec le roi tic France en 1186 ,
il est évident que le poème flamand à dû être composé dans linteiTalle.
Plusiem's autres circonstances nous mènent évidemment au milieu du douzième siècle ou au treizième.
Enfin on ne peut se refuser à admettre lantériorité du Renard flamand , par rapport aux poèmes français de ce nom , lorsque Ton considère, 1° que les Trouvères français eux-mênies ne reconnaissent avoir composé que des branches du Renard, et que 27 branches et plus , ne forment pas encore un arbre -, 2° quaucun de ces Trouvères ne fait mention d'un poème français plus ancien , sur le même sujet ^ 3° que la plus belle branche française , notamment celle qui commence le second volume de l édition de M. Méon, a été composée sur un fragment du poème flamand. En effet l'auteur de cette branche déclare l'avoir puisée dans un autre livre.
Ce dist l'estoire es premiers vers Que jà estoit passez yvers, Et l'aube espine florissoit Et que la rose espaiiisoit Et près fu de l'asension , Que sire Noble , le lyon Toutes les bestes fist venir En son paies por corl tenir.
Voilà précisément ce que dit le poète flamand es premiei^s vers. Le Trouvère ne fait qu'imiter ou traduire jusqu'au vers 11206 du texte de Méon, et alors
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il cesse d'appeler en témoignage Tliistoire qu'il citait auparavant à chaque événement remarquable.
Enfin ce qui prouve de la manière la plus formelle que le Trouvère a travaillé sur le texte flamand, c'est qu'à l'endroit môme où l'original porte ces mots :
« Reinaert sprac : Thibert , gy sytmi WiUeootne, »
Le compositeur français a écrit : Tybcrt, fit le Renart, Willecoine. Ce mot qui signifie bien -venu , assurément n'est pas français. On le chercherait vainement dans le dictionnaire de la langue romane de Roquefort; à notre tour, nous lui disons le bien-venu puisqu'il s'est produit si à propos pour constater l'existence antérieure du Renard flamand, comparativement aux compositions françaises du même nom.
Nous mettrons fin à ces prolégomènes par l'indication des principales éditions du roman du Renard.