‹ Le roman en France pendant le XIXe siècleChapitre 33 sur 93 · SUR LE ROUAN · texte numérisé non relu

SUR LE ROUAN

agilation, le roman populaire et socialiste prit une allure conquérante. Dans les survivants du romantisme deux écoles se formèrent : celle des exagérés : Peirus Borel, les Bousingots et les Jeune France, qui disparut rapidement; celle des timides, dont naquit, par une sorte de tentative concordataire entre le romantisme et le classicisme, l'école du 1 bon sens » qui s'affirma surtout au théâtre.

La' déformation et la chute de ce grand mouvement littéraire, après de si glorieux débuts, s'expliquent assez aisément. Les torts de ses partisans avaient été graves. Leurs préceptes consistaient surtout dans l'absence totale de préceptes : leur loi, dans le rejet de toute loi. Ils avaient borné leur esthétique à l'observation extérieure, donnant, pour le reste, libre carrière aux plus fantasques élans de l'imagination. La nature n'était plus rendue avec véracité, mais vue à travers le prestige d'un art apprêté et ibëâiral, l>e lyrisme s'élnil répandu sur tout et avait étouffé la réalité.

Férus des Allemands, des Italiens, des Anglais, du moyen-Sge, les romantiques avaient trop négligé leur époque et les mœurs françaises contemporaines. L'« orientalisme de convention j s'était emparé des lettres et des arts : le fanatisme du pittoresque avait étranglé la vérité ; les exagérations, l'abus de la s couleur locale u outrée, du bric-à-brac poétique et féodal, amenèrent le réalisme, qui prétendit atteindre l'observation des mœurs réelles.

Les excès du romantisme ne furent pas la seule cause de ' sa chute. Indépendamment de l'influence exercée par les agitations politiques qui détournent des lettres pures, il

INFLUENCE DU BOMANTISME

faut menlionner la guerre acharnée que l'école classique ne cessa de faire à sa rivale. Nous n'avone point à nous y arrëler, celle guerre n'ayant pas eu le roman pour champ de bataille. Disons seulement que les écrits de M. Nisard et de ses amis vinrent seconder les germes de dissolution que le romanlisme charriait dans son sang.

Quant au roman, après 1830, date à laquelle nous l'avons laissé, nous allons le voir briller d'un éclat merveilleux et s'attirer une popularité toujours grandissante. Deux courants se montrent alors : le courant réaliste, panthéiste et matérialiste ; le courant idéaliste, qui est spirîtualiste, mais d'un spiritualisme rêveur, révolté, mSlé d'irritation et de désenchantements personnels contre les réalités sociales. Dans ces deux voies, le roman suivra la marche ascendante de la bourgeoisie et, bientôt, de la démocratie.

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La première tenlalive de roman historique, en France, à celle époque, fut le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny. La Chronique du règne de Charles IX de Mérimée, Notre- Dame de Paris de V. Hugo, quelques œuvres de P. Lacroix ou de Roger de Beauvoir, divers contes de Nodiei*, lei Chouans de Balzac, le Oou Atonzo de Salvandy, et les baroques élucubralions du vicomte d'Arlincûurl vinrent à la suite. Puis apparurent les innombrables romans d'Alexandre Dumas et de son école, qui inoculèrent à ce genre la fantaisie, l'imagination riche jusqu'au dévergondage, et même l'invraisemblance-

Nous pourrions rattacher encore au roman historique Stella et Servitude et grandeur militaires d'A, de Vigny. Hais, ces nouvelles étant pluIM guidées par une pensée philosophique, contenant la quintessence des idées et des croyances du poète, nous préférons les joindre au romaa personnel.

Alfred de Tigoy- Cinq-Mars.

