ET LE ROMAN POËTIQUE 3S
rattacher à la renommée d'un type immortel, la constatation et la dissection définitives.
On a souvent fait au poète le reproche d'avoir confessé dans René, une période déshonorante de sa vie. Accusation démontrée fausse : il ne s'est pas «cotifessén mais «peinti, ce qui est bien différent. Il a, dans le Génie, déclaré que René n'est qu'un personnage imaginaire, une pure abstraction ; qu'il n'y a dans cette histoire ni confidence ni aveu, son âme y étant décrite et non pas ses aventures. Il appuie sur son intention moralisatrice :
« AKn, dit-il, d'inspirer plus d'éloignement pour ces rêveries criminelles, l'auteur a pensé qu'il devait prendre la puniiion de René dans le cercle de ces malheurs épou- , vantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille humaine et que les anciens attribuaient à la fatalité.»
Il faut cependant reconnaître que, si le dessein de Chateaubriand était irréprochable, son génie s'est laissé enlratner:lapeinluredumaladedangereux attraits: le châtiment, d'ordinaire, frappe moins que les émotions vives qui le précèdent. En effet, l'intluence de René fut troublante, aussi malsaine que celle de Werther. Tous les rêveurs se crurent des « René ». lis s'attribuèrent les mêmes droits à la passion, à l'inféconde rêverie, à l'orgueil inutile et amer. La littérature en fut encombrée. Jamais héros ne prit si triomphale possession du terrain romanesque, n'orienta si despotiquement la mode, qui règne sur les esprits aussi bien que sur les mœurs.
Cependant Chateaubriand avait créé son chef-d'œuvre, n ne devait plus s'analyser aussi profondément, se décrire
avec uue aussi saisissante justesse. Sensitif, dirigé par les lectures de Rousseau dans le sens de rindlvidualisme, c'est en écoutant battre son cœur qu'il a écrit René. Car ce type, c'est l'homme de sa génération sans doute, mais c'est surtout l'homme qu'il a rêvé d'être, fatal, dévoré de désirs, sans cesse aimé et toujours poursuivi par une sorte de mystérieuse malédiction. Celte âme est la sienne, in quiète, corn battue, souffrant de la disproportion entre la vie réelle et ses rêves, trouvant son ennui à charge et aimant cette charge.
Et voici qu'apparaît une nouvelle conception de « l'amant ». Celui-ci, au xvm* siècle, se résumait dans le j;alant, le Lovelace à bonnes fortunes, le fringant Céladon qui € court les belles ». René, c'est celui qu'on aime, qui inspire des passions nombreuses et tragiques, qui sème sous ses pas le charme, le malheur et la fatalité. Jl modifie ainsi la conception de l'amour, déjà refondue par YHéhïse.
Orgueilleux et personnel. Chateaubriand n'avait donc eu qu'à regarder en lui pour peindre René : du coup, il ramenait l'individualisme dans te roman. L'égoïsme, l'amertume, la vaine tristesse, qui sont ses conséquences, y entraient en même temps.
René ne voit que soi, ne pense qu'à soi, se délecte de sa rare et hautaine personnalité. C'est l'orgueil qui Va poussé à fuir au désert. Ses compatriotes lui sont trop inférieurs et d'ailleurs incompréhensifs. Qu'aurait-il à faire de leur conter ses peines î Seules les immenses étendues que le pied de l'homme a respectées, seules les voix grandioses des forêts lui seront consolatrices et confidentes :