‹ Le roman en France pendant le XIXe siècleChapitre 34 sur 93 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Alexandpe Dumaa.

Le roman de cape et d'épée.

Treize années séparent Notre-Dame de Paris (1831) des Trois Mousquetaires (1844). Au dire d'un critique qui passe à jusie titre pour le prince des <i bien informés i, H. Edmond Biré, ces treize années sont celles où le roman historique a eu le plus de vogue, celles où il a battu son plein. « Wallei' Scott, Victor Hugo et Augustin Thierry [ses Récits mérovingiens ne sont-ils pas eux-mêmes un admirable roman ?) avaient mis le moyen-âge à la mode. Les romanciers s'y jetèrent en foule et l'exploitèrent à qui mieux mieux. On eut bientôt toute une 'littérature " moyenâgeuse ■ suivant l'expression de Théophile Gautier. Sur cent romans parus alors, quatre-vingts au moins étaient des romans, historiques. » *

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Cependant, il ne semble pas que celle abondance ait laissé des sillons très profonds, el, en dehors des noms que nous avons déjà eu l'occasion de citer, nous n'en avons guère, outre celui d'Alexandre Dumas, bien entendu, qu'on seul à retenir : celui d'Auguste Maquet. Haquet prit une part considérable à la composition et à la rédaction des principaux romans de Dumas : U Cluvalier W Harmeatal, let Trois Mousquetaires, Monle-Crislo, le Chevalier de Maison-Rouge, la Reine Margot, Vingt ans après, la Dame de Monsoreau, le Bâtard de Mauléon, la Guerre des femmes, le Vicomte de Bragelonne, les Quarante- Cinq,. Olympe de Clèves, Joseph Balsamo, le Collier de la Reine, la première partie d'Ange Pitou.

Il écrivit, seul, plusieurs romans importants, se rapprochant sans doute du geni'e de Dumas, mais établissant surtout l'apport de ce collaborateur vaillant dans l'œuvre de son maître. Ces i-omans sont : le Beau d'Angennes, le Comte de Lazernie, la Belle Gabrielte, la Maison du Baiijaeur.

Alexandre Dumas Tut le plus brillant représentant du roman de cape el d'épée. Ses étourdissants récils se placent entre le roman historique et les feuilletons populaires, c'esl-à-dirc les mille tissus, d'aventures où l'histoire est Urotesquement dénaturée. Encore est-on parfois lenlé de confondi'e les œuvres de Dumas avec ces fictions qui font la joie des concierges el des ^petites ouvrières de faubourgs. Un tel jugement serait trop sévère. Si ses romans n'ont souvent d'historique que les noms et les costumes, nous verrons plus loin les qualités qui compensent ce défaut.

Damas lui-même n'a-t-j) pas dit qu'il considérail t'hisioire a comme un doit nuquel il attachait ses tableaux » ? Quand parut VHisloire de* Girondins de Lamarline, l'auteur du Chevalier de Maison-Bouge déclara avec une solennité comique : « Il a t^levé l'histoire à la hauteur du roman. »

IjC m grand Dumas n est parfois, dans la matière, fort ignorant. Comme il ne connaft pas bien l'histoire de France, rien ne l'arrête : il passe outre à chaque obstacle, ne craint pas de décider là où planent des doutes, et d'accréditer de la sorte d'assez fâcheuses légendes Le tout

très loyalement, sans ombre de perfidie ou de parti pris.

Sou goAl pour les aventuriers, le plaisir qu'il éprouve à les voir guerroyec contre « l'autoritO » . dirigèrent ses vues vers les périodes iroublées, le règne des derniers Valois, la Régence, la RévoJulion,

L'action des rcoMjHousçKe/afrw se passe sous Louis XIII, Monte- Christo, à l'époque même de l'auteur ; le Chevalier de Maison-Rouge nous ramène à la Révolution, ta Reine Margot, les Quaranie-dnq, ta Dame de Monsoreau forment une trilogie et se rapportent à la fin des Valois. Il faut noter, k ce propos, que Dumas emprunte souvent sa documentaiion aux pamphlets contemporains et paraît de la .sorte très savant. Le début de la Reine Margot, qui semble si bien renseigné, est copié presque Jilléralemenl d'un faclum d'alors : le Tocsin des Masuacretirs. Les Troig Mousquetaires et sa suite sont tirés de deux romans de Sandras de Courtil : Les Mémoires du comte de Rochefort et len Mémoires de d'Artagnan.

En noyant ses fictions dans ces milieux batailleurs,

en rétrogradant jusqu'aux temps des msuirectiona eldes coups de mains, le romancier trouve d'heureuses occasions pour céder â son penchant philosophique : « l'exaltation lie la personnalité /jumoinc». Ce roi des amuseurs, cet improvisateur fécond, tient à la grande école romantique surtout par son individualisme despotique et par la manifestation ingénue et constante de son a Moi « qui vil, déborde, remue et enlève les imaginations. Ce tut un des secrets de son extravagante vogue, cette hâblerie désarmanle qui, pour la première fois, fait songer que le « moi * peut n'être pas haïssable.

