CHAPITRE III
MADAME DE STAËI,
Dans l'histoire du roman te nom de Chateaubriand et celui de Madame de Staël sont inséparables. En leur associant ceux de Benjamin Constant, de Charles Nodier et de X. de Maisire, nous aurons une véritable élite représentant le geni^ au début de ce siècle. Vers 1800, Chateaubriand incarne en lui les regrets et les espérances des gens que les* excès de la Terreur ont soulevés, qui rêvent la destruction d'une grande partie de l'œuvre révolutionnaire dont presque toutes les idées sont poursuivies de leurs ana- Ihèmes: Madame de Staël, héritière des constitutionnels de 1789, appartenait, elle, à la religion du xvni' siècle, celle de VhumanUé, comme on disait alors. Même devenue catholique, elle restera toujours attachée à la Révolution. Elle sera l'un de ses porte-paroles les plus fameux. Rien ne pourra lui enlever son enthousiasme. La fin directe de la Révolution étant, pour Madame de Slaël, la conquête de la liberté, cette fin lui paraissait devoir justifier tout, a Si la liberté doit en sortir, écrit-elledans Delphine, le bonheur, la gloire, la, vertu, tout ce qu'il y a de noble dans l'esprit humain est si intimement uni à la liberté, que les siècles ont toujours fait grâce aux événements qui l'ont amenée. »
Notons dès maintenant cet indice dans l'évolution que fera subir au roman l'œuvre de Madame de Staël. A la faveur de Corinne et de Delphine, une foule d'idées, incon-
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nttes du siècle précédent, conquises par l'émancîpalioii inlellectuelle qui est en partie l'œuvre de la tempête révolutionnaire, vont influencer les lettres,. Le roman deviendra défenseur de thèses.
Entre Chateaubriand el l'auteur de Delphine, il existait certaine commiinaulé de goûts et d'opinions. Telles, leur hostilité contre les classiques et leur compréhension des liltératuresétrangèrescomrae nécessaires au renouvellement des lettres françaises. Toutefois, on pourrait signaler plus encore d'oppositions et de contrastes dans leurs natures et leurs facultés.
Autant Chateaubriand est artiste, écrivain splëndide, homme de passion el d'entraînement, autant Madame de Slaël est raisonneuse, analyste, et dénuée du sens plastique. Elle a d'ailleurs, dans le génie, quelque chose de viril qui tranche sur la sensibilité féminine de Vaaleur&Alala. Elle s'impose surtout par les idées ; ses romans parlent plus ù rinielligence qu'aux sens. Elle semble dédaigner de faire appel à l'imagination et, au lieu de l'irré-sistible séduction de la langue de Chateaubriand, elle s'efforce d'atteindre un style tin, spirituel, pénétrant.
Leur œuvre commune c'est, nous l'avons dit, l'introduction dans les lettres nationales, de l'influence étrangère. Cette note est décisive au point de vue évolutif. L'action de Madame de Staël y fui plus marquée encore que celle du grand René. Ce dernier avait révélé l'Angleterre et l'Amérique : l'auteur de Corinne initie la France aux littératures et aux mœurs allemandes et italiennes. Chateaubriand n'avait créé le mouvement que par voie indirecte, dans la
brillanie fantaisie de ses descriptions magiques, avec je ne sais quoi d'épique el d'enchanieur qui lient un peu du rfive et déroute les observations précises. Madame de Staël fait servir ses romans k une propagande bien autrement active. L'un évoquait les nations lointaines en les poétisant. Avec l'autre, l'esprit national lui-même passe la frontière, accompagne la voyageuse dans ses pérégrinations chez les peuples voisins, et acquiert, à la suite de ces campagnes, des facultés nouvelles. La plus importante est le sens critique. L'écrivain s'habitue à se juger plus froide-ment, à ne plus borner son horizon à lui-même, à corriger et réformer ce qu'il trouve chez lui d'inférieur aux idées el aux mœurs du dehors. Madame de Staël fut servie ici, non seulement par l'heureuse disposition de son esprit avisé et par les conditions d'une vie mouvementée, mais encore par les circonstances mêmes de l'époque : ces communications intellectuelles, nées des guerres qui ont promené les armées françaises sur tous les champs de bataille de l'Europe, issues aussi de l'esprit de société qui, vers la fin du xvm' siècle, sut attirer dans les salons de Paris une élite internationale.
