CHAPITRE II
Li; ntALlSHt DE RALZAC.
Honoré de Balzac,né à Tours en 1799, est le mallre du roman réalisle. Ses œuvres roproduisenl son caractère et son existence. Toujours harcelé de délies et hanté par le problème douloni-eux d'éviter la misère, il brossa la peinture la plus colossale qui ait jamais été faite, des assauts que rhiinianilé livre à la fortune. Cette peinture est au plus haut point sensuelle, parce que Balzac ^tait, de naissance, un sensualisle et un rabelaisien. Son masque le révélerait, si même il n'avait pas écrit les Contes drolatiques, il était dans la vie comme nous le trouvons dans ses romans, fort et adorateur de la force, travailleur acharné, indomptable d'énergie, de volonté et de ténacité ; à côté de cela, trivial, vulgaire, d'une gaîté de mauvais aloi, tapageuse et brutale. Doué d'une nature pléthorique, sa sève est exubérante, ses fresques sont massives, sont imagination, inépuisablement inventive.
Cette fougue enthousiaste, il la portait en tout, jusqu'en sa vanité qui était naïve, inconsciente et énorme. Dans son corps circulait la vigueur d'un athlète, dans son ime flambait le feu d'un artiste.
Jusqu'en 1829, tout ce qu'il écrivit parut sous la signature d'H. de Saint-Aubin, de Viellei^Ié, etc. : ce sont des romans longs, ennuyeux, maladroits. Mais en 1839, il
signe un roman historique, les Cliotians, qui esl remarqué. Il commence à observer et il conçoit le plan ie la I Comédie humaine, dont il avait achevé dis-sepi volumes quand il mourut, en 18150.
Il a renouvelé le roman en le ramenant â sa condition première, essentielle et indispensable : l'observation. Le but du romancier est de peindre la vie : forger des chimères appartient pluIOl au poète. Jusqu'à Balzac on faisait du roman une analyse intime, un tableau de la passion. En reproduisant la vie, il a voulu que son œuvre ftlt le résumé de son époque, qu'elle traduisit l'existence contemporaine dans ses traits les plus significatifs, en un mot qu'elle préjentàt l'histoire des mœurs au xix' siècle. Son exhubérance, qui était la rançon de son génie, lui a fait dépasser ce but. Il y a, en effet, disproportion, chez lui, entre l'imagination qui crée et l'art qui donne la mesure. 11 doit â la pi^mière son invention neuve et riche, le don de modeler des figures et des ensembles qui font illusion et qu'on n'oublie plus, l'instinct des forces sociales qui animent le monde moderne : il n'a malheureusement ni le lacL des proportions, ni, je le répèle, celui de la mesure. Sa vigueur sans contrepoids est une puissance souvent aveugle qui, n'étant point maîtresse d'elle-même, ne sait pas choisir parmi ses matériaux, ni commander à ses élans.
Dans l'ensemble imposant de ses travaux, on le découvre, tour à tour, spirilualisie et mystique, réaliste tantôt admirable et Ianl6t excessif, puis matérialiste et naturaliste systématique.
Au premier courant appartiennent surtout le Lys dam la Vallée et Séraphita. Ce mysticisme se complique d'un romanesque qui lient au romantisme dégénéré dont Balzac n'a pas assez épuré certains de ses écrits ; d'où, une sensiblerie et des invraisemblances choquantes. Il y avait aussi quelque chose de tendu et de forcé dans ce spiritualisme, qui tombait même dans la superstition, car Balzac avait le goût du surnatui-el et du merveilleux, de ce qu'on appellerait aujourd'hui le thaumaturgisme, l'ésotérisme, le magisme ; il était disciple de Swedenborg ei, comme nous le montre Louis Lambert, il croyait en Caglioslro. Pareil élément se rencontre chez les sensualistes plus fréquemment qu'on ne pense. Maïs ce n'est là qu'un côté de sa nature et le moins saillant ; c'est, disions-nous, comme réaliste qu'il domine son époque.
Remarquons, avant tout, une différence essentielle entre son réalisme et celui de ses successeurs. Il ne s'inspirait de la réalité que pour la transformer. Il avait compris que l'art étouffe dans l'imitation servile. Ses descendants prendront l'étude de la réalité comme but : Balzac n'y voyait qu'un moyen.
