‹ Le roman en France pendant le XIXe siècleChapitre 49 sur 93 · GEORGE 8AN0 ET LE ROUAN IDÉALISTE · texte numérisé non relu

GEORGE 8AN0 ET LE ROUAN IDÉALISTE

George Sand

Le roman intime et personnel qui s'était épanoui au début de ce siècle, un moment éclipsé par la vogue des récils historiques, n'avait point disparu durant la période romantique. Nous l'avons vu à propos de Lamartine, Sainte-Beuve, Musset, etc. A l'heure môme où la réalité triomphe avec Balzac, G. Sand arrive pour donner un nouvel élan à l'inspiration lyrique. Ainsi la tradition de la Nouvelle Hélolse, après une brillanle ean-ière, est reprise par l'auteur de Valentîne et de Lélia. Poursuivons, dans son œnvre, l'examen de cette évolution, parallèle à celle du réalisme, et caractérisée par une prédominance de l'imagination sur l'observation.

Eu eflel, c'est parce que les romans de G. Sand sont surtout des ouvrages d'imagination, qu'ils personiiifient le cOté idéaliste du genre. L'auteur de Lélia n'observe pas, au préalable, les èlres et les choses, en vue de les faire mouvoir dans un décor romanesque ; elle détermine avant tout son cadre et dispose ensuite ses sites et ses héros pour les adapter à sa thèse. Aussi, conformément â l'essence du roman personnel, le seul tjtpe qu'elle ait réellement créé, c'est celui qui la reproduit elle-même : la femme raisonneuse et exaltée.

ET LE nOHAM IDÉALISTE 173

George Sand — de son vrai nom Aurorç Dupin — fut, comme Madame de Slaël, fort mal mariée et vécut séparée de son mari, le baron Dudevant. Douée d'une nature foncièrement bonne et calme, indolente et môme passive, elle avait, d'autre part, t'imaginatiou passionnée et ardente, prompte à l'exaltation et à l'em portement. Elle fut élevéç ' dans le Berri, dont elle nous a tracéd'inoubliables paysages. Après une phase de dévotion, développée sans doute au couvent où elle fit quelque séjour, G. Sand devint incrédule et indépendante. Celte organisation mi-partie, — formée d'un tempérament plutôt froid et d'une Imaginative romanesque â l'excès — aimante, cbaleureuse, mais versatile, peu réglée et dominée par des impressions fugitives, se vit encore poussée dans le sens de l'incrédulilé par les conseils de la vollairienne Madame Dupin. L'action de celle-ci, grand'mère d'Aurore, fut d'autant plus considérable que la jeune fille subissant toutes les influences d'autrni, avait une tendance plus accentuée à l'assimilation.

Joignez-y les premières lectures du futur auteur de Lélia. Il a dévoré les peintures enflammées de Chateaubriand, les sophismes prestigieux de Rousseau, les élans lyriques de Byron. Son talent procédera donc de ces écrivains, mais l'inspiration personnelle interviendra, heureusement, pour donner l'originalité à.cet amas de matériaux recueillis, la vie à cet assemblage de matières inertes.

Ainsi formée, Georçe Sand fut avant tout une lyrique. ^ Le bon sens, contrepoids de cette imagination flambante, n'apparut guère qu'en ses dernières œuvres, celles précisément où elle reproduit, avec tant d'art et d'exactitude, les

scènes nisriquQS et les paysages lesplus vivanisdu Berrî. Cent aussi dans ces derniers romans, ta Mare au diable, la Petite Fadetle, Fraufois te Cliampi, M^"^ la Quintitiie, le Marquis de VUlemer, etc. que l'ascendant de Balzac

V s*accusc davantage. Un goût éclairé de la réalité vient y tempérer le feu du romanesque. Hais remarquons que ■ l'exemple de l'auteur d'Eugénie Grandet, s'il l'amena à observer, n'éteignit point son idéalisme, l'imagination pré-

/ valant toujours chez elle. Le monde qu'elle peint est vrai, mais il est arratigé et mis à son point de vue. Elle l'aperçoit à travers sa nature généreuse, spiritnalisteetoptimisle. Ses héros sont (ails de tous les éléments qui composent les êlre.s réels, mais il leur manque quelque chose pour paraître eux-mêmes absolument réels. L'illusion domine toujours. Même quand George Sand décrit la nature, qu'elle aime avec passion, elle ne peut s'empêcher de l'embellir. Le

/ charme exquis de ses paysages ne vient-il pas de ce

\ mélange de vérité et d'idéalisation î

Elle restera, quels que soient ses défauts, un des grands romanciers du siècle : c'est, par excellence, un malim dans cet art spécial de « faire du -roman », maître fécond et habile, dont l'esprit, orienté naturellement vers lafïciion, ne voyait pour ainsi dire tous les événements de la vie qua comme des sujets d'aventures imaginaires.