Ce va et vient des idées et des mœurs, passant d'une nation à l'aulrej était, avant Madame de Staël, inusité dans le roman.
Tandis que Chateaubriand exerça sur l'auteur de Delphine une influence limitée à l'action de son éloquence «t à l'exemple de son lyrisme, c'est a Rousseau, encore une fois, qu'il faut demander la source principale de ses opinions. Celles que Madame de Staël a surtout puisées dans
k Révolution, celles qu'elle s'est le plus assiiuilées et qDÎ ont passé dans ses œuvres, sonL précisément tes idées que celui-ci avail, le premier, formulées. Serait-ce là tout ce qu'elle lui doit? Non. Elle ae rattache encore à Ini par son individualisme, sa confiance dans la bonlé naturelle de l'homme, par la forme senlimentale et expansive de ses pensées, leur exaltation, leur tendresse passionnée. Peutêtre le rappelle-l-«lie aussi par l'invraisemblance ou la bizarrerie des inlrigues à l'aide desquelles elle bâtit ses fictions, et, enfin, par des détails de forme extérieure. En toute occasion, en effel, on la voit s'évader, avec une promptitude significative et une surprenante mobilité, du cadre de son récit, pour se répandre en digressions religieuses, politiques ou esthéiiques.
De tels points de contact dénoncent une fréquentation assidue. De tout temps, Rousseau avait été le maître el le modèle de Germaine Necker. Compatriote du philosophe genevois, protestante comme lui, elle épousa ses théories philosophiques ; elle ne fut point « impie », elle devint chrétienne et catholique, mais pour partager la religion du Vicaire Savoyard. Elle ouvrit toutes grandes les portes du roman, entr'ouvertes par Jean-Jacques, aux souffles de liberté, d'affranchissement des conventions, ei aux théories de la tolérance moderne. Peu lui importait, k elle, l'efiet de la religion sur les passions. Elle fil donc, sur ce point, dévier l'évolution romanesque ; tandis qu'elle continuait certaines des innovations de Chateaubriand, tandis qu'elle maintenait le roman dans la voie personnelle et lyrique, elle retournait vers la raison et
^herchail â frapper l'iotelligenco. Grâce à ces deux §éiiies, la ficlion n'est plus taxée de frivolité native. On y voit maintenani une forme sérieuse de la lillérature, an genre large, diversifié, capable de porter la pensée. Madame de Staël surtout ramène les esprits à la notion du roman proprement dit, dont l'iniérêt réside dans une peinture de ta vie bien imitée, rexpliijuant et l'interprétant, y mêlant des caractères observés, des pensées judicieuses et profondes, Atala et Bené nous avaient habitués seulement à y voir une sorte de poème ardent, emportant dans sa fougue inspirée l'imaginaire au-delà du réel.
Les auteurs favoris de M°" de Staël, durant sos années d'adolescence, l'avaient préparée à traiter les sujets sentimentaux. C'étaient, outre Rousseau et Chaleaubriand, M"" de Lafayette, de Tencin, Riccoboni, et, enfin, Fîelding et Richardson. Elje puisa chez eux cette conviction que le roman ne peut être seulement une fantaisie de l'imagination, mais qu'il faut y voir une étude d'observation, une analyse du cœur humain, dans laquelle l'écrivain doit se mettre tout entier, cœur, âme, înlelirgence. Ce dernier principe la rattache encore au grand courant de l'individualisme. L'auteur de Delphine voulait que le romancier fit une sorte de récit confidentiel « nous expliquant par la peinture de nos vertus et de nos sentiments les mystères de notre cœur ».
