SUR LE ROMAN
êlres et tes choses, pour leur constituer une réalité spéciale el propre.
M. F. Brunetiëre a 1res bien montré la parenté élroite qui unit le romaDlisme â la Révolution. Il a pareillement démêlé l'action que certe dernière, aidée par l'engouement des littératures étrangères, exerça sur l'épanouissement du personnalisme et du lyrisme.
Après la Révolution était survenu l'Empire, amenant un régime écrasant el dépressif, un despotisme militaire à c&téduqnel se dresse uniquement la réaction religieuse et monarchique.
Aux environs de iSi^, les conséquences des idées nouvelles se développent toutes ensemble et dans tous les sens. L' « individn » est presque grisé de son importance récemment proclamée. Il est seul maître de sa personne, dégagé des anciens liens. En permettant à tout homme quelles que soient sa naissance ou saforlune,de » parvenir», la Révolution a Tait de la « culture du Moi » par chacun, l'objet et la règle de l'éducation. Elle a indirectement établi que « tout éiant bon au sortir des mains du créateur des choses », l'homme doit profiler de ses défauts comme de ses qualités, non pour apprendre à se vaincre, mais pour dominer autrui.
Le Rouge et le Ffoir de Stendhal, où l'on voit mis en pratique ce principe, présente, nous l'avons vu. tous les' caractères d'une u hypertrophie de l'individualisme ».
Quand l'homme n'est plus occupé que de soi, quand toute son œuvre est de s'analyser et de se définir soi-même, il en vient fat;ilement à se passionner pour ses sentiments,
7S INFLUENCE OU ROMANTISHE
ses vertus, et ponr ses vices même ; ses transports produisent l'exaltation du lyriime. On en trouve une preuve typique dans le seul fait que les romanciers de cette époque sont, avant tout, des poètes : poètes épiques, poètes intimes, poètes lyriques. C'est celle dernière note qui prédomine et l'on sait assez l'abus qu'en devait faire le romantisme (i).
En politique, la Révolution avait amené le triomphe de l'esprit démocratique sur l'aristocratique : nouveau caractère que revêt le romantisme en sa seconde manière. N'élait-if point, d'ailleurs, l'œuvre de la grande bourgeoisie libérale, révoltée contre la tyrannie napoléonienne, se mettant en antagonisme avec l'aristocratie, représentée intellecluellement par la littérature de Voltaire et de ses disciples f
Cependant, par une conséquence du retour aux traditions nationales, il y eut dans le romantisme tout un cOté chevaleresque, héroïque et légendaire. La haine du convenu, du policé excessif où avaient choppé les classiques, pousse les httérateurs nouveaux à priser surtout la saveur inédite des contrées et des races sauvages. D'autres s'éprennent de la naïveté des temps primitifs. On ressuscite les légendes populaires et l'époque eulière qu'elles retracent, c'est-à-dire la chevalerie, les grouîllis pittoresque des paladins, des ménestrels, des pages, des châtelaines langoureuses et amoureuses, des galants troubadours et des traîtres repoussants,des pourfendeurs surhumains et des rêveurs extatiques,
(1) Voir pour le développement de ces idées : •• L'Éoolution de la poésie lyrique en France au six" siècle^, par F. BRDNBnËBE.
SUR LE ItOMA> 79
louie cette brillante mise en scène du moyen-age qui, si vile, « datera » et se fripera.
Chateaubriand avait été, ici encore, le grand pionnier. Il était remonté jusqu'aux âges de foi, pour retremper l'esprit français dans le christianisme, que l'art païen, remis en honneur par la Pléiade, avait fait dédaigner.
Sa théorie de Vart national avait orienté les lettres vers les origines de la race. Gomme, en s'y reportant, on rencontre tanlOt de naïves croyances, de curieuses superstitions empreintes d'un effroi surnaturel, d'un merveilleux ^Qtastique et satanique, tantôt des sentiments ingénus éclos dans un milieu poétique et féodal, le romantisme obéit à cette double poussée. L'une devait, comme nous le verrons, maintenir la tradition du roman sentimental et lyrique du xix' siècle commençant ; l'autre, diriger l'évolution du genre vers le roman historique.
En énumérant, parmi les notes caractéristiques du romantisme, celles qui s'appliquent surtout au roman, on ne peut passer sous silence Je spirilvalisme et le pessimisme.