C'est pourquoi ses caractères sont logiques, tout en étant parfois faux ; c'est pourquoi ils se développent si rationnellement ; c'est pourquoi les passions qu'il analyse nous paraissent si conséquentes avec elles-mêmes. Elles sont plus « d'une pièce n que (a vie ne nous les découvre, arrêtées qu'elles sont souvent, dans celle-ci, par les faiblesses et les irrésolutions humaines.
Mais Balzac est vraiment réaliste parce qu'il sait voir
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très clairement ceriaines faces des hommes et des choses, et les reproduire en leur donnant un saisissant relief : il perçoit les premiers tels qu'ils sont, et les possède bien : il les fait évoluer au centre d'épisodes qui, sans ëli-e réels, sont si vraisemblables qu'ils deviennent identiques à la réalité.
Ëpris forlemenl du vrai, il le poursuivit toujours. Aussi devait-il être le grand agent de la réaction contre l'imaginaire ei le sentimental outrés. Les individualistes avaient prétendu incarner en leur moi toute l'humanité. Balzac leur oppose l'impassibilité et l'i m personnalité réalistes. Il proclame qu'étudier l'homme seulement dans ses sentiments et sa psychologie, c'est l'étudier de façon incomplète : il faut le surprendre aussi dans son corps el dans sa physiologie : il faut expliquer les caractères par le tempérament, les afilnilés, tes habitudes et le milieu. Par malheur, le systématique et le trop absolu sont les écueils dangereux de celte théorie.
Si nous en croyons le V" Melchior de Vogué, (le Boman rïisse) la part de Bahac, dans les origines du réalisme,serail surtout dans la muin-d'œuvre : r construction des grands ensembles où tous les matériaux se commandent, préparations héréditaires des tempéraments, inventaire des milieux et détermination de leur influence sur le caractère. » Quant à lui-même, Balzac est, au fond, un 'individualiste et ud fougueux idéaliste ; ses portraits sont glorifiés par sa vision intense ; son rôve les enfle et les exalte. Chez ses successeurs, au contraire, ils sont « exacts et tristes comme des signalements de police ji.
Pour bien saisir la différence fondamentale entre Balzac et
t.E nSALlSHE DE BALZAC (9»
les réalistes qui sont venusaprès lui, qui ont Iravatlléd'après sa méthode et repris ses procédés en les rapetissant, il faut, continue M. de Vogué, « remonter à la conception première des caractères. Comme l'auteur classique, Balzac se dit :
• Élanl donnée cette passion, quel homme me servira à l'incarner ?» — Les autres t'ont le raisonnement inverse : « Étant donné cet homme, quelles sont les passions dominantes qu'il subit. »
Il est bien certain que son œuvre produit l'illusion de la vie réelle, que ses acteurs ont. au plus haut degré, l'apparence de la nature ; mais il n'est pas moins certain qu'au lieu de copier avec servilité ce qu'il voil, il décrit son rêve. Ce rêve s'impose à nous comme la réalité, parce qu'il s'est oSerl à lui avec une telle précision de détails, qu'il lui a fait illusion à lui-même.
C'est là, dans son réalisme, la part d'abstraction et d'idéalisation signalée en passant tout à l'heure. Ici, encore, quelque chose le sépare des écrivains idéalistes et romantiques. C'est que ses personnages.mus par une seule passion, évoluent avec toutes les modifications, subissent toutes les influences que celle passion comporte dans la vie. Ces m odi fi cal ions, ces influences, les idéalistes, habitués h ne regarder que l'esprit et l'extra -matériel, les négligeaient lotalemenl. Son observation puissante a amené Balzac k devenir, lui, un créateur génial d'ëlres et d'ensembles.
Son réalisme éclate surtout dans la connaissance merveilleuse qu'il a des classes moyennes, l'inlelligence pénétrante et l'intuition — car il imagine autant qu'il voit et qu'il observe — des conditions nouvelles dans lesquelles se
présente la baiaille de l'existence, et dans lesquelles, par conséquent, ces classes montent à l'assaut des jouissances. A.U lieu de diriger ce réalisme, suivant les traditions de l'esprit français, vers le sarcasme et ta satire, il le pousse dans la voie du tragique.
Nous avons dit qu'on découvre enfin chez Balzac un . naturaliste.