C'est ainsi qu'elle introduisit dans le roman la pKsychologie du cœur humain dont Chaleaubriand, tout occupé de lui-même, s'était ti'op désintéressé. Elle mit en pratique ses théories sur le moi de l'écrivain, en se jetant toute vive et
toute rrémissante dans ie moah de Delpkine, qale&l le roman de « sa réalité » comme Corinne est celui de t son rêve i.
Embrassons d'un coup d'œi) l'ensemble de la vie de M™ de Staël. Nous y découvrirons sans doute la clef de son esthétique romanesque et la raison de la grande influence exercée par elle.
Germaine Necker, à l'heure où Delphine va paraiire, a passé une vie déjà agitée moralement et physiquement. secouée de mHle émotions, traversée de mille circonstances.
Née le 22 avril 1766, elle reçut une forte éducation et atteignit l'adolescence au plus beau moment de la fortune politique de son père. Adulée, pour sa raison et son esprit, dans le salon maternel, un des plus recherchés de l'époque, elle se vit, à dix-sept ans, mariée sans amour »a baron de Staël, étranger de marque. Ce dernier put lai donner une grande situation, mais non le bonheur.
<r Le sort d'une femme est fini quand elle n'a pas épousé celui qu'elle aime » dit M"" de Staël dans Delphine. Sous l'acuité de celte observation se cache l'amertume d'une expérience personnelle. Elle chercha des consolations dans les succès de salon dont elle semble avoir été comblée. Elle fut écoutée, applaudie, enviée. Sur ces entrefaites, la Révolution éclata. C'était l'aurore du triomphe pour la jeune femme, que la fréquentation des esprits libres d'alors avait munie d'une confiance inébranlable dans toutes les utopies de rénovation sociale. La désillusion vint vite et aussi te découragement. Dès lors commence pour elle une vie de traverses et d'agitations inouïes :
Fuite à Goppet — devant le déchaînement de la Révolu-
tion, — voyage en Anglelerre, retour à Coppet où elle ■voit J. de Maislre ; orages de cœur, perte de sa mère, rencontre de B: Constant en 1794, au milieu des soucis tjne lui donne l'éducation de ses fds ; liaison avec l'auteur d'Adolphe, prompte lassitude de celui-ci, à qui pèse la chaîne ; désespoir et jalousie de notre héroïne ; rentrée à Paria aux premiers jours du Directoire, réouverture de son salon et vains efforts pour acclimater l'idée d'une république basée sur celle des Étals-Unis ; ouitrage porté au comité républicain par ses écrits, e\il de Paris, retour à Coppet de 1195 à 1797, période durant laquelle elle écrit son livre sur les Passions ; rentrée à Paris ; rencontre de Bonaparte qui la prend en grippe, el l'invite à quitter la capitale, où elle finit cependant par revenir en 1802 ; son salon brille alors du plus inoubliable éclat ; son mari meurt.etB.Constantlui offre, peu ardemment, de l'épouser; refus et souffrances. Tel est le rapide el mouvementé curriculum vitœ de M"" de Staël à l'heure où, déjà désillusionnée de la vie, elle va publier Delphine.
Roman à thèse el confidentiel, car cVsi comme la personnification des années de tendresse de son auteur, Delphine doit nous montrer les dangers des grands sentiments quand ils rompent ouvertement en visière avec l'opinion courante. M"" de Staël en a fait un travail d'analyse et d'observation morale, une œuvre tantôt simple et naturelle, tantôt conventionnelle et affectée. Mais les défauts y sont rachetés par une sensibilité sincère et par une juste peinture des caractères, dont plusieurs sont des portraits.
Delphine d'Abhémar est mie jeune femme indépendante,
riche et veuve, douée des avantages dont une éducation soignée peut gratilÎËr une nature noble, ardente et farouche. C'est bien M"' de Staël dans sa jeunesse : esprit supérieur, âme enthousiaste.
