LE RÉALISME
L'évolution réaliste correspond littérairement à l'évolulion politique, consacrée par le mouvementde 1848, qui amena la victoire de la petite et de la moyenne boui^eoisio sur la grande. Balzac, le premier des réalistes déclarés, est autre chose, sans doute, que le peintre de la petite bourgeoisie : il s'est essayé à défendie • le trûne el l'autel », l'aristocratie et le clergé ; mais ses efforts sur ce point furent stériles. En pratique, son art aboutit à donner de l'importance aux mœurs plutôt vulgaires que noblement bourgeoises. Concurremment, il a étalé les vices, les faiblesses el les ridicules de la haute bourgeoisie, et par là même il a contribué à son abaissement.
Légalisme se manitesta surloul dans la littérature c en prose • tandis queTe romantisiiië, ilonlTï'ïïiarche avait coïncidé avec rascensioirde5liaiilêscIâ"ssôs;~avaît envahi la poésie. Une génération qui fait presque profession de
t^Googlç
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mépriser les vers succède à la génération des Hugo, des Hussel, des Vigny, des Lamartine, des Gautier. Les trois premiers grands ronranciers de l'époque qui se lève eodI uaiquemeat prosateurs : Balzac, Mérimée, G. Sand, n'écrivent qu'en prose, et s'ils ont passé par le romantisme (Les Chouans, La Chronique du temps de Charles IX, Indiana) ils s'en sont promptement dégagés pour arriver à l'observation critique. Le réalisme, basé sur celle dernière, fut une réaction contre les excès de l'idéalisme. C'est la revanche do l'analyse dédaignée par l'école précédente et sacrifiée à l'imaginaiion et au seniiment, .
. Quelle avaitété la conception de l'art par les romantiques * ! Nous l'avons vu, c'était une inspiration du cœur, seulement guidée par la l'antaisie la plus capricieuse et par le sentimenlalisme.abstraction l'aiteduréel et du vécu : un rêve par ; conséquent. Le réalisme, ouii'ant les procédés d'invesligaTtion, donnant ù l'observation une importance trop prépondérante et tombant dans le système, devait réduire son esthétique à n'être plus qu'une analomie sèche et froide de la réalité. Cette réaction se produisit d'abord dans le théâtre, parce que, dans tous les combats du romantisme, . c'est le théâtre surtout qui est le champ de bataille des idées. Quelque difficulté qu'on puisse épi'ouver à prendre l'école dite du bon sens au sérieux, et bien qu'elle soit, non une école originale, mais plutôt la résultante d'un compromis, il faut reconnaître qu'elle jeta le premier cri d'alarme. Elle réagit, avant tout autre, contre la convention romantique, les abus du romanesque, l'immatériahté et l'invraisemblance des héros à la mode. Elle fut maladroite sans
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douLe, mais louable dans son goût pour la vérité, dont une des principales manifestations est le besoin et le souci de l'observation. De la scène, ce goût se répandit dans le roman, qui devait devenir le véritable terrain du réalisme, se prêtant davantage à la peinture du réel. Des lors, le roman cesse d'être une confession théâtrale et l'aclice pour devenir une image de la vie. Aussi la première réforme opérée par le mouvement nouveau, c'est l'abolition du < Moi ■ étalé, qui s'était imposé si prépondérant, si absorbant dans les préoccupations des romanciers idéalistes. Bien qu'ils restent inconsciemment personnels, les grands écrivains réalistes affectent de se retirer de leur œuvre le plus possible, et de remplacer la connaissance de leur « Moi » intime par l'élude l'analyse, la compréhension des sentiments et des passions. d'autrui. Le roman devient une enquête. Le subjectif fait place à l'objectif. Si le réalisme devait tomber dans de grands écarts, s'il devait amener le triomphe du naturalisme c'est-à-dire d'un art rapetissé, incomplet et faux, n'oublions donc pas qu'il fut initialement un bel effort ver,"! le vrai. En effet, le principal résultat de ce^ excès était de créer un ardent besoin de revoir des hommes vraiment humains et des femmes tenant à la terre.
Indépendamment même de sas excentricités, le romantisme devait fatalement déchoir : il avait élé un élan spontané, sans règle ui discipline, divisé dès sa naissance et disséminé parmi des groupes multiples : nulle communauté de dogme, nous l'avons vu, n'existait à proprement parler, mais plutêi m l'unité et l'entente dans l'impatience
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el le dégoût des anciens dogmes » (1). il devait, à son lour, subir une réaction, et comme ses plus grandes fautes nvaienl été commises dans le domaine de la sensibilité et de l'imaginaire, ici encoro c'est à leur contraire, la réalité, que celte réaction devait demander des armes.
Celle dernière, non plus, n'eut pas tant le caractère d'une doctrine nouvelle que celui d'un mouvement naturel cl invincible. Mouvement analogue aux courants qui avaient suscité le Gil ISIas après ions les romans de M'" de Scudéry el de .son groupe, la Nouvelle lléloïse après les contes de Voltaire, analogue enfin à celui qui, aujourd'hui, fait succéder un esprit néo-chréiieti, psychologique, idéaliste, aux dévergondages du naturalisme.
ijS goût pour la réalité ne s'arrêta pas seulement à la littérature. Ce fut un envahissement général. L'art de la peinture subissait une crise. La peinture réaliste, dont Courbet fut le propagateur le plus célèbre, a précédé ou accompagné l'évolution du roman, et cette concordance s'explique d'autant plus facilement que les cénacles l'omantiques avaient plus intimement mêlé les groupes d'arlisles aux groupes de littérateurs. Il serait curieux, mais cela dépasserait noire plan, de poursuivre la constatation de ce fait en montrant comment, au scrupule de métier, à la minutie et à l'exactitude que les peintres introduisaient et prônaient dans leur art, correspondit le fétichisme dans " l'écriture », que Fiauberl poussera au suprême degré et ce
(1) M. G. PsLLissiER. Le Mouvement littéraire au XIX' siècle en France.