Mais comment conçoit-il le roman historique 1 II n'y voit pas, comme Vigny, le moyen de démontrer, par une action dramatique, la marche ella poi^ée d'événements marquant dans tes destinées humaines, ni, comme Hugo, celui d'opérer la reconstilulion d'une époque entière, par l'évocation de son plus extraordinaire symbole. Non, il empoigne l'histoire, la saisit au collet, dirais-je, la transforme, la défigure â plaisir, la travestit pour la rendre saisissante ou amusante. Là où les noms et les laits sont douteux et obscurs, il affirme, il décide, il tranche; peignant non des ûmes, mais des surfaces d'ames, il lai importe peu que la contradiction se glisse dans ses caractères ou ses péripéties. On a remarqué ce piquant détail que tel de ses héros, tué pour quelque besoin de la cause dans la première partie d'un roman, ressuscitait subrepticement, et sans explications erabarassanles, dans la dernière. D'ingénues confidencesdu célèbre romancier nous édifient d'ailleurs sur les procédés un peu vifs dont il use à l'égard de celle pauvre Histoire :

LE ROUAN HISTORIQUE IttT

t Jamais, dii-il, ne m'est arrivé que l'histoire ne m'ait fourni le cadre si exact et si bien approprié au sujet, qu'il semble que ce soit non le cadre fait pour le tableau, mais le tableau pour le cadre. >

c II commence par combiner une fable : il tâche de la fcire romanesque, tendre, dramatique ; et, lorsque la part du cœur et de l'imagination est trouvée, il cherche dans l'hisloire un cadre où la mettre (1). *

Si l'histoire n'est plus toujours l'histoire dans les récits d'Alexandre Dumas, la pesée de l'écrivain sur les destinées du roman historique fut cependant énorme : en le rendant populaire el amiisaol, ea le transmuant en échafaudages d'avenlures, il le dénatura et donna l'essor à celte multitude de disciples qui firent du roman historique « à la Alexandre Dumas ».

Depuis Cinq-Mars, qui l'avait inauguré. Ut Chronique de Mérimée qui l'avait rendu séduisant et artistique, ei Notre-Dame de Paris qui l'avait élevé au sublime de l'épopée, le roman historique était lombé en désuétude ou dans la caricature. A l'avènement des productions fantaisistes du • nouveau Walier Scott », comme on appela Dumas, l'ombre du premier dut s'étonner ! Adieu, les |)aiienles et religieuses reconstitutions d'une époque par de savantes inductions ou de minutieuses recherches ; l'improvisation la plus folle, la plus habile, la plus diver-

(liFréil. (Iodefhoid: Histoire de la littérature française. — Le XIX' siècle. Prosateurs. II.

tissante, mais la plus indépendanie de toute science, se jette sur les matériaux du genre comme sur une proie. Queutn Durward et Ivanhoé prennent la fuite devant Atbos, Porthos, et Aramis...

A quoi tient le triomphe exceptionnel de Dumas ?

A ce qu'il sut gagner u le peuple •. 11 n'avait ni psycho> logie, ni maîtrise de styié ; il ne faisait ni penser, ni réfléchir ; mais il avait de l'audace, une verve exubérante, une fertilité d'imagination inépuisable. Son récit était aisé, rapide, prompt. Sa langue avait une allure dégagée ; ses dialogues mouvementés étaient d'une intarissable bonne humeur.

Dumas va de l'avant, toujours : il émeut fortement ; il tient notre curiosité en haleine : il aime à parler aux sens, à courir à l'événement sans s'attarder à sa portée philosophique. Il en décrit les côtés amusants ou surprenants, il galvanise, entraîne, enchevêtre le lecteur dans ses inextricables réseaux d'aventures et de personnages ; il joint l'impossible à l'invraisemblable, jetant partout et sur tout l'éclat et l'animation, unissant la réalité à la fantaisie, créant des figures arbîtraii-es qu'il mêle à des portraits ressemblants, et, enfin, le charme obtenu, il s'arrête, essoufflé, il met le point final, dépose sa plume... sur laquelle soudain il se piécipiie pour entamer un nouveau roman...

Il tenait tout de son fougueux tempérament. Mais cette fougue même et cette prodigalité de dons providentiels l'empêchèrent d'être un grand génie pour ne lui laisser qu'une place enviable d'ailleurs: c'est le prince des conteurs.

Ses récits sont goûtés par les lecteurs de tout âge, de toute condition, chez tous les peuples. Chose capitale, ils ne sont pas intentionnellement immoraux. Dumas, pourtant, n'est pas exempt de toute responsabilité. Il prépara le triomphe de la liltéralure ■ facile ». C'est moins peul<ëtre de ses fautes même qu'il est coupable, je le répète, que des crimes littéraires de sa descendance, de cette tourbe d'auteurs qui, refaisanl Monte-Christo, amenèrent l'éclosion et la fortune du roman populaire, presque toujours dissolvant et toujours anti-artistique.

ItO LE ROHAN SBNTIHEHTAL ET PERSONNEL

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