Gela est vrai en ce sens que son amour du réel, quand il s'exagère, est tenté de négliger la psychologie pour la physiologie. Le romancier braque trop souvent alors son objectif sur les côtés bas de la nature humaine. H est <i naturaliste > parce qu'il aime l'homme pour lui-même, comme sujet. Il ne lui demande que de se manifester, fût-ce sous ses faces les moins nobles. Gomme le chirurgien, qui s'enthousiasme pour un ulcère épouvantable si le cas est " curieux, il s'exalte devant les beaux s sujets », sans s'inquiéter s'ils sont propres. Il décrit les choses laides telles qu'il les voit, crûment, sans ménager nos nerfs ni notre âme Enfoncé dans son travail scientifique, il ne rej;!arde, n'entend, ne comprend rien d'autre : l'ignoble et le bas, voilà pour lui de bons champs d'expérimentation. Ne fraie-t-il pas les chemins à M. E. Zola ?
En théorie, toutefois, ce naturalisme est encore loin de celui de l'école de Médan. C'est le « réalisme », au -sens dévoyé qu'a pris ce terme depuis les amplifications et les excès des disciples de Balzac.
A quelles idées générales obéissait le mattre dans la conception et l'exécution de ses romans ï
K Balzac a considéré l'homme comme formant une seule
LE RËALISHE DE BALZAC Ul
famille, el, à travers la variété des individus, il a mainlenu le caractère constant de la race (I). » Il s'inspire des théories de M. Geoffroy S'-Hilaire, sur l'humanilé comparée à l'animalité. Tous les hommes se ressemblent, comme un animal d'une efpÈce ressemble à un animal d'une autre espèce. Les hommes sont aussi divisés en n espèces >. Celles-ci différent suivant le milieu' social où elles se développent. Un campagnard n'est pas un provincial, lequel est autre- qu'un parisien. Balzac nous analysera donc les passions humaines d'après celte classitication. Il décrira l'avarice chez le Parisien, chez le provincial, chez le rustique. De plus, il envisagera l'avariée du grand seigneur, du bourgeois, du « périt peuple », dans chacun des trois groupes.
Quant aux femmes, il les prend pour des êtres psychoiogiqaement tout à fait différents des hommes, tandis que la femelle est, phystologiquemenl, pareille au mâle. L'homme est donc regardé par lui comme faisant partie d'une espèce sociale. Dans la femme, il ne voit parfois « qu'un être flottant qui n'appartient en propre à aucune espèce n, selon l'expression de Paul Albert.
Se posant en facede l'homme, Balzac l'estimeHuneforceB.
Il tient cette force pour libre, sans entraves. La folie même, les plus tristes vices, il les exalte, ils acquièrent sous sa plume je ne sais quelle grandeur tragique et
(1) M. P. HoHiLLOT. Le Roynan en France depuis 1600 jutgu'd nos jours. Voir aussi dans les Essais (le Taine l'étude sur Etalzac
redoutable. Dans l'épopée Irkimphale de la passion, qu'il réalise, il enlève à son sujet la direction du libre arbitre : rbomme n'est plus poussé que par les condilioas physiologiques de sa nature.
En résumé, c'est une brute qui n'a que des iuslincts etdes appétits, et qu'il faut maintenir sous unjoug de fer. Voilà le motif pour lequel Balzac, qui ne considère la société que dans le présent et sans tenir compte des progrès réalisés sur des âges plus barbares, est partisan de l'ancien r^ime. Il connaît fort mal celui-ci, mais il lui parait avoir atteint l'idéal de l'autocratie absolue. Comme, d'autre part, le catholicisme l'éunit l'ensemble des dogmes et des préceptes les plus propres à dompter les mouvements de l'homme, Balzac est aussi défenseur du catholicisme : « J'écris, ditil, à la lueur de deux vérités éternelles, la Beltgton et la Monarchie. "
Voilà le fond de ses idées sur l'homme. Que pense-t-îl de la société ?
Le monde qu'il retrace est mené par l'intérêt et la passion, en un mot, par Végoîsme. La morale y est représentée par les convenances et les Ifts. Tout le ressort de la vie sociale, le jeu de la Comédie humaine, consiste dans la lutte des instincts, de, la ruse et 'de l'audace, contre cette double barrière. Cette vue le conduit au plus noir, pessimisme :
e Quelque mal que l'on le dise du monde s, s'écrie, dans le Père Goriot, Rasiignac — un de ses héros — « crois-le : il n'y a pas de Juvénal qui puisse en peindre l'horreur couverte d"or et de pierreries ».
