P. MORILLOT
ments parmi lesquels il les jelait semblaienl, à plusieurs, fantaisistes et artificiels ; son esthétique était trop en décor. D'autre part, l'art ^troil et servile de Champfleury répugnait.
Matlame Bovary parut. Sur divers points, le réalisme s'y rétrécissait en s'esagérant, mais, portant toute l'œuvre, une magique splendeur de forme s'y révélait.
Certainement le début en était assez lourd. Conformément à la théorie réaliste, le sujet (l'adultëi'e boui^eois et , la peinture des ravages que peut entraîner une éducation f non appropriée au milieu où l'on doit vivre) s'imposait | triste et repoussant. Les personnages l'étaienl aussi. Emma n'inspire qu'une pitié relative et elle a des cdlés ignobles. Bovary est un soi, le curé, un rustique mal ■ dégrossi, Rodolphe, un fat imbécile, Homais, un chefd'œuvre d'idiotisme.
L'intrigue laissait le le(jleur froid, tandis que rien ne le transportait comme la vérité des scènes et des détails, les tableaux achevés et criants de réalité : le Comice agricole d'Yonville, l'empoisonnement d'Emma, les conversations du curé avec Uoraais, la noce villageoise, le navrant et banal enterrement de l'héroïne, etc.
Avec tous ses éléments réels, l'étude n'en avait pas moins une portée fausse, puisqu'elle réduisait la société, la provvœe si l'on veut, à une collection de niais et de crétins. L'idée fixe de Flaubert y surgissait : toujours la disproportion entre le rêve et l'esistence. Tout le malheur : d'Emma Bovary vient de ses élans vers un monde supérieur à celui où elle doit passer sa vie. A c6té d'elle
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.s'agitent les autres personnages, doni chaciîn est un type, c'est-à-dire le résumé d'une série d'êtres appartenant au même ordre intellect uel.
Madame Bovary est d'une remarquable unité. Commo l'a bien observé un critique, elle est n brutale mais non immorale, parce qu'il y a en elle une ainère dérision de toutes les extravagances romanesques » . II faut toulefois réserver et flétrir quelques incidents révoltants à plaisir.
Résumons-nous : ce qni fera à jamais la valeur de Madame Bovary, c'^ljonèxactiludcdocUBlfintaire, Toute l'existence de piovince dans ce qu'elle a de mesquin, tous ses types, dans leur niaiserie solennelle et leur inconsciente sottise, y sont dâfinitivement fixés. Et, chose curieuse, s'ils nous paraissent à première vue caricaturaux, il suffit de les étudier et de se souvenir pour en saisir la profonde vérité : l'impression de fausseté et d'exagération vient de ce qu'ils sont réunis, sans se trouver, comme dans la vie, mêlés aux êtres intelligents et nobles.
On doit admirer aussi la juste appropriation de ces types à leur milieu. Homais ne serait pas Homais ailleurs qu'en sa petite ville provinciale ; pour que Madame Bovary, avec ses aspirations, la finesse de ses sens, sa lente dépravation, devint ce qu'elle devient, elle devait être entourée comme elle l'est. Seule, entre toutes les créatures qui Tavoisinent, elle a dans sa psychologie quelque chose de romanesque, grâce à quoi elle nous intéresse plus que les autres. Elle est la figure centrale du roman, parce que sa sensibilité, unie à sa prétention et à sa sottise, met dans sa ^nature un alliage de finesse caractéristique et de rareté.
La valear i;énérale de l'ouvrage découle enfin de son dévetoppemenl judicieux, de la verve sarcasLique qui t'anime, de l'adresse exceptionnelle avec laquelle Flaubert fait converger vers un point unique, (l'analyse et la destinée d'Emma Bovary) tous les détails dont fourmille le roman, et les adapte si exactement à ce but, qu'ils ne pourraient convenir à nul autre et que l'elTet ne serait pas atteint . par des détails différents. Flaubei-t ne rencontrera qu'une fois un sujet si conforme à ses facultés et à ses procédés. Aussi n'a-l-il fait qu'un chef-d'œuvre : Madame Bovary. Mais il a, par ce chef-d'œuvre, largement coopéré à l'évolution du roman au xix' siècle.