Le romantisme, nous l'avons vu, révolutionna l'histoire. Depuis le moyen-âge les historiens ne complaient guère. Au XIX» siècle, au contraire, mille perspectives nouvelles furent

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ouverles, l'esprit criliquc se développa el, vers 1830, ia ninovalion des éludes historiques devient un fait acquis dont les manifestations seront de plus en plus décisives. On ne peut nier que la Révolution ne soit une cause délemiinante de cet épanouissement. Sous l'ardente impulsion d'Augustin Thierry, de Guizot, de Cousin, de Villemain, de Hichelel, de Ouinet, de L. Blanc, etc., la science de l'histoire grandit, voit se former autour d'elle un bataillon d'esprits d'élite dont nous pourrions trouver sous nos yeux quelques héritiers naturels : MM. d'Haussonville, Duruy, Rousset, d'Héricaull, G. Riîissier, Sorel, H. Houssaye, etc. On peut à peine se faire une idée, ù noire calme époque, du mouvement enthousiaste qui emporta alors les jeunes générations vers les études historiques. Aussi bien celles-ci ne se bornaient-elles plus h de sèches vues d'ensemble ou à de froides généralités. Elles étaient élargies par une analyse clairvoyante et dirigées par des savants animés d'un vif désir d'investigation, quelques-uns même échauffés par une sorte de sensibilité lyrique.

Les anciens âges ressuscitèrent avec toute leur couleur, leur animation, leur vue Intense et tumultueuse. Cet élan que prit l'histoire, rejaillit sur le roman. Dès lors, les deux se lient intimement. Un genre nouveau naît : celui du roman hixloiigue. Chateaubriand, toujours lui, s'impose a la base de l'arbre généalogique, avec ses Martyrs, que leur forme, il est vrai, rapproche plutôt de l'épopée.

Qu'avait-il voulu peindre dans ce poème en prose ? . D'une part, l'amour idéal, les tragiques vicissitudes de l'existence el des mœurs aux premiers âges chrétiens. Ces

peintures, il avait voulu les placer, non plus comme un décor abstrait et impersonnel, mais dans le cadre de- la réalité liisiorique : il avait entendu montrer l'homme s'agîlanl au milieu des grands événements. N'est-ce pas là le but du vrai roman d'histoire ?

11 fautnommer,outre/esJ/af/i/r«, les Récits mérovingiens d'Augustin Thierry qui, eu\ aussi, furent inilialcurs. Ils résument les qualités les plus saillanles du nouveau genre el en expriment la plus haute moralité.

A celte première cause de l'évolulion du roman vers l'histoire, ajoutons l'impulsion venue do l'étranger. L'effervescence romantique ne s'était pas renfermée dans une seule nation. Développé en Angleterre par Kichardsoj) el les imitateurs de Shakespeare, le romantisme, dont Rousseau s'était fait le précurseur en France, avait envahi l'Allemagne, où Gœthe el Schiller accueillirent la Nouvelle Héloïie avec enthousiasme. Au moment où M™» de Staël et Chateaubriand suivuient l'initiative de Jean-Jacques, arrivèrent d'Angleterre les poésies de Byron et les romans de Waller Scott.

Ce dernier lança le mouvement romanesque, qui était un peu- lent. Ses œuvres eurent en France une vogue tenant de l'engoûment. La précision et la vérité de la couleur locale en faisaient le principal mérite. Mais quelle connaissance approfondie du cœur humain, quelle vaste érudition, quelle poésie, quelle exacte reconstitution des mœurs, des paysans, des caractères! L'Ecosse vivra à jamais dans Waverley, fiob-Roij, Us Puritains, Ivanhoé. Aujourd'hui même, que nous sommes refroidis, on ne peut méconnaître

la valeur de cetle iragrque vue d'ensemble à Iravers les guerres civiles ou religieuses, à travers les haines invétérées de races et de croyances ; chacun subit le prestige de cetle description, à la fois alltrante et saisissante, de la vie de famille, des vertus héroïques, des dévouements sublimes, en un mot de celte succession captivante et féconde d'oeuvres artistiques.

Ce ne fut pas une des moindres originalités de Walier Scott que l'introduction, dans le roman anglais, de créalions toutes neuves, de figures féminines, gracieuses et émouvantes. Ses œuvres, traduites, commentées, se répandirenl en France au moment où l'école historique jetait sea premiers feux. Elles furent « dévorées o. Tous les types du romancier écossais devinrent populaires et familiers à nos pères. Une veine nouvelle fut immèdialemenl exploitée el l'on vit, à sa faveur, le bibliophile Jacob obtenir le plus grand succès avec ses Soirées de Walter Scott à Paris. D'autrcs.panni lesquels ou cite Roger de Beauvoir, lenlèrent la même voie avec des Ibrlunes diverses. Mais nul ne sut <!'galer l'illustre romancier donl la verve, la « viscomica », si naiurolles, si fines, si attrayantes, restèrent inimitables.