Et les personnages de Balzac répëlenl et exagèrcnl cette note : ils sont au suprâme degré désenchantants.
La source de celte tendance est dans la désillusion. Ce pessimisme a une base scientifique. Il est raisonné. Ce n'est plus celui de Bené, qui vient d'une exaspéraiion de la sensibilité el de l'orgueil dans l'individualisme. L'auteur du Père Goriot juge l'existence laide etc'eslp(»up lui un plaisir, ■ haineux et douloureux à la fols, de flétrir, par des mots crus et de sceptiques tirades, les rêves qui nous la feraient paraître belle el pure.
Philosophe amer et trisle, il manque d'idéal dans la conception de la vie, ou plutôt il place cet idéal dans la découverte et la dissection de hideuses maladies morales.
Ou'est-ce donc qui l'a amené à ce pessimisme ? Son tempérament, qui lui a fait peindi-e, non des individualités, mais des ensembles, c'est-à-dire, « la société « ; celle-ci fait paraître l'homme'sous ses plus vilains aspects, parce que, ce qui frappe s«rl©;ul chez elle, c'est la lutte pour la vie, « tke struggle jht- life ». Or, la lutte pour la vie développe et fait monter au jour toutes les mauvaises passions, les convoitises et les haivi|s. Balzac a vu toutes les conditions au milieu desquelles, dans l'exislence moderne, l'universel appétit de l'or el de la volupté se déchaîne, et ces conditions sont affreuses, en vérité : mais ses tendances brutales el violentes l'ont poussé à les grossir et à les enlaidir encore,
A son avis, le romancier peut tout décrire. 11 ne doit reculer devant rien : il se complaît en des tableaux sensuels, qu'il force pour arriver à l'effet. Sceptique, inquiet et raffiné, il se meut à l'aise au milieu de toutes les i-oueries
lU LE RËALISHË DE BALZAC
du vice. Il est le peintre indépendant par excellence. 11 a cependant abouti, malgré ses intentions, el en raison même de son talent d'observation, à une fort maladroite ajKilogic de la hauie aristocratie. Malgré sa haine et son mépris pour la bourgeoisie, c'est la boui^eoisie qu'il excelle à mettre en scène.
On lui découvre une autre faiblesse, et celle-ci se rattache aux théories romantiques. C'est sa croyance à la loi des contraires régissant le monde et déterminant les mouvements du cœur humain.
Elle le fait tomber dans le goût de l'a»lithèsf, qui est nn dogme romantique. D'après Balzac, les courtisanes ont toutes le désir obstiné, au cours des plus basses débauches, d'aimer purement, idéalement. Les honnêtes femmes, au contraire, surtout celles que l'éducation et le milieu contiennent dans la vertu, ont un irrésistible entraînement vers les troubles de l'amour sensuel. Partant de là, nous observons que ses femmes pei^dues gardent toutes dans l'âme une tendresse romanesque, tandis que ses grandes dames présentent, dans leurs amours , un cOté orageux et impur.
Sur d'autres terrains, il recouvre tout son génie. Il a réussi à introduire dans le roman cet élément, tout neuf : alors, de la science des choses, des milieux expliquant l'existence, complétant les physionomies, permeilant de reconsliluer une époque à l'aide de ses mœurs générales. Sur ce point, il a été merveilleux. Il a bien compris aussi le rOie que doit avoir la femme dans la société moderne; mais où il reste maître, c'est dans la création des tyi>es.
Pour arriver k l'effet de vérité et de relief qu'il y réalise.
il part d'un principe. Obéissant à sa philosophie fataliste, il voit tout homme poussé par une seule passion. Ses héros sont bâtis d'une pièce. Un autre artiste, trop occupé de tout rameuer à la peinture de cette passion unique, n'envisagerail qu'elle dans l'homme et, négligeant les notes accessoires qui parachèvent une physionomie, la fausserait. Balzac n'oublie nul trait, n'en perd aucun. Sans doute, son principe l'oblige a ne buriner que des types génériques, qui incarnent un vice ou un instinct, et il ne réussit guère les caractères complexes et composites. Mais, dans les contours des premiers, il atteint des effets de puissance siupéfianis. Les preuves abondent dans son œuvre (i).