Elle a de là fierté sans être hautaine, et ses délicatesses 'évitent l'alîéterie ou l'assei^issement aus préjugés. La loi religieuse ne la domine guère, mais seulement la morale et l'inspiration du cœur. On reconnaît là le sophisme de Jean-Jacques : < Ayez une nature droite et bonne, soyez honnéli homme en un mol, le reste ne compte guère... •
Alors se justifiera l'épigraphe du livre : « Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme doit savoir s'y soamellre », maxime qu'on ne peut prendre à la lettre. Il y a deux opinions en effet : celle des .sots, que la femme aussi bien que l'homme doit braver ; celles des honnêtes gens raisonnables, que l'homme, comme la femme, doit respecter. Voulant justifier sa thèse. M"" de Staël est entraînée à forcer un peu la note dans la peiniure du caractère de Delphine. En réalité, celle-ci est-elle bien fondée à tant incriminer l'opinion, a lors qu'elle-même entasse légèretés sur légèretés, manœuvres équivoques sur manœuvres équivoques, imprudences sur imprudences ?
Delphine eut une vogue immense. Une foule d'âmes sensibles pleurèrent sur les malheurs de l'héroïne. Mais, depuis longtemps déjà. M"' de Staël déplaisait fi Napoléon qui n'aimait point qu'un autre, ou même une autre, accaparât l'attention publique. Revenue h Paris, un nouvel ordre de s'en éloigner l'obligea, vers 1803, à voyager. Elle vil l'Allemagne et l'Italie et rentra à Ooppet en juin 180§, âgée de 39 ans.
C'esl un peu plus lard, en 1807, qu'elle publia Cotinne, son chef-d'œuvre, où, de nouveau, elle se peint en trails idéalisés maïs reconnaissables. L'Europe en(iÈre l'acclama sous le nom de « Corinne ». Elle élarl désormais entrée dans la gloire, et cette fortune d'un livre qui déplaisait à l'arbitre momentané de toutes les destinées n'est pas un des moindres témoignages du pouvoir irréductible que garde loujours le génie.
Ce succôs était-il mérité? Oui, car Corinne ou l'Italie est, malgré ses défauts, une œuvre maîtresse. M"" de Staël, suivant son rÈve, se peignant telle qu'elle eût voulu élre, a inconsciemment embelli son héroïne au delà de la vraisemblance ; elle l'a douée de raille vertus etde mille perfections, quoique nous la trouvions à plusieurs reprises affectée et prétentieuse.
La thèse du roman se rapproche de celle de Delphine : t Un génie exceptionnel, lût-il féminin, n'est pas justiciable de l'opinion commune : il ne peut, ni ne doit, se contenter de l'existence vulgaire de la i femme de ménage > : cependant, dans la pratique sociale, elle devra en passer par là : par conséquent, la société est injuste. »
Quelque sophistiquée que s^oit cette donnée, l'œuvre est supérieure au premier roman de M™ de Slaêl, par son an achevé, ses peintures, ses caractères, ses descriptions.
Comme Delphine, Corinne meurt victime de sa révolte contre l'opinion, révolte inspirée par la supériorité de son esprit et de son cœur. C'est en Italie qu'elle est venue chercher l'indépendance, après avoir fui l'Angleterre, sa terre
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natale, et c'est en Italie qu'elle jouira pleinement de ces I délii^es d'art pour lesquelles elle se sent née. Vaincue par 1 les conventions dans sa pairie, elle [riomphe a Kome, gravit les degrés du Capitole, touche à la gloire d'aussi ' près qu'une femme le puisse faire. Cependant son âme, au dire de l'auteur, resie naïve. Sa beauté, son génie, sa | sensibilité exlréme la préservent de tomber dans la folie des ambitieux. Mais son cœur aspire à de plus tendres 1 joies. Corinne s'est éprise d'Oswald Melvil, un de ses | compatriotes, lord désœuvré qui Iratne son ennui à travers i les ruines de la ville éternelle. Lord Melvil a subi l'impression ambiante ; son 3me desséchée s'est émue, son cœiH* I blasé est devenu sentimeutal. Tant qu'il subit le prestige de la glorieuse triomphatrice, il répond à son amour. Dès qu'il est rappelé en Angleterre, il retombe, comme tout bon Anglais, sous le joug du « cant » et du < qu'en dira-t-on ». Il recule devant l'idée de braver les < convenances » qui se dressent en face de lui de toute leur hauteur. Corinne est oubliée, abandonnée, victime pour ht seconde fois de l'opinion, des conventions sociales étroites : elle n'a plus qu'à mourir.