Vigny, comme Walier Scoit, esl lyrique et archéologique. Ces caractères sont surtout frappants dans Cinq-Mars qui demeure la plus célèbre de ses pi-oductions en prose. Cest aussi le premier de nos romans d'histoire où la fiction domine. Chateaubriand était retourné jusqu'aux origines du chrislianisme. Vigny, sans remonter si haut, s'arrête à Louis Xill. Ce goûl pour les époques déjà lointaines tenait chez les romanciers à une circonstance particulière. Ils

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élaienl, nous l'avons déjà ramarqué, des poêles, entraînés vers le passé par le désir d'échapper à la vie réelle rétrécissaole, attirés par la séduclion des grandeurs féodales et des temps héroïques, épris de ce retour aux premiers vagissements de ta nation, enthousiasmés enfin par le pittoresque chatoyant et varié des âges nouvellement éveillés à la vie sociale.

C'était un poète, un des plus vrajs poètes de notre siècle, que le comte de Vigny, descendant d'une ancienne famille noble de la Beauce. Il taisait partie du Cénacle et son nom devait marquer dans les fastes du romantisme. Né le 28 mars 1797, avec des instincts militaires et chevaleresques, un grand amour de l'honneur et de l'idéal, il était, par une tendance insurmontable, incliné au pessimisme. C'est vers 1820 que te jeune écrivain commença Citiq-ltlars. 11 était alors campé au pied des Pyrénées. Le roman fut publié seulement en 1826.

Dans la préface de Cinq-Mars, ou une Conjuration sous Louis XllI, l'auteur oppose ta vérité artistique à la vérité purement historique. Un critique, M. Paul lUoritlol, a justement remarqué que, par là-mème, le roman historique se trouvait vicié dans sa thèse : sa valeur scientifique s'altérait par l'introduction de la I^ende. En effet, d'après l'auleur de Cinq-Mar», la ■ vie générale u importe plus que l'exactitude des détails: il met le rdle du romancier en quasi contradiction avec celui de l'historien. Celui-ci doit rassembler le plus possible de documents sur les réalités passées : le premierdoit réveiller une époque dans son allure

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d'enseinbk, fal-ce à l'aide de documents légendaires : il lui faut ranimer, en tes pénétrant de son souffle, les grandes figures disparues.

Les dangers de celte entente arbitraire du roman, dans ses rapports avec l'histoire, paraissent faciles à démêler. Son principal caractère, à savoir la couleur historique, est louta fait négligé, sinon faussé. Le grand écrivain est ici tombé dans son propre piège.

Cinq-Mars dut son succès à l'inlérÈt de l'action dramatique, au charme poétique, au relief vigoureux des types mis en scène, à l'ampleur lyrique du style : les peintni^s y sont souvent magnifiques et les scènes des plus attachantes. Hais Vigny blessa la vérité des faits, surtout dans la compréhen,sion de ses héros. Richelieu, par suite du désir .que l'auteur avait de rehausser les figures de Cinq-Mars et de de Thou, est sacrifié, noirci, calomnié presque, Cft n'est pas un ministre de génie, mais un grotesque sinistre, un tyran vil, hypocrite et féroce : il est, de plus, faux et théâtral.

Louis XIII est ridiculisé. Jamais ce faible roi ne descendit à de telles abdications. Il fut débile au moral comme au physique. Mais, â cette époque, la royauté française avait trop conscience de sa grandeur pour perdre jusqu'aux apparences dernières de la souveraineté. Ce sont aussi des caricatures que les portraits de Lanbardemont et du P. Joseph. Quant à de Thou et à Cinq-Mars, s'ils sont idéalisés, c'est encore au détriment de la vérité.

