ET LE-HOMAN POËTIQUE
avec celle de l'homme sauvage. L'auieur, comme eut pu foire Rousseau, y montre le premier incapable de goûter aucune joie saine, la civilisaliou ayanl empoisonné les sources du bonheur et de la paix dans son cœur : il peint le sauvage endurant mille souffrances par suite du contact avec les êtres policés.
Le Dernier Abencérage, publié en même temps, rappelle, en l'entourant d'ornements poétiques, une aventure d'amour dont Chateaubriand fut le héros. Déjà moins naturel, même un peu guindé, ce récit a des nuances de douce mélancolie qui sont fort séduisantes.
Nous n'avons plus à parler que de Bené, l'œuvre capitale de Chateaubriand romancier.
Âtala avait paru en 1801. René fut publié dans le Génie du Christianisme en avril 1802, et, séparément, en I80S.
C'est un simple récit que fait au vieux Chaclas et au père Souêl, René, cet européen égaré dans les savanes du Nouveau -Monde. Il lui raconte son âme et les troubles de son cœur. Nulle aventure, maïs un ressort dramatique. d'une audace extrême: celui de la passion criminelle et fatale qui s'est abattue sur la sœur de René, Amélie... Elle i!St allée chercher dans le cloître l'oubli et le pardon de l'amour qu'elle avait conçu pour son frère, tandis que celui-ci, épouvanté des orages qui se peuvent déchaîner sur le cœur humain, est venu demander le calme aux forêts inviolées de la Louisiane.
Retié devait bouleverser les imaginations et révolutionner le roman. Chateaubriand, en effet, y décrivait toute -
l'âme moderne inquiète et souffrante. Son héros appartenait à la famille de Werther ; il était frère de Hanfred, de Delphine, de Saint-Preux el du i Promeneur solitaire » ; il allait en'gendrer Adolphe, Obermann, et voir enfin dans sa descendance Lélia, (d'Enfant du siècle*, Hernani, tous les { tourmentés de l'école romantique. René est fils d'un siècle i qui a tout examiné et tout scruté, qui veut recommencer 1 la vie et ne sait comment s'y prendre ; il désire non ce qu'il j connaît, comme ont fait jusqu'alors les rêveurs el les pas- | sionnés du roman, mais il cherche l'inconnu, fe vagne^ l'imprévu ; il aspire à l'impossible, el finalement, ayant pénétré le néant de tout, il s'ennuie autant par mal d'orgueil que par excès d'impi-essionnabillté. Sa sensibilité est issue de celle de Saint-Preux, comme sa religion est encore celle du Vicaire savoyard. L'Être suprême, plutôt que Dieu, en est l'objet direct ; elle ne régénère qu'à demi le cœur, si elle enflamme l'imagination ; elle fait regretter la Foi perdue sans donner le courage de croire, et va vers l'incertain d'un avenir indéterminé. René était le miroir de toute une
Au point de vue passionnel, Chateaubriand ausculte ce mal, cet état d'âme spécial et exceptionnel, avec une subtile pénétration d'analyse et une conscience merveilleuse. Il donne avec sûreté le diagnostic d'une maladie morale, ancienne, sans doute, dans l'humanité, mais arrivée alors à la crise aiguë : dégoill précoce des choses, ennui sans cause précise, découragement avant l'action : tœttium vita disaient les Romains. Rousseau avait connu et traduit cet état morbide, mais il était réservé à Chateaubriand d'en