Parisien d'éducation, ayant vécu, lutté, souffert dans la fournaise parisienne où toutes les ambitions, toutes les ' passions, tous les vices viennent aboutir, Balzac avait pu rassembler les dossiers les plus complets sur Paris, et en faire la base de sa Comédie humaine. II est, nous le savons, le principal de nos manieurs de documents. Des séjours fréquents et prolongés en province lui avaient permis de pénétrer aussi l'ame provinciale et de trouver là le véritable terrain de son génie.
II a regardé les hommes, les femmes, les choses. II a
(I) Il est impossible, étant donné le cadre de notre travail, d'entrer ici dans le détail. L'élude de Taine sur Balzac, les Essais et les Nouveaux Essais, de U. P. Fiat, les travaux tla vicomte de Spoelbcrcb de Lovenjoul i^onl, pour le curieux et le letiré, remplis de renseignements dans ce sens.
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ramené k des cadres généraux tous les caractères, tous les types rcuconirés, et les a reliés entre eux. De là, la grande division de son œuvre en séries de Stènes :
1* ScfiNES DE LA VIE PRIVÉE : Modestt Mtgnon, etc.
2° Scènes de la vie de province : Eugénie Grandet, etc.
3° ScËNES DELA VIE PARISIENNE: Les Poreiifs pauvres,elc.
i" ScËNES DE LA VIE POLITIQUE : Uiie Téttébreuse Affaire, etc.
5° Scènes de la vie militaire : Les Chouans, etc.
6" ScËNES DE LA VIE DE CAMPAGNE : Les PaysOtts, etc.
1" Ëtudes philosophiques : La Peau de chagrin, etc.
8* Études analytiques : La Physiologie du mariage, etc.
Malgré ses défauts, cet ensemble, qui constitue la Comédie humaine, est un cycle absolument unique. Balzac a su y condenser les goûts et les aspirations de son temps sans faire de personnalités i-éelles : c'est là la première originalité de sou œuvi-e, et le secret en semble perdu aujourd'hui, où nous voyons tout roman de types et de mœurs se confondre avec le roman « à clef ».
Dans la Comédie humaine, c'est la vie sous la Restauralion qu'il a reproduite. Les tableaux du grand monde sont véridiqucs, comme nous l'avons déjà remarqué, mais le petit aussi y est merveilleusement décrit, avec la noblesse de ses humbles joies, ce qui est la poésie du réalisme.
On peut regretter, dans le développement des romans qui composent la Comédie, des longueurs et des minuties, l'abus du raisonnement et de la dissertation. Cependant, Balzac, à travers cetle prolixité, poursuit un but : il veut, grâce a ces détails longs et précis, faire pénétrer le lecteur
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dans UD milieu réel. Avouons qu'il y réussit le plus souvent. Son plan parait fort el la trame, dont il est tissu, serrée. Hais ses inlrigues sont quelquefois compliquées et se rapprochent, à l'occasion, des intrigues du roman-feuilleton.
Et puis, il manque, ici encore, de proportion et de goût, il ne sait sufBsamment exclure l'artificiel de ses agencements.
Redisons donc que, pour le trouver tout h fait supérieur, il faut méditer ses caractères et ses portraits.
Comme les personnages qu'il met en scène reparaissent presque toujours dans plusieurs romans, nous nous familiarisons avec eux, nous reconstituons l'âme et l'existence de chacun, nous nous faisons, une juste idée de ce qu'ils sont, el nous constatons pourquoi ils sont tels. Aussi ses types sont-ils demeurés classiques. Qui ne connaît le Père "^ Goriot, Grandet, Gobseck, Nucîngen, Vautrin, Gaudissart, Raslignac, Rubempré, le baron Bulot, le cousin Pons, M. et M"" Cibot, etc. ? Qui n'a dans l'esprit ses avares, ses hommes d'argent; ses déclassés, ses parvenus, se&-coquins du grand et du bas monde, ses mondains paillards et roués, ses coquettes, ses bourgeois imbéciles et solennels?...