Ainsi le poète qui, pour composer son roman, avait a lu, il la clarté de la lampe, trois cents livres et manuscrits »,

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qai s'était eniouré de lous les documents l'inagîiiubles et que la crainte d'en négliger un seul lit tomber dans l'accumulation des détails, faussa les traits de ses figures en voulant leur donner du relief. Ses héros ne sont plus des « hommes historiques > : ils ne sont plus des êtres dont le cœur a battu et saigné, dont les passions oui rugi ou pleuré : ce sont des créatures irréelles, imaginaires. La trop grande préoccupation de ces traits caractéristiques a dénaturé leur vraie attitude.

Sans doute, nous admirerons toujours dans Ciiiq-Marsh. poésie lyrique qui est hors de pair, des morceaux brillants, des créations enchanteresses comme celle de Marie de Gon- 7ague, l'épisode d'Urbain Grandier, etc. Nous saluerons ce roman comme une œuvre de poète, élevée mais artificielle, laborieuse et factice, en dépit des efforts de l'écrivain pour reconstituer les combinaisons des faits et leur donner l'attrait du réel. Ces défauts tiennent peut-être à la difficulté de bien définir, et surtout de respecter, les contins de l'histoire et de l'imagination. Ils sont imputables encore ù la nature de Vigny, féru d'idéal et à priori trop obsédé par l'idée de décrire la fin de la monarchie française préparée par le révolutionnaire Richelieu. Cela l'entraîna à peindre l'une trop en décadence, l'autre trop en noir.

En résumé, Cinq-Mars a bien perdu de l'enthousiasme des premiers jours. Mais ses mérites littéraires, sa forme séduisante le défendent heureusement contre l'oubli.

La Chronique du règne de Charles IX.

Prosper Mérimée n'avait presqu'aucun trait commuD | avec A. de Vigny. Nous aurons l'occasion de reveair sur sa physionomie, quand nous suivrons révolution de la Nouvelle, où i'auieur de Colomba lut un artiste rare. 1 Alfred de Vigny était poêle, spiritualiste, épris de grandes ' idées : Mérimée fui un matérialiste épicurien et égoïste, un psychologue sceptique, un dilettante railleur. Il estftnl I apparenté à son maître Stendhal et n'avoisine l'auteur de Cing-Mars que par son profond pessimisme. Il eut, par . exemple, un don manquant à ce dernier : il fut sobre de caractère et dans son art. Si Cinq-Mars est prolise, la Chronique, le meilleur roman historique de Mérimée, ^1 nette, vive, rapide. L'auteur s'y révèle admirable peintre d'action : il n'explique point, mais il montrée! l'on voiL

« Je n'aime dans l'histoire que les anecdotes, écril-il dans la préface de la Chronique, et parmi les anecdotes je préfère celles où j'imagine trouver une peinture vraie des mœurs et des caractères 'a une époque donnée. »

Pour construire son roman,il a étudié.dansles mémoires, toute l'histoire du temps des Valois : il a tâché de ressaisir les traits deshéros,leurs mœurs.leurs idées.leurs croyances: il a cherché les superstitions et analysé les passions, pré-

tendant se rendre compte des deux esprils : le catholique et le protestant. Jeter, au milieu de ces matériaux, une intrigue d'amour (l'amour de Bernard pour la comtesse de Tur);is). y mêler le meurtre involontaire de George par ce même Bernard, son frère, lelle fui la part de )a ticlion.

Dans les fièvres du cœur qu'il dépeint, nous retrouvons bien tous les caractères des amours dramatiques de ce temps-là, car Mérimée, qui ne se fait point faute d'inventer, est souvent un prestigieux reconslructeur.

Cependant (a Chronique, pas plus que Cinq-Mars, ne réalise le véritable roman historique. L'imagination romantique est irop débordante pour contenler cet idéal difficile. L'hisloire, ici encore, est allérée, les événements changés ou présenlés sous un jour faux, les époques confondues.

L'œuvre n'était cependant de parti pris qu'à cerlains points de vue. A part les inspirations malencontreuses de sa passion anil-religieuse ou anti-idéaliste, Mérimée reste impassible. Prolestants, catholiques, souverains, seigneurs, peuple, tireurs de rapières, tous ces groupes opposés sont brossés dans un même mépris des hommes et de leurs passions.