Le cadre du roman résume bien la « douloureuse antithèse » qui est au fond de toute l'œuvre romanesque de M°" de Staël : « d'une part c'est l'Italie, la terre de l'Idéal, la patrie de l'amour et de l'art, illustrée par tant de ', glorieux souvenirs. De l'autre c'est l'Angleterre, le pays de | la respeclabilily et du cant » (1), de la conception forma- 1 liste et pratique de la vie. ,
(f) p . MoHiLLOT : Le Roman en France depuii 1610. I
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HADAHE DE STAËL 5t
Trop touffues, trop prolixes, — telles ces œuvres nous paraissent surtout aujourd'hui, — Delphine et Corinnejoi- (;nentà beaucoup de fraîcheur un souci d'observalion dont le mérite psychologique était lout nouveau. En dépit des théories de M"' de Stacl sur l'amour dans le roman, sur la nécessité de varier la source des émotions en peignant d'autres passions, ces deuK ouvrages sont de véritablesromans d'amour : du moius, ils sont cela avant tout. L'amour les anime, les réchauffe, les fait palpiter et vivre. En aurait-il pu être autrement, écrits qu'ils étaient, le pi-emier surtout, à l'heure où la passion venait de faire traverser à M"" de Staël les heures les plus bouleversées de soo existence ? Ces récits n'étaient qu'une confession dont l'auteur ne s'abstrait pas un moment, et pendant laquelle elle fait sur elle-même de continuels retours.
Outre ce côté personnel, on trouve encore dans les romans de M°" de Staël des notes innovatrices. La vraie « femme du monde i el a la bonne société*, absentes. de la Nouvelle depuis H*"* de la Fayette, y rentraient triomphalement.
Assurément les modèles n'avaient pas manqué à l'auteur de Corinne pour fixer des portraits qui fussent ressemblants : plus heureuse, à cet égard, que le pauvre prophète des Charmetles, elle a toujours vécu dans les salons, et dans les plus distingués; surtout, elle a reçu à Coppet lout ce que l'Europe contenait alors d'esprits supérieurs et policés. Elle n'a eu qu'à se souvenir, k regarder autour d'elle. Aussi, a-t-elle buriné des silhouettes attachantes et inédites de ces femmes qui avaient encore toute la grâce d»
l'époque de la t^alanteiie par excellence, avec, en plus, | ■quelque chose de sérieux et de noble, né de la gravtlé des ] temps qui viennent de s'écouler. Delphine et Corinne ont par ta, avani les romans de Balzac, une valeur documen- I taire : ils nous renseignent sur la vie intellectuelle de la 1 nation française à cette heure fu(i;ilive. La v bonne compagnie! toute entière, ainsi représentée par les séduisantes créatures qu'on y voit évoluer, reconquérait droit de cité | dans le genre romanesque : ce n' était plus la société bourgeoise, ambitieuse et • sensible », qu'avaient connue les moralistes du xviir siècle ; mais la plus haute aristocratie I de la naissance et du rang, celle qui donne le ton, forme | un cercle fermé, vit surtout du patrimoine moral que lui a J^ué le passé qui fit sa grandeur.
■ M"" de Staël étant femme, c'est la femme qu'elle a détaché avec le plus de i-elief sur l'ensemble de ses personnagesi Dès lors, nouvelle et précieuse indication pour l'évolution romanesque, c'est à elle que la femme doit, en grande partie, la place prépondérante qu'elle lient dans le roman du xik' siècle. G. Sand ne fera que continuer cet élan initial (1).