On se rappelle le sentiment de lassitude désenchantée qui troublait les cœurs aux premiers jours du présent siècle ; lassitude à laquelle se mêlait un vague désir de se rattacher à une croyance positive. Chateaubriand comprit et sut traduire ces aspirations qui firent la grande fortune du Génie du Ckmtianisme. Le rélablissemenl du culte par le Premier Consul avait, de plus, consacré politiquement la renaissance religieuse et la réaction conire l'incrédulité des jours passés. Ce spiritualisme aussi sera inhérent au romantisme définitivement constitué. Victor Hugo, le Victor Hugo des
80 l>FLUF.NCE DU HOHANTISUE
premiers jours, prendra, comme Chaieaubriand, la conce|>tion chrétienne de l'art pour base de toute sa poétique. Lamartine, malgré ses heures de doute, sera croyanl ; toutes ses Méditations seront profondémont marquées d'un caractère religieux ; Vigny débutera dans la poésie par des poèmes bibliques ; Musset mêlera à ses ranfaronnadcs d'impiété et de vice, les cris les plus déchirauts que le regrel de la foi perdue, l'espoir quand même, le sentiment religieux malgré tout ancré dans une âme, puissent arracher : songeons au début de RoUa, à l'apostrophe à Voltaire, â l'Espoir en Dieu, qui sont dans toutes les mémoires. Ce spiritualisme se lie d'autant plus intimement â l'individualisme que, pour chanter sa foi ou la pleurer quand elle est perdue, pour exalter l'idéal ou le maudire, il faut descendre en des replis plus secrets de son être.
Cependant, inspiré par un christianisme encore vaguement formulé, compris parapproximalion et par contraste, presque purement lîltéraire, l'esprit nouveau devait incliner les flmes à une entente pessimisie de la vie. On avait posé on principe que la nature est bonne : la réaction de Chaieaubriand heurta cet optimisme. La religion chrétienne, qui se donne pour mission de conduire l'homme à la vie future, à travers l'épreuve terrible de la mort, ne peut admettre parmi ses dogmes celui du bonheur parfait sur la terre. Elle rejette la conception que s'en forme, dans Candide, le paradoxal Pangloss. Elle enseigne,au contraire, que l'existence est un voyage, un passage dans « une vallée de larmes ». En même temps qu'elle favorise l'élan vers
SUR LE ItOUAN 81
ndéalisme qui devait distinguer le ronianlistne, elle donne un aliment à celte Irisiesse du siècle fi son aurore, ^ans doute, les lugubres souvenirs des tempêtes essuyées, des ruines amoncelées, des crimes de la Terreur, le désarroi devant l'avenir, les incerlitudes même du présent, y prédisposaient les âmes. Mais il faut appuyer sur les germes de désenchantement que le christianisme renferme, à côlé de sereines conceptions ; notamment, sur la connaissance qu'il donne à l'homme de sa misère, du néant des choses, du bonheur à jamais incertain ici-bas, sur l'Idée de la mort, sur l'éternité des peines, sur l'idéal qui toujours nous inquiète et toujours se dérâbe.
Nous avons noté ce mal dans Bené, Obermaim, Adolphe, Delphine, dans toute l'école lyrique. Les génies qui brillent â l'épanouissement du romantisme sont tout aussi pénétrés de cette détresse, ou, au moins, de celle mélancolie: tous sont tombés dans le pessimisme.
Voyez Vigny, Hugo, Lamartine, Musset, Sainte-Beuve et même Gautier. Tous sont des tristes, les uns par momenis, les autres toujours, sourdement, à travers toutes leurs œuvres.
Quoi de plus mélancolique que Jocelyn ou Graziella? Musset, dans ses meilleures inspirations, trahit le tourment d'une âme assoiffée d'idéal et dévorée de remords. Un souffic désespéré anime la Confession d'un enfant du siècle. Victor Hugo doit une vibration poignante à celle peine vague dont les Feuilles d'automne sont si imprégnées, et Vigny, dans Slello, va plus loin que René lui-même. « La vérité sur la vie c'est le désespoir » écrit-il. Volupté
m INFLUENCE DU ROMANTISHE
endii, de Sainte-Beuve, esi un poème en prose endolori de pessimisme, et Th. GauUer lui-même, ce fantaisiste, a écrit la Comédie de la mort.
Comme Rousseau et Chateaubriand avaient demandé te
, remède de leurs ma\i\ à la contemplation des spectacles de
la nature, ainsi feront les romantiques. Les Méditations,
les Harmonies. Raphaël, les Cmtemplatiotu, le Souvenir,
etc., sont là pour le prouver.
« Ils se plaignaient, écrit M. Pellissier{l), avec une mélancolie éloquente, que le soleil éclairât des mêmes rayons les tristesses et les joies de l'homme, que le cîel et la terre ne prissent paa le deuil de nos peines, que le temps ne suspendit pas son vol pour nous permettre de savourer longuement les heures propices. Mais pourtant c'est dans la nature qu'ils cherchent un refuge aux jours de doute et d'amertume : ils Fassçcienl spontanément à toutes leurs émotions, ils y recueillent du moins ce qu'ils y avaient mis de leur flme. René lui demandait l'oubli de son mal ; Lamartine lui demandera la confirmation de sa foi ; Victor Hugo l'apaisemonl. «
Nous pouvons donc conclure que, sous ce rapport, les romanliques de 1830 ne font que continuer l'évolution de l'école lyrique.
Maintenant, ayant tenté de résumer les principaux caractères du mouvement nouveau, parcourons la carrière suivie par le roman durant cette période.
Tout d'abord le romaniisnie s'élait manifesté dans les
(I) Le Pessimisme contemporain.