Tous ces portraits sont vivants, parce qu'ils sont scrupuleusement observés. Mais leur ensemble n'est pas moins vivant, parce que Balzac sait faire jaillir des groupes sociaux une vérité générale, composée d'une foule de vérités particulières. Or, ces tableaux, pris sur le vif et enchaînés logiquement au lieu d'être inventés à plaisir, voilà ce que nul n'a réali.sé comme lui. Malheureusement l'ennui el la fatigue naissent parfois de ces descriptions
inlerininables, de celte dîsseclion patiente, aux prix desquelles il obtient le relief el le naturel. Si la description et Vanatyse sont les côtés brillants, de son génie, sachons-en . reconnaître les taras. Disons franchement que ses portraits sont démesurés quand il dépeint, par exemple, un visage jusqu'à sa dernière verrue el celle-ci jusqu'au dernier poil follet qui l'agrémenle, el notons que ce défaut se retrouve dans ses études de paysages, ses peintures de quartiers urbains, de maisons, d'appartemenis.
Comment arrivait-il à celle réalité et à ceUe fidélité surprenante que nous avons admirées chez lui ?
Balzac s'enivrait de son œuvre. Le mot est de Taine. Il entrait dans ses pei-sonuages, il en subissait l'obsession et la hantise... Grâce à une étonnante faculté d'assimilation, il se transportait en eux, ne les quillail pas, en parlait autour de lui comme d'ôlres réels et, certainement, ils l'intéressaienl davantage que ne faisaient ceux-ci. Vivant toujours ù côté d'eux, il parvenait â tes poser si merveilleusement en pied, qu'un seul mot, placé par lui dans la bouche d'un de ses héros, peignait et rappelait celui-ci [oui entier. On n'a jamais dépassé une telle sincérité de conception ni une telle exactitude descriptive.
Cependant nous savons qu'il n'a pas réussi avec un égal bonheur tous les lypes. Ceux qu'il rend lé mieux, ce sont ceux des gens à passion unique et entière, des gens tout d'une venue, qui ont un vice qui les tient et les opprime. Ses banquiers avares et cupides, ses vieus libertins, ses déclassés ambitieux et criminels, ses hommes à profession spéciale el envahissante de leur personnalité.
artistes, gens de lettres, journalistes, sont burinés jusqu'aux dernières lignes, analysés jusqu'en leurs notes les plus subtiles.
Il saisit aussi très bien les petits bourgeois et les figures populaires, parce qu'il est naturaliste et que ces Sgures se rapprochent le plus de la nature. Si ses gens du monde sont rarement c ratés >, ses hommes vertueux et honnêtes présentent souvent quelque c6lé caricatural et niais. On en a cherché le motif, qui est exclusif de tout parti pris chez Balzac. Au milieu de la grande lutte sociale, parmi les conllils des instincts et des appétits, entourés de ruses et d'expédients, ces hommes semblent un peu dupes : inconsciemment, le pinceau du peintre souligne cette duperie ou celte apparente niaiserie. Dès lors, les êtres naïfs, faibles, indécis, deviennent des silhouettes faloties et sans relief. D'ailleurs, pour Balzac, la vertu n'est le plus souvent que la résultante d'une habitude ou d'une passion : vanité, calcul, orgueil. Par un effet d'optique qu'il ne sait éviter, les gens vertueux lui apparaissent avec des traits de maniaques.
Quant aux femmes, malgré le charme puissant de créatures comme Eugénie Grandet, Ursule Mirouët, etc., le Daturel féminin lui échappe parfois dans tout ce qui louche au gotlt, au lact, dans sa finesse nerveuse, ses nuances délicates et composites, sa réserve innée. Ses jeunes filles chastes et pures sont insignifiantes; il les décrit avec une réthorique qui tombe dans le jai^on et le pathos . conventionnel, il les montre exagérées dans leur pruderie, mais, tout de suite après, d'une vulgarité qui déroute, ou
IM Li: RÉALISME DE BALZAC
hantées par une inattendue concupiscence d'imagination. Elles exercent une mystérieuse attirance, sans avoir la Ti^ie pudeur. Comme ii est préoccupé de curiosité scientifique et qu'il ne croit pas à la vertu féminine, ses h^oînes sont précieuses, habiles en amour, rusées et perverses. Elles ne sont que par exception complètement chastes.