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souci àf. peindre avec la plume, de serrer d'aussi prôs que possible la descripiion, de faire voir les objnis, de le» évoquer en mois strictemeni adéquats, qui tourmcniera les Concourt.
A cdié des arts, l'histoire se faisait aussi minutieuse et réaliste ; le caractère scientifique et démonstratif envahissait toutes les voies de l'esprit.
Du resie, l'évoluiion devenait générale. Elle progressa avec la marche de plus en plus accélérée du réalisme vers la réalilé stricle. En religion, le rationalisme s'affirme ; en morale, le matérialisme succède au spiritualisme ; dans ■ les sciences, Darwin, Lillré, Claude Bernard introduisent le principe de la réalité positive prise pour base, et s'attachent à acquérir de la nature une notion plus exacte el plus complète. Dans les régions philosophiques apparaissent, d'une part, le positivisme, dont le caractère essentiel est d'exclure rigoureusement tout ce qui ne se prête pas à une vérification empirique, el, d'autre part, le déterminisme, qui réduit l'homme h des phénomènes de conscience et la nature à des phénomènes do mouvement, cherche l'explication des choses dans les choses mêmes, note et classe des faits, el considère qu'il n'y a de réel en nous et hors de nous qu'une succession indéfinie de petits faits i (]}. En sociologie les faits sociavx deviennent seuls admis el, remplaçant l'ensemble raisonné qu'on appelle la question tociale, ils amènent le triomphe du particularisme sur l'humanilarisme.
(I) H. G. Pelussier : ouvrage cité.
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Quand il reparaît, vers 1840, le réalisme dans l'ari, et spécialement dans les lettres, était oublié depuis plus d'un siècle. On cite, en effet, comme des réalisles) Racine que lesenlravesconveiitionellesdu « genre noble» détournèrent de la réalité, et La Bruyère qui nous frappe comme un observateur misanthrope du monde réel. Au xviii* siècle, la notion do la vérité dans la peinture des bommes s'était émoussée, étouffée d'abord par la littérature à thèse, ensuite par un courant léger, spirituel pt satirique. Presque seul, Restif de la Bretonne y représente le réalisme par ses . pires cAtés. Au début du siècle présent, une littérature uniquement sentimentale et Imaginative s'opposa longtemps à sa réapparition.
Cette évolution, opérée en France dans tous les ordres intellectuels, ne fut pas naiionalemcnl isolée.
Tandis qu'il commence à circuler dans les régions littéraires françaises, la littérature anglaise et la russe étaient déjà conquises au réalisme. Ce que nos impres.iionnistes doivent aux Anglais, à l'art des Richardson, des Dickens, des Tackeray et des G. Eliot, pourrait faire l'objet d'une intéressante élude, qui développerait trop te présent travail. Au surplus le verrons-nous dans l'examen particulier de nos grands initiateurs naturalistes. Cependant, puisque l'imagination française semble, depuis quelque temps déjà, s'orienter vers la « pitié > et la « charité » qui caractérisent le i^alisme russe, disons un mol de ce dernier.
En 1840, il y avait en Russie une école qui s'intitulait l'école naturelle ou naturaliste, et qui absorba toutes les forces littéraires du pays. Elle devançait le réalisme, tel
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que Flaubert devait le fixer. Quelques-uns de ses membres inaugurèrent les conceptions désenchantantes et navrées ainsi que la brutalité des tableaux, la trivialité forcée et grossière d'ex pressions, que M. Zola acclimalera en France. D'autres, fuyant ces excès, se rapprochèrent plutôt des Anglais, et communiquèrent à leur talent la salutaire et forte impulsion d'un etFort vers la bonté, vers la compassion évangélique.
Le vicomte Melchior de Vogué, à qui nous devons ces détails, détermine fort bien la différence fondamentale qui sépare les réalistes français des Anglais et des Russes.
L'âme du réalisme chei ceux-ci est précisément la tendance à la pitié et à la solidarité chrétienne, au lieu ■ qu'on peut définir les réalistes français à l'aide du jugement ' porté par Taîne sur Stendhal et sur Balzac :
■ Ils aiment l'art plus que les hommes ; ils n'écrivent point par sympathie pour les misérables, mais par amour du Beau, i
Singulière coniradiction, du resle, qui, dans la pratique, semble faire constamment dévier cet amour vers la peinture du laid et du repoussant !
L'art réaliste, nous l'avons déjà indiqué, est un art d'observation, en contraste avec l'art d'imagination. Ses partisans proclament, parmi leurs dogmes, la nécessité de saisir la vie telle qu'elle apparaît dans son ensemble, avec ses manifestations multiples et complexes. Il exclut le parti pris et la passion chez Técrivain. Celui-ci devra voir les choses et les hommes le plus exactement possible : il lui faudra tes