ET LE ROMAN POÉTIQUE
Ghateaubriaud parle en néophyte, en converti, avec l'ardeur d'un poète, la séduction d'un artisle. l'entraînement d'un apôtre : comme il fallait parlef, en un tel moment, devant de tels auditeurs.
Atata, René, les Nalchex, et le Dernier Abencérage, tous romans sortis du plan d'une vaste épopée où l'auteur avait primitivement imaginé de synthétiser < l'homme de la nature » (I) sont devenus tes types du fumait poétique.
Outre leurs immortelles beautés, ils gardent cette gloire d'avoir donné le jour à l'énigmatique ligure de René, que l'on retrouve dans toutes les œuvres de l'époque et qui, aujourd'hui encore, lente les analystes.
Aiala et Bené se rattachent à la deuxième et â la troisième partie du Génie du Christianisme, celles qui en renferment la poétique et qui démontrent, à l'aide de la fiction, les rapports de la Religion avec la Poésie, la Littérature et les Arts. Foulanes, consulté par Chateaubriand, lui avait conseillé, comme moyen de gagner les esprits et les coeurs, de publier à part Ala/a. La séduisante « vierge des dernières amours n devait ainsi se lever, consolatrice et rédemptrice, à l'aurore du nouveau siècle.
C'est après avoir passé huit mois de rêves et d'éblouissemenls aux États-Unis, que le poète composa son premier roman. Quelle impression cette vie sauvage, si imprévue, si ditFéi-ente de tout ce qu'il a pu imaginer, n'a-t-elle pas produite sur son âme de l'eu, nourrie de Rousseau, désillusionnée du Vieux-Monde et de la civilisation, ivre du sentiment de la nature et assoiffée d'indépendance !
(t) Celte épopée se serait appelée : let Satchez.
jn CHATEAUBRIAND
Atala, OU les Amours de deux sauvages dans le désert parut en 1801. Ce livre qui, si puissammenL, idéalise l'homme de la nature, devait, dans la pensée de son autetv, être un poème plulût qu'un roman. Chateaubriand tenait, par le cOlé religieux et dramatique de son œuvre, à renchérir sur tout ce qui l'avait précédé : efTort admirable, mais démesuré, d'un artiste plaçant le culte du pittoresque au-dessus de tout. II voulait peindre, avec d'éblouissantes couleurs, les troubles de la passion dans deux natures primitives, au sein d'une contrée sauvage, en pleine majestueuse horreur des déserts. Mais, cette passion, il voulait aussi la mettre aux prises avec la religion, jusqu'alors incomprise ou exclue du roman. 11 prétendait montrer la beauté que l'influence chrétienne communique à l'anaour. La Nouvelle Hélmse avait été la glorification du sensualisme, souverain maître du cœur : pour Chateaubriand, le sentiment chrétien doit embellir, mais dominer la passion. Établir cela n'est point son seul but : en écrivant; il veut, de plus, peindre un peuple laboureur et chasseur, exposer les dangers de l'ignorance et du fanatisme opposés à h compréhension véritable de la foi, éclairer enfin la lutte de la sensuiiliié et de la vertu dans les âmes vierges.
Résumons brièvement l'œuvre. Le cadre : les profondeurs des forêts de la Louisiane, au xviri' siècle finissant. Le drame : l'aventure de Chactas, vieux sauvage à demicivilisé qui a vu la France, s'est mêlé à la vie européenne, puis a regagné sans r^rets ses chères solitudes. L'histoire est simple et louchante. Un soir, Chactas la raconte i René : une jeune indienne, Atala, l'avait préservé de la
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mort, c Alala était belle, avec je ne sais quoi de vertueux et de passionné dont l'attrait était irrésislible » ; elle unissait une extrême sensibililé à la plus profonde mélancolie. Ghactas l'avait aimée dès qu'il l'avait vue. Hais Atala, bien qu'éprise, avait promis à sa mère de rester vierge, et, plutdt que de trahir sa promesse et d'épouser Chactas, elle avait préféré mourir. Elle s'était empoisonnée, puis, assistée du père Aubry, il ses derniers moments elle avait confessé et regretté sa faute {i) ...
L'intérêt de ce drame se concentre sur la lutte des deux"^, amants qui endurent, dans le silence d'un monde presque désert, tous les troubles de la passion. Création ravissante que celle d'Aiala ! Tranchant par sa pureté sur Julie et sur Manon Lescaut, cette idéale tigure, plus émouvante que Virginie, puisqu'elle est plus passionnée, domine tout le roman, dans lequel elle introduit un personnage nouveau des plus attrayants : celui de ta femme à la fois aimante et ' honnête.
Si t'influence de Jean-Jacques est sensible ici, c'est suttout dans le culte des beautés de la nature et dans leur sympathique communion avec les étais d'&me de ses tiéros qu'il la faut rechercher. Immortelles descriptions que celles de ces vastes savanes où s'enchevêtrent, au milieu des fleurs odorantes, les lianes inextricables, ob bondissent les fauves indomptés, o£i les oiseaux de paradis et les colibris jettent l'éclair de leurs prismatiques plumages, pierreries mou-
(I) Le P. Aubr} est, remarquons>le, certainement disciple dn Vicaire savoyard.
vailles, joyaux animés et fulf^uraals ! Tableaux imprévus, cadre poétique, dont le goût, sans doute, put venir à l'auteur en lisani les descriptions de Buffon, de Jeaa- Jacques et de Bernardin de Saint-Pierrc, mais sur lequel sa fantaisie géniale projette des rayons merveilleux !
Dans cette œuvre, Chateaubriand ae révélait grand artiste, grand styliste, grand poÈle. On y trouvait une surprenante éloquence de senlimenls, rendue avec une exceptionnelle puissance de style. Langue illusionnante, pinceau superbe d'exubérance, trop chaîné parfois, mais supérieur encore, par la largeur de ses louches et par son éclat, à celui de Bernardin de Saint- Pierre.
Le succès d'Atala fut énorme et dépassa celui d'Hélotse. Cependant les pseudo-classiques — souvent injustes et incompréhensifs d'ailleurs — blâmaient à bon droit l'incorrection des images, les invraisemblances de certains tableaux, l'arlirice de quelques autres, des an»chronjsraes et des effets forcés. La nouveauté de ces images et de ce style n'en demeurait pas moins éblouissante. Chateaubriand rendait au roman l'émotion littéraire et transportait ses contemporains loin de leur temps, de leurs souvenirs tragiques, d'eux-mêmes et de leurs inquiétudes. Afala remuait, triomphait, linivrait : comme par la vertu d'un filtre magique elle s'insinuait dans tous les cœurs, et tous les cœurs se livraient.
[.es Natekez, où l'on peut signaler une espèce particulière d'espril assez mordant, est le résumé de la grande composition primitive de ce nom, d'où avaient été tirés déjà Atala et René. La description de l'homme civilisé y alterne