La langue de l'écrivain, sans avoir les mérites que nous admirerons le plus dans Colomba, est déjà nette, sobre, vigoureuse. La narration pleine d'intérêt, rapide, claire, est «omposée selon une rare entente des combinaisons du réel et de l'imaginaire. Mérimée a toutes les qualités des classiques. De plus, il emprunte à son époque la couleur locale, el au romantisme, le pittoresque.

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Le goûl étrange qu'on remarque chez lui pour les « massacres > lui fait accumuler beaucoup trop les tueries et les atrocités de toul genre. Il a l'hallucinaiion du viol.

Uais quelles fresques mouvementées ! Quel fouillis piquant de scèaes el de types ! Auberges de grand'routes, coupe-goi^es, repaires de malWiiers, palais somptueux où grouillent iroupes franches, soldats calvinistes, valets, seigneurs, iconoclas(es,cavaliers turbulents, grandes dames, gens de guerre et d'église... Batailles, querelles, guerres civiles, sièges, St-Barthélémy... Quelle vie dans tout cela ! Quelle animation surprenante, à travers la sobriété du conteur ! Deux figures, conçues dans le goût de Cinq- Mars, dominent le récit au point de vue historique : Coligny, l'amiral calvinisie, grave, ausltre, sombre et triste ; Charles IX, le faible, qui fut brave el bon jadis, au temps de sa jeunesse, aujourd'hui tourmenté, battu de désirs contraires, cruel et doux, tvrannique et lâche...

Ne nous arrêtons que pour mémoire aux contes de Nodier qui, parfois aussi, s'inspirèrent dci; préoccupations historiques r^nantes. Nommons surtout son Jean Shogar, le roman deSalvandy, douAlonzo, imité des récils de Walter Scott, el ceux du vicomte d'Arlincourt dont le style abracadabrant et les imaginations follesn'ont pas survécu; rappelons enlin les Chouans de Balzac, toutes œuvres qui tiennent une place dans le mouvement, sans avoir eu, comme Notre-Dame de Paris la fortune de marquer à jamais dans l'histoire du roman.

Victor Hugo

Notre- Dame de Paris

Avec Notre-Dame de Paris nous abordons le roman selon le dogme roraaiiiique pur. La langue est renouvelée, enrichie, rendue piclarale. L'inspiration esl â la lois neuve, d'un lyrisme flamboyant et d'une philosophie révolutionnaire. L'histoire s'efface devant la fantaisie, l'imagination, l'art et la poésie. Les qualités d'observation, les fibres seutimeniales et passionnées sont ici hors de cause. L'auteur ne se confesse point dans son œuvre comme un Rousseau : il n'observe ni ne dessine les spectacles qu'il a sous les yeux, comme un Balzac : il évoque un monde fantastique et pittoresque. L'intrigue d'amour qu'il forge, par un reste de sacrifice fait au goùl général, es,t purement accessoire : le cadre engloutit tout ; ni analyses de caractères, ni notations psychologiques subtiles ne prévalent contre lui : les personnages sont créés pour y évoluer, sans avoir d'autre raison d'être. On l'a justement remarqué, la vie, dans Notre-Dame de Paris, semble se retirer des êtres humains pour animer les pierres, qui s'agitent, rôvcnl, parlent... Inspiré par l'amour de l'architecture et de l'art du moyen-âge, le roman symbolise cet art dans des conceptions d'une fantaisie passionnée. L'antique cathédrale devient le véritable héros du livre. Avec cette

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même vue agrandissanle, que nous retrouverons, maiérialisi^e, dans les œuvres d'Emile Zola (1), Victor Hugo fait de l'édifice un être gigantesque et sunialurel, doué d'une existence mystérieuse : il l'identifie avec la haute pensée qui, à travers les temps, l'a érigée de terre jusqu'aux cieux. Les ëlres qu'il lui a incorporés sont pénétrés de sa substance, vivent de ses battements. Cest pourquoi Ouasimodo, le pauvre sonneur difforme et méprisé, qui passe sa vie dans le vieux temple, qui, borgne, boiteux, bossu, hideux, a grandi comme un crapaud dans ses coins d'ombre humides et sinistres^ est le héros de prédilection.

Le temple lui-même symbolise naïvement la tendre admiration du poète pour l'art idéalisé et sublime des maîtres tailleurs de pierres gothiques.