George Sand a su condenser l'âme française dans une œuvre gigantesque. Elle continue la tradition du roman à idées ot se rattache, avons-nous dit, à Jean-Jacquesà travers M"" ife Slaél. Gomme l'auteur de la Nouvelle Héloise, elle déclara sacrées et inviolables toutes les tendances de la

ET LE KOMAN IDl^ALISTE 17S

nalurehiimaine: elle prêcha le droil souverain de la passion^ Ëiisant de ramour une sorte de divinité, source de toute vertu et de tout bonheur. Elle visa dans ses écrite, [spécialement dans ceux qui sont de sa première manière), .â montrer les entpatnements du cœur supérieurs aux lois divines et humaines, supérieurs à la volonté comme à la morale. Elle se fuie poète de l'indépendance. C'est en cela qu'elle se sépare de M"" de Staël. Celle-ci voulut bien décrire les effets désastreux des préjugés et des conventions du monde, prouver combien, par eux, la femme est placée dans une situation inférieure à celle de l'homme, enseigner le mépris du a qu'en dira-t-on » et l'émancipation de son .sexe : mais elle s'arrôla, respectueuse, devant l'ordre moral. Elle n'alla jamais, comme le fil G. Sand, jusqu'à idéaliser l'adultère.

Notre auteur, et ceci est important, ne fut pas de ces écrivains qui dirigent Topinion. mais bien de ceux qui la suivent. Voir, sentir et rendre, telles étaient ses facultés primordiales. De 1830 à 1860, son œuvre reflète les mouvements (les idées et les fluctuations des esprits. Outre sa personnalilé, qu'elle y mit abondamment, nous pouvons trouver dans celte œuvre l'histoire du temps, ta vie et les pensées de sa génération, reproduites dans leur succession et avec leur vrai caractère. Tour à tour elle a plaidé les causes les plus diverses et parfois les plus contraires. Elle arrive en 1830 et, déjà, elle traduit bien ce qu'il y avait alors dans les Imes d'impatience et d'ardeur, d'inquiétude et de révolte. Mais, par-dessus ces tourments, il courait un souffle généreux, un élan'omporlé vers l'Art et la Beauté.

176 tiEODGË 8AND

Hanté d'un besoin d'idéalisme, l'auteur d'tniiiana fit son culte de ces divinités nouvelles.

En 1830 le romantisme était à son apogée. G. Sand n'échappa pas à l'effervescence générale. Elle alliait, dans sa nature, le génie classique, par son amour de la clarté, de la limpidité jaillissante, au génie romantique qui lai donnait la couleur, l'éclat et la vie. Elle était à la fois fongueuse ei raisonnée.

On retrouve partout celte dualité de son talent. Il s'en faut que cet illogisme, qui passe dans ses théories, enlève à ses récits tout cachet malsain. G. Sand trouble assurément l'esprit plus que les sens, parce qu'elle est de feu pour les idées, que d'ailleurs elle conçoit difficilement. Mais quelle chaleur dans ses thèses ! Quelle frénésie dans ses apologies du suicide, de l'adultère, des hardiesses morales et des audaces politiques, en un mot de l'indépendance absolue !

Dans l'ordre littéraire, l'auteur de Lélia a voulu chanter Nglogue humaine, tout en peignant les mœnrs et les passions contemporaines, comme, d'après les mêmes éléments, Balzac voulut reproduire la Comédie humaine.

Celte poésie intense qu'elle jette sur l'ivresse de l'amour fait le grand danger de ses romans. Elle dégoûte de l'existence réelle, elle entr'ouvre aux r^ards de ses lecteurs d'illusoires horizons de bonheur et de gloire. Son prisme féerique fait paraître ses tableaux irrésistibles, et les revers de la médaille, les ombres du paysage, les cOtés laids et douloureux de la chair, les remords, tout ce qui déchire ce voile séduisant, reste caché. George Sand n'abaisse

Page 1