DU ROHA.N FRANÇAIS AU XIX* SIËCLE
goflt et (le dignité, cette pudeur de l'âme propre au génie français répugnai! davantage aux échappées de la sensibilité ouvrant toutes grandes les alcôves de l'dme. Qu'on ne l'oublie pas, rimpersonnalilé dans l'art fut vaincue surtout par l'influence étrangère. C'e.sC Rousseau, un Suisse, c'est Byron, un Anglais, c'est Gœthe, un Allemand, qui dirigèrent la nouvelle orientation.
Avant ceux-ci, les écrivains français sarclaient avec soin du champ de leurs idées tout ce qui ne faisait point paNie du patrimoine commun des idées générales. L'imiiaiion des Anciens n'était-elle pas à l'ordre du jour? Et quoi de plus contraire, de plus hostile à l'expansion de la personnalité, que l'imiiaiion ? On sait à quel degré en étaient arrivés les classiques: depuis la Pléiade, la loi delà conformité régnait en souveraine. Au moment ofl surgit Jean-Jacquos, les pseudo-classiques, imitateurs d'imitateurs, avaient fini par immobiliser l'art dans une forme étrangement impersonnelle, dénuée d'émotion, de sincérité et de chaleur.
Le faux régnait partout.
Quel instant que celui où Rousseau se lève pour jeter à ses contemporains ses brûlantes apostrophes, pour répandre les torrents de bile qui bouillonnent dans son âme ardente, aigrie, assoiffée de revendications !
Le xviii* siècle allait finir dans le dévergondage, le scepticisme el l'indifférence religieuse : une cendre d'ennui tombait lentement sur celle société blasée, sans croyance et sans but. Tout, dans les idées el les mœurs, élait factice, conventionnel, raIBné. Un homme alors s'impose, qui son de cette plèbe obscure, méprisée également des mondains
14 LES ORIGINES IMMEDIATES
bien nés ei des philosophes, maodarins de lellres qui, dans les salons u où l'on cause », où régnent la galanterie et le bel air, donnent la réplique aux grands seigneurs.
Cet homme s'appelle J.-J. Rousseau. Il a mené et va mener jusqu'à sa mort la vie la plus agitée, la plus mâlée de succès et derevers qu'on puisse imaginer. 11 est aigri par une enfance humiliée et aventureuse ; il touche déjà à la quarantaine quand le flot d'amerlume qui est en lui trouve enfin "^ jaillir et à s'écouler.
Voyez-le marcher droit à celle société qu'il regarde en face el à laquelle, en périodes virulentes, il vient dire son fait. M se lance au milieu d'une foule brillante et frondeuse quis'esl fait de l'honneur comme une divinité dernière, maïs d'un honneur tout particulier « qui consiste uniquemenl à être orgueilleux, à ne céder à personne, k être libre, à mépriser tout l'univers et l'opinion générale, à ne se 6er qu'à soi, à n'aimer personne que soi, à se défier de tout et â n'avoir aucune croyance ou préjugé »(1). Il vient lui parler de vertu, de conscience, de devoir. 11 préconise la vie .'lauvage devant des gens que toutes les délicalesses ne parviennent plus à satisfaire. Il fait, lui, le démocrate, l'apolot^ie de l'homme de la nature, devant des aristocrates qui, de plus en plus, fuient ce qui est iialuret. Les manières élégantes, la grâce aisée, le.i mœurs policées, il les ignore, en vrai paysan du Danube ; il en fait fi, il les exècre plus rudes obstacles à la liberté de naUire.
fort, parce que ses idées, il les a mûries et
LULT : U?te Reine de Ihéâtre, p. 20,
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qu'elles ont macéré dans son cœur pendant de longues années. H s'est concentré, replié sur lui-môme, renfermé dans la solitude de ses pensées. Il sait opposer aux froides analyses des encyclopédisies les intuitions du sentimenl. Sa thèse favorite est que l'écrivain doit n'écouler que son cœur pour être sincère el vrai. Cependant, outré dans ses principes, déplorablement illogique dans ses actes, il donne des exemples déconcertants de cynisme et d'inconscience morale. On trouve de tout en lui : du théâtral autant que de la sincérité, des colères de fou, des saillies de viveur qu'inlerrompenl des tirades d'apOlre...
Mais, au moins, repousse-t-il avec horreur celte espèce spéciale d'optimisme sceptique dont Candide vient de codifier ironiquement les principes. Alors, dans une société à la veille de s'écrouler, dans le vide général des croyances et la perle de toute espérance, éclosent la misanthropie el le pessimisme qui vont marquer d'un stigmate indélébile les premiers pas du siècle qui vient. ,
Dans le roman surtout éclate 1% révolution opérée par Rousseau, Revenons donc à la Nouvelle Héioïse, et voyons par quoi cette œuvre tranche si fortement sur les romans du xvin* siècle.
Comme il avait lue la personnalité, le classicisme avait tué le lyrisme. Or, nous savons que la Nouvelle Héloîse esl le type du roman lyrique. IjC lyrisme tenant par essence à l'individualisme, c'est parce que Rousseau esl si absorbé dans son moi, parce que son moi seul l'intéresse, qu'il s'élève à des accents jusqu'alors inconnus. Dans l'Hélotse il ne fait guère que se raconter, il écoute son cœur et en