‹ Le roman en France pendant le XIXe siècleChapitre 59 sur 93 · ET LE ROHAN IDËALISTE · texte numérisé non relu

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aux conditions extérieures qui enlogrent les héros d'Oclavo Feuillet : il se rnÈle à loute leur psychologie.

En éludlaiil ces types, nous nous rendons compte de la deslinée, des joies et des douleurs qui forment le lot des créatures sentimentales. Ils sont idéalement chrétiens et religieux ; leur désiiiiéressement et leur esprit de sacrifice ont, dans ce sens, des allures conventionnelles : ils aiment avec exaltation, j'ai à peine besoin de le dire, mais ils ont, de plus, un goût du danger, de la bravade et une curiosité du péril, qui sont tout ce qu'il y a de plus romanesque. Celte nature particulière les aide à supporter vaillamment, pour l'auréole poéti{]ue qui les couronne, les souffrances, la misère, et jusqu'à la sujétion la plus dure. Il est vrai qu'Octave Feuillet, qui connaît son public, prend soin de ne leur infliger que des misères « finissant bien », ni ravalantes, ni répugnantes. Maxime Odiot est torturé par la faim, mais il l'apaise avec des feuilles de rosiers et de jasmins Cueillies dans le jardin du Luxembourg. Et puis, il ne s'appelle pas Maxime Odiot, mais le marquis de Chancey d'Hauterive, et sa pauvreté lui a laissé quelques billets de mille francs, cachés je ne sais où, mais qui deviendront des millions.

Les vertus que pratiquent ces personnages sont des vertus chevaleresques : l'honneur et le point d'honneur (car le bas et le vil sont au pdie opposé de l'idéalisme], le mysticisme religieux, la générosité, le détachement et le mépris de l'or. Enfin, si tous ces récits ont, en général, un dénouement triste, c'est parce que le malheur est encore d'essence romanesque... D'autres fois, ils se terminent le mieux du

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mOQdc, cl c'est précisémeni dans le cas où l'issue, suivant le cours des choses, en eUl élé mauvaise. Maxime ne se fait aucun mal en se pnScipiiani du haut du donjon, mais il eût pu se tuer ; c'est miracle qu'il ne se soit pas noyé en repêchant le mouchoir de Marguerite, tombé dans la rivière. On pourrait multiplier les exemples.

Cette première manière du rom.incier, qui se rapproche en vérité beaucoup des romans de chevalerie par la subtilité raffinée des sentiments et la fougue audacieuse de l'imagination, recèle un grand charme de demi-teinte. Je viens de dire ce qu'elle présente de forcé el de chimérique. Ces aventures aux détails si émouvants, frappant si fort l'esprit, remplies d'une si mystérieuse séduction, ne supportent que rarement l'analyse. Cela est bien vrai, mais que nous nous laissons facilement bercer par l'illusion qui nous embellit l'existence et nous triche sur ses chagrins ! Or, jamais Feuillet n'eût une entente plus optimiste de la vie que durant cette phase de son talent.

A partir de M. de Camors, nous voyons la réalité assombrir un peu cet optimisme, communiquer â l'invention des teintes plus tragiques, enlever aux héros quelques perfections classiques el aux péripéties quelquarbitraire. Mais le concept de l'écrivain demeure romanesque : il continue à représenter l'homme supérieur à ce qu'il est le plus souvent parmi nous, par opposition aux réalistes qui, sysiéraaliquemenl, le peignent inf-^rieur.

Octave Feuillet choisit uniquement ses .acteurs dans la classe sociale où doivent se rencontrer les délicatesses du cœur et des manières jointes au culte de l'déal et du point

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d'honneur : la vieille société française. Tous ses romans ont ce inonde là pour théâlre. Tous leurs acteurs sont de gi-anderace aulheittique, nobles depuis longtemps et portent de ces noms à féodale allure dont la iranscriplion empiète sur les marges dans les registres de l'Élat-civil. Si l'un d'eux, par hasard, ne compte pas seize quartiers, tenez pour certain qu'il est altiste eu vue, homme de génie, célébrité littéraire ou savante. Ils sont d'ailleurs bien développés, quoique poncivement. Le conteur réussit à nous esquisser leur extérieur ; il nous fait saisir, de plus, leurs façons de pailcr, de sentir, de juger. 11 semble que lui-même soit né comme un Lange d'Ardennes de Camors, et, dans les situations les plus épineuses à interpréter, il n'y a pas un grand seigneur mondain qui no souhaiterait s'en tirer comrae font les héros de notre romancier. 11 a voulu Ôtre le peintre do l'arislocralic française : dans un sens restreint, il y a réussi. Il ne songe guère, en écrivant, à rendie one image exacte de la vi« contemporaine : il vise à donner ila « bonne compagnie » une copie faite d'après elle, mais embellie- Elle s'y voit, en effet, et la voilà qui s'écrie ; ' « Combien ce portrait est ressemblant ! n

Ce système produit une conséquence fâcheuse. C'est que le cadre et les épisodes de ces romans, étant uniformes, ont vieilli ; de môme, les geus qui y évoluent ont quelque chose de banal et de convenu. Ils sont trop parfaits vraiment. Ils ont toutes les vertus mondaines qui scintillent, toutes les pei-fections physiques des èlres de choix. Non seulement ils prennent, avec une aisance extraordinaire, le parti le plus héroïque, en toute circonstance, non seule-

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ment ils ont des natures d'élile, mais ils le savenl trop el ils ne nous laissent pas ijjnor'îr qu'ils le Navenl. C'est iâ un défaut déplaisant. Du resie, il n'y a pas beaucoup de manières d'èlre le courage même, la franchise même, l'héroïsme en personne : il y a peu de variantes possibles dans les modes de prouver qu'on est le meilleur tireur à l'épée, le valseur le plus aisâ, le cavalier le mieux slylé, le joueur de u tennis n le plus dégourdi... Cette préoccupation chez l'écrivain de soigner l'aspect élégant et la dislinclion jusque dans les derniers détails, nous fait paraître identiques les décors de ses nouvelles. Cela fatigue cl détruirait l'intérêt, si Feuillet ne prenait sa revanche par une trouvaille qui est sa vraie originalité. Indiquons-là rapidement.

Le plus romanesque des sentiments, c'est l'amour. L'amour est le principe de tous les récits dont nous nous occupons en ce moment : il les domine et les résume. Eh bien ! ce que l'auieur de Sibylle sut parfailemenl faire ressortir, c'est que, sous l'é^'orce de ces organisations policées, sous l'apparence froide, .sous la tenue parfaite de ces mondains, l'amour peut surgir avec ses fièvres terribles et ses brûlantes ardeurs. Or, comme, dans ce séns-là, on aime toujours de même façon, on a pu constater avec justesse que la passion des < clubmen » de Feuillet et celle des H ouveiriers s de M, Zola est, au fond, la môme : c'est une pure question déforme. Notre romancier l'a prouvé admirablement. Il a disséqué l'amour le plus candide, et aussi le plus dégradant. Il a fait contraster les tourments du cœur avec la banalité d'une vie oisive et, semblerait-il, réglée par

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