Comme nous sentons bien que les passions humaines, quelque fondues et mises en œuvre qu'elles soient ici par un oerveau puissant, tiennent peu de place, dans la pensée de l'écrivain, devant cette colossale incarnation d'un art disparu !

Aussi ce livre, qui sait Être émouvant, l'esl-il plus par son frisson de surnaturel que par le jeu des sentiments. C'est là une des grandes nouveautés qu'il apporte dans le roman du siècle : l'apothéose du < fantastique ■ et le souffle de l'épopée. Il en résultait celte conséquence, qu'à peine créé, le roman historique évoluait vers les aventures abso-

(Ij ■ Le Voreux «, dans Germinal ; l'alambic, dans l'Assommoir ; la cathédrale, dans le iMwe; les halles, dans le Ventre de

lument imaginaires et vers la fanlasmagorie brillante du décor.

Quel milieu, en effel, que celui où V. Hugo nous transporte ! Aulour de la Notre-Dame du xv" siècle, qu'il a si amoureusement ressuscitée et décrite jusqu'en ses dernières gargouilles, il rebâiit tout le Paris de ce tempslà ; il y fait marcher, courir, sagiler, se passionner, tout le tbutllis des seigneurs en pourpoint, cuirasse et chaperon, des jeunes filles coquettes et des officiers galants, des juges slmoniaques et des poètes bohèmes, des vieillards radoteurs et des vieilles entremetteuses, des boui^eois finauds, des bourreaux, des Tanaiiques, des retires. coupe-jarrets et malandrins ; il évoque la Cour des miracles et y fait ramper culs-de-jalte, faux boiteux et lépreux de contrebande, inquiétés par les gens d'armes et le guet.

Il ramène au jour les somptueuses demeures aux lourdes tentures, et les échoppes vermoulues et grimaçantes. Il réveille même, de l'éternel sommeil, Louis XI, dont il nous fait un portrait plus saisissant, plus de surface et de chic, que naïf et vrai. Tous ces personnages, d'ailleurs, ont le costume et non l'esprit de leur époque. Tel ce Gringoire, poète hohème, l'une des grandes personnifications encloses dans l'œuvre, et qui, avec son rire vollairien et sarcastique, ne rend pas la verve d'alors, finement immorale chez les grands, bon enfant et narquoise chez le bourgeois. Il se nommait en réalité Gringore, n"a pas vécu sous Louis XI, et n'avait ni le caractère ni la tournure d'esprit que lui donne V. Hugo.

Ces descriptions du vieux Paris sont des eaux-fortes

admirables. Mais j'enlends qu'on en discute l'exaciilude, comme on met en question toute la philosophie et la portée morale du roman. On reproche à cette" couleur locale de n'être qu'un tromj» l'œil, à ce moyeii-Sge d'être conventionnel, à la vie même donnée par cette féerie flôvreuse de rester fort différenle de la vraie. Ces bizarres personnages n'étant point réellement de la date à laquelle on les place, la vérité des mœurs est remplacée par d'ingénieux artifices. Ceux-ci, entre autres, tout neufs à l'heure où le romancier les emploie : le contraste entre le beau et le laid, les antithèses perpétuelles, la difformité physique unie à la splendeur morale ou inversement. Enfin. le risible y côtoie lesublime pourrehausserfacticemenl ce dernier, et c'est bien vrai que, dans NoUe-Bame de Paris, tout repose sur l'antithèse. Esméralda, née de l'amour libre, chantant danslesrues, couchant dans la a Courdes miracles 11, demeure cependant chaste : c'est l'incarnation delà splendeur virginale dans un corps de courtisane; Quasimodo, grotesque et difforme, porte une âme d'élite; Claude Frollo, qui est prêtre et devrait enseigner toutes les vertus, brûle d'un feu impur et devient assassin ; Phœbus, officier fringant et séduisant, n'a qu'une âme basse et grossière. Puis la thèse de l'écrivain surgit, qui domine tout le roman : VAnanké, la fatalité : l'homme lutlant contre la falalilé du doQme.