Hais il excelle à fouiller les rouées, les voluptueuses, et les courtisanes que sa nature brutale, son goâl de la tare physiologique, le prédisposaient â comprendre mieux, on les u bas bleus i, dont son ironie cruelle lui fait surprendre du f»%mier coup tout le ridicule. N'oublions pas, enSn, que c'est surtout la fameuse femme de trente atu qui, dans l'ordre de l'amour féminin et du roman intime, estsa principale innovation. C'est elle qu'il a aimée et glorifiée.
Dans l'évolution des genres, le fond même n'est pas tout et la forme a son importance. Les historiens de la littérature sont généralement d'accord pour discuter le style de Balzac. Ce style est comme son art : vigoureux et coloré, mais d'une saveur violente, trouble, alourdi de science et de phraséologie, nébuleux, plein de tâtonnements et de retouches, exubérant au détriment de la rectitude et de la décision. Il est souvent incorrect, verse dans le trivial et le mauvais goût, l'entortillé et le diffus. Balzac s'est plaint toute sa vie des difSculiés qu'il éprouvait à « écrire », Sa coiTespondance reflète à chaque instant ses tourments. Aussi la n^ligence lui est inconnue, nul style n'étant plus travaillé que le sien.
Il en résulte, pour celui-ci, un relief pictural et puissant.
LE RËA^LISME UE BALZAC ISI
Balzac s'est efforcé de plier la )an{;ue romantique, pillo- v' resque et toute en dehors, â l'expression du réalisme.
Quand sa pensée est obscurcie de pbilosophlsme ou de science, sa phrase devient étouffée et surcharjjée. Quand TéCTivain se perd dans ses énumérations et ses descriptions, son style se fait fatigant et prolixe. Hais il prend des revanches. Alors, it est riche, musculeus, neuf ; il a des ^louissemenis qui transportent ; il réalise la vision géniale de l'artiste. Suivant que ce dernier évoque un tableau sensuel et ardent ou qu'il narre une scène tragique, sa plume se fait chatouilleuse, selon l'expression de Sainte-Beuve, dissolvante, d'une t corruption asiaiique », OAi rapide, nerveuse, enlevée, pleine de verve et de diable au corps.
Tel s'impose cegénie, lourd et nuageux par essence, mais auquel sa force, .ia volonté et un travail intense eurent communiquer une singulière grandeur et d'invincibles élans. Nature riche, copieuse, opulente, pleine de types, d'idées et d'invention, mais incapable de se dominer, elle nous apparaît vulgaire et pénétrante â la fois, grossière et subtile, amie du paradoxe excessif, éprise d'une philosophie plus pédante qu'avisée et d'une science plus encombrante que nette, dépourvue de finesse et du tact des nuances.
En religion, Bal7.ac fui panthéiste et très superficiellement spiritualisle ; en morale, il se montra toujours d'une sensualité indifférente ; en politique, partisan du pouvoir absolu, aristocrate au plus haut degré.
Son action sur son époque tint à des causes où son génie n'intervint pas seul. Apologiste de la puissance, il
Il» LE RÉALISME DE BALZAC
a flallé te gotll de l'homnie pour tout ce qui est fori ou «xtraordlnaire ; peinire de la volupté, il a caressé ce pen- ■chant et séduit les femmes comme les jeunes gens; remueur de tous les trésors de Golconde, il a exacerbé cette fièvre de l'or qui brflle le sang de nos contemporains après avoir brûlé celui de nos pères.
La Comédie humaine, monumenl désormais hors de pair malgré ses faiblesses, fil la fortune du genre, et détermina la durable évolution réaliste. Les héros de Bahac furent discutés, imités, mimés par le monde môme que le romancier avait copié. L'auteur de la Comédie humaine a laissé sa trace dans tout ce qui lui a succédé. C'est sa mélbode qui préserva G. Sand de l'abus du romanesque et l'amena à voir la réalité. Colnctdaul avec l'élévation de la petite bourgeoisie professionnelle, son œuvre a introduit dans le roman la description et la préoccupation des métiers les plus divers. Son réalisme a développé l'observation des mœurs, la peinture des forces sociales sous tous leurs aspects. Hais il a engendré cette malheureuse descendance d'écrivains qui ont cru que le réalisme était la peinture des exceptions honteuses ou sinistres de l'humanité, et qui, sous prétexte de vérité, se sont abaissés à la scatologie «t à la pornographie.
LES HËRITIERS DE BALZAC IVS