‹ Le roman en France pendant le XIXe siècleChapitre 16 sur 93 · ET LE ROMAM POETIQUE \SL · texte numérisé non relu

ET LE ROMAM POETIQUE \SL

tismei. Alata ei Hetié peuvent justifier celle prétention. Jean-Jacques avait inauguré la littérature d'imagination, :personnelle et émotionnelle : Chateaubriand se rapproche pins encore du romantisme par l'éclat, le pittoresque, l'évocation imagée et le don de la poésie.

II est important de remarquer néanmoinsque, s'il a rompu avec des traditions étroites en éveillant le gotil d'un art moderne et national, en pressentant et favorisant l'influence des littératures étrangères, il n'a pas encouragé les écarti du mouvement nouveau.

Est-ce à dir&que, romancier, il soit impeccable î Assuré: inenl non. Il manque de psychologie et de pénétration » quand il cesse d'appliquer ses facultés à s'étudier lùi-mème; mais il a de belles qualités de composition symétrique, proportionnée et artistique.

Souvent, il ne creuse pas, ne cherche pas les secrètes raisons des choses, et, se bornant à peindre, il fait œuvre de . poêle plutôt que de moraliste. Si les phases diverses de la maladie de René nous sont admirablement déduites, le « pourquoi n de celte maladie nous échappe cependant. ïkimmes-nous bien înslruits, en effet, sur l'origine de ces troubles si suggestivemeni décrits et sur la source du poison dont nous voyons les résultats ?

Ce qu'il faut demander plutôt à Chateaubriand, c'est la ~ variété, car il excelle à rassembler dans un même cadre les beautés les plus diverses, à rappiocher les choses les plus dissemblables, éclairant leurs rapports et leurs contrastes significatifs. Alala, René, les Natches, nous charment par leurs paysages et leurs tableaux successifs de

solitude, àe civilisation, de sauvagerie, de religion et de fétichisme, par leurs mille nuances de sentiments et leurs peintures toujours renouvelées. Ce don, il le devait à son amour de la nature, laquelle est essentiellement variée.

Nous avons plus d'une fois remarqué l'influence de Jean-Jacques sur l'auteur de Rerni et les analogies de leur tempérament et de leur génie. Résumons ces observations.

C'est d'abord un air général de parenté qui se perçoit à travers toute l'œuvre de Chateaubriand. En maint endroit à'Âlala ou de Bené on retrouve la passion champêtre et la grâce des Confeuions ou des Rêveries. Le poète n'a-t-il pas dit un jour, à propos de M. de Malesherbes : « II se mil à me parler de Rousseau avec une émotion que je oe partageais que trop » ? Certes, les idées, les croyances, les sentiments des deux artistes diffèrent absolument. Mais, en fouillant dans leur intimité, on ne peut s'empêcher de constater de grandes analogies : l'irritabilité nerveuse, l'oi^ueil, la mélancolie, le pessimisme amer, tout ce qui est sensibilité, éclate au même degré dans la Nouvelle Hiioïse et dans René. Sans doute, l'imagination, que Chateaubriand a plus féconde, plus riche, plus diverse, attache un prestige nouveau à l'individualisme qu'il achève d'acclimater dans le roman français. Sans doute encore, cette sensibilité forte et cette expansion Imaginative sont liées â l'égoïsme ) mais, chose étrange, l'égoïsme de René ne l'empêche pas d'être tendre ; il lui communique ce goût pour le tourment exquis des désirs vagues, les épanchements k objet indéterminé que l'auteur de René partage avec l'auteur d'^fflife. Il se retourne vers le dedans de lui-même,

ET LE ROMAN POEllljUE 3»

OU se répand dans la création avec la même inexprimable aisance.

Dans le genre descriptif; la prose de Chateaubriand descend de celle de Jean-Jacqnes, dont elle a plusieurs des qualités et des tares. Brillante, colorée, abondante, elle tombe aussi dans l'emphase, le solennel, la pompe. Les images de l'écrivain ont de la richesse, ses peintures éblouissent ; mais il verse, comme son prédécesseur, dans ta sensiblerie et l'alTectation. Il abuse du néologisme, même dans ces descriptions où il unit aux accents de Rousseau le riche coloris, la précision pittoresque el le charme exotique de Bernardin de Saint-Pierre. Il y joint quelque chose de vague et de flollanl.avecje ne sais quoi déplus harmonieux dans le rythme, qui lui vient d'Ossian et des littératures du Nord. Il y a là un lyrisme particulier dont il dote le roman. C'est un des compléments qu'il ajoute à l'œuvi'e deRousseau, ne se contentant pas, comme ce dernier, de peindre l'homme parmi de beaux paysages, mais l'y absorbant, le confondant avec la nature elle-même. C'en est encore un autre, que ce mol pittoresque, concret et pictural qu'il substitue, dans le style, au mot abstrait. Chateaubriand sait mettre en relief le détail qui attire la lumière, grouper, encadrer les scènes avec art ; il a d'ingénieuses et grandioses comparaisons, s'il en a de forcées, de maladroites et de bizarres. Ses pensées revêtent ainsi une forme sonore dont le secret était perdu (1). Doué du nombre et de l'harmonie, il

(1) Celle forme du " roman lyrique », cette Eorine merveilleuse créée par Chateaubriand eut peu d'imitateurs heui'eux en dépit

iO CHATEAUBRIAND

assemble arlislement les mois, il en faiL jaillir des éclairs imprévus, les nuance, leur donne vie el chaleur. L'inconvénient de tomes ces richesses, c'est une exubérance fatigante, qui éloigne parfois du virtuose hors ligne et du prestigieux évocateur de la Beauté.

des écrivains qui voulurent reraire iien^. 11 ^ut cependant citer certaines pages de Ballanche. de Maurice de Guérin et un curieux roman récent : fci Mémoires d'un Centaure, de M . G. Sarrazin, œuvre d'une conception symbolique étrange, écrite en une lan^e poétique, ï la rois mélodieuse et transparente.

HADAHE DE STAËL 4t

Page 1