Cette royauté féminine sera-t-el!e fondée simplement sur la grâce et le charme ? Restera-t-elle bornée à l'amOur et à la galanterie ? Nullement. Le point de vue est plus élevé. Il est économique et pratique. 11 crée une sorte de révolulion. C'est tout un procès que M"" de Staëi fait à la société, 1
(I) Voir ta pénétrante étude de H. F. Brunetière sur « les romans de H-* de StaSI ».
UNIVERSITT
nous l'avons indiqué plus haut. Touiefois, en réclamant pour la femme le droit à l'indépendance de la vieel à la liberlé de ses actes, elle ne se laisse pas eniponer au delà des limiies qu'elle pressent nécessaires. Ce procès, elle le soutiendra certes avec énergie : sans ménagements, ni Taiblesses. Mats elle n'est pas aveuglée. Elle a le respect des convenances sociales, ^i elle n'en a pas le fétichisme. Elle se rend compte qu'aussi longtemps qu'elles existent il faut s'y conformer; mais elle essaye de ramener l'opinion qu'elle ne peut impunément braver. Ne nous y Irompons pas, il faut trouver ici une des grandes causes du succès de Heiphine et de Cormiie. Leur principale originalité résulte de ce plaidoyer en faveur de la femme supérieure, reléguée jusqu'alors, dans le roman comme dans la vie, à bien des échelons sociaux plus bas que l'homme. N'était-ellc pas condamnée, par le monde, pour les mêmes actions dont l'homme relirait gloire et profit ?
Si M™» de Staël s'est montrée si passionnée sur ce terrain, c'est parce qu'elle savait bien que le bonheur, plus encore, l'honneur de la femme, sont engagés dans celle querelle, où l'homme, d'habitude, ne risque que l'ambition et la laveur.
Le débat est complexe, délicat, hérissé de difficultés : si nous ne songeons pas â le résoudre, ni même à l'effleurer, du moins devions-nous, dans un travail comme celui-ci, constater, en &veiir de M*™ de Slaël, la priorilé de celte importante évolution : elle a, la première, posé la question du droit delà femme à vivre par elle même. C'est, répétons-le, sur ce même pivot que, plus tard, vont rouler les
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romans de G. Sand ; ei celte thèse lui inspirera nombre de pages magnifiques el brûlanles, entachées de sophismes. Ce serait d'ailleurs une grave cneur de croire que la passion emporte M"* de Staël, conimi! elle emportera Tauteur d'Iiidiana^ Ses romans sont d'une parfaite moralité. Individualiste mais non égoïste, elle considère totyoïirs qu'en écrivant elle assume charge d'âmes.
Par tout ce qui précède, on voit déjà s'annoncer le roman psj'choloj;rqiie. Nos psychologues contemporains, qui se réclament a»ec empressement de B. Constant, de Stendhal el de I^clos, feront bien de se souvenir de ceci : l'auteur de Corinne, conlinuant l'effort de la Nouvelle Héloîse, sut faire sortir le genre des enchevêtrements de l'aventure ou des lazzis de la satire, pour l'élever à l'observation critique du cœur humain, de ses mouvements et de ses responsabilités.
Ce pas en avant n'est-il pas capital dans l'évolution romanesque ? Ne peut-on pas, en sa faveur, pardonner à M"* de Staël que ses romans soient parfois mal écrits, regorgent de phrases vagues, de tirades emphatiques et déclamatoires comme son temps les aimait ? Ne voudrat-on'pas oublier qu'au lieu de l'enchantement où la langue harmonieuse de Chateaubriand sait nous jeter, on rencontre souvent dans Delphine, et même dans Corinne, je ne sais quoi de rococo et de fané, qui évoque bien la raideur prétentieuse du genre ornemental et architectonique appelé K le genre empire > ?
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