La poésie qui enveloppe celle thèse sombre est toute panthéiste. La matière dans ISotre-Dame de Paris étouffe l'âme. C'est l'ineffaçable tare qui persiste sous des beautés descriptives de premier ordre : l'homme y est privé du libre arbitre, il n'a plus aucune responsabilité de ses actes. La

coupable passion de Claude Frollo pour la Ësméralda est aussi irrésistible que celle de celle dernière pour le beau Phœbus. El la thèse sociale vient à cdlé de la thèse philosophique. Le prêtre, qui est lubrique, et le gentilhomme, qui est vil, les deux su|)ériorilés du moven-âge, sont sacrifiés â l'apolhéose de la Elle des rues, qui devient loùie candeur, et du monstre populaire qui a une ame de héros. Indice précurseur de l'évolution que son esprit va suivre, l'auteur établit « une hii^rarchie mnr«ic- i:ouçi>e au rebours de la hiérarchie sociale n (1). Idéal démoerit'çue qui grandira de plus en plus dans les pri^occupations ded romanciers du \ix' siècle.

Malgré ces graves reproches, l'œuvre demeure unique, grâce aux dons de l'artiste et du styliste, grâce à la compréhension vive qu'il a d'un moyen-âge poétisé. Je le répète, la hantise de l'anormal et de l'étrange- lui communique quelque chose de conventionnel, mais quelle vie bourdonnante s'agite jusque dans les plus infimes ruelles de ce vieux Paris ! La conception du roman, dont le cadre était jusqu'à présent négligé, va désormais changer absolument. Le poète a l'art du relief, du dessin, il voit les couleurs des choses. Les époques ne lui disent rien s'il ne les embrasse dans le chatoiement des lumières, dans le tumulte des insurrections, dans le tapage et le mugissement des Toules, murmure immense et confus de l'action, du travail et de la vie. Si sa philosophie est peu originale, s'il n'est ni analyste ni psychologue, son imagination prend un essor

(1) A. Nbttehent : Le Roman contemporain. (1864.)

magnifique. On se trouve devant un vigoureux artiste eu fantaisie, un bâtisseur de poèmes superbes, faisant jaillir de son cerveau bouillonnant tout un moyen-â^ au décliu.

L'histoire étant fort maltraitée par cotte poésie, Notre- Dame de Paris est moins un rotuan historique que le type du roman romantiqiUt cherchant son sujet dans le lointain des temps évanouis, mais laissant l'imagination courir libre, piaflanle,. fougueuse. Il réalise l'idéal d'un poète que - Ll haine du- ttdinmun pousse à l'extraordinaire, qui com- . mande k l'observatinn de céder le pas ù la puissance îJ-'iBVchtioh,-et''é»ietle à heurter, l'une contre l'autre, les figures les plus antithétiques.

Si nous étudions la pbrase du roman, que de nouveautés, que de beautés surprenantes n'y découvrons>uous pas ! Combien la précision lumineuse du détail révèle d'acuité dans la vision ! Ne dflt-elle vivre que par la richesse, la magie de ce style qui semble profiler de tous les arts, la peinture, la musique, la sculpture même, encore Kotre- Datne de Paris serait-elle sauvée de l'oubli. Victor Hugo a voulu accomplir ici le grand œuvre du romantisme : il a remanié et enrichi la langue du roman ; il en a reculé les bornes et quintuplé les ressources. Par une variété inouïe de tournures et de métaphores, il reprend mainte fois les mêmes idées et les fait paratlre nouvelles sous chacune de leurs formes : il foi^e des mots et en ressuscite d'anciens oubliés ; les synonymes, les épithèles, tous les trésors du vieux vocabulaire classique et du nouveau, créé par Chateaubriand, se pressent, s'amoncellent, frappent le lecteur et lui imposent la hantise de l'objet décrit.

Dans l'ensemble que nous éludions, Noire- Dame de Paris msrqae l'heure où le roman, api'ës s'êti-e d'abord approché surtout de la poésie lyrique, se confondit presque avec la poésie épique. Ce moment fut un éclair. Ce n'est plus l'histoire, ni la poésie, ni le fantastique qui régneront dans les romans t historiques ■ d'Alexandre Dumas : mais l'amusement, les aventures, le don de plaire, en un mol ; la fantaiiHe diverlissanle.

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