‹ Le roman en France pendant le XIXe siècleChapitre 61 sur 93 · ET LE ROHAH IDÉALISTE 20S · texte numérisé non relu

ET LE ROHAH IDÉALISTE 20S

qu'exercent ces « amoureuses » est bien l'éiernelle fascinalioD de la femme, un peu mystérieuse, énigmalique et redoutable.

Nous ne nous sommes occupés jusqu'ici que du romancier. Disons un mot du moraliste, que Feuillet prélendit toujours être. Dans tous ses romans, on assiste à la lutte d'une règle de morale, d'une question d'honneur ou de délicatesse aux prises avec les entraînements du creur. La signification dernière de ces aventures est, en général, irës pure, en flagrante contradiction avec la facilité des mœurs et des compromis sociaux.

Le conteur a su prendre parti pour le Bien contre le Mal attrayant. Les lois de l'éducation, la religion du mariage, ont trouvé en lui un chaud défenseur. C'est le devoir envisagé surtout au point de vue de l'amour, qu'il a étudié. Sa conclusion ne varie point. L'amour légitime ne réside que dans l'union de l'homme et de la femme, union consacrée par les penchants du cœur et la conformité des croyances.

Pourquoi donc faut-il qu'ici intervienne, derechef, ce romanesque qui contredit, par ses invraisemblances, l'enseignement le plus élevé ?

0. Feuillet voulut être à la fois moraliste et chrétien. II n'a pu contenter ni les chrétiens stricts, ni les tenants de la morale. Les premiers lui reprochent son christianisme de bonne compagnie, altéré par des faiblesses, terni par de petits accommodements avec les exigences mondaines, permettant le duel, le suicide et le flirt, christianisme dont l'abbé Constantin serait le parfait pasteur. Ce sont précisé-

menl ces mêmes compromissions dont le moraliste austère Jui fait grief.

Chose plus grave encore : il proclame l'accomplissement des devoirs comme l'unique condition possible du bonheur et de la noblesse de l'eiistence, mais il entoure a la règle d de circonstances toujours séduisantes. Il l'idéalise par trop, il la prend horii de la vie pratique, dans le royaume des chimères. Il n'est pas toujours facile, cependant, dans la réalité, de poétiser le devoir. Il arrive que ce dernier commande au milieu de conditions humbles, prosaïques, rapetissantes. Que devient dès lors la leçon ? La seconde manière d'Octave Feuillet accuse surtout ce mélange de spiritualisme chrétien, traduit par une propension plus accusée à la thèse, avec des restes de romanesque, une fusion de réalisme ultra-sensuel et de senlimentaiité conventionnelle. il cherche à être vrai en moralisant, et souvent il dépasse le but ; il verse dans une débauche spiritualisle qui contraste douloureusement avec des bruialiiés déconcertantes. On ne peut attribuer ces contradictions qu'à ce désir, si perceptible dans tout l'ensemble des écrits d'Oclave Feuillet : ne point transiger sur les principes, mais resler en bons termes avec l'opinion ; se plier aux caprices de la mode artistique comme aux variations des esprits. Aussi fut-il chrétien superficiel et moraliste incomplet.

A la manière purement idéaliste du romancier peuvent être raltaChés : d'abord, comme on l'a vu, son livre le plus célèbre et, d'ailleurs, un des plus réussis : Le Roman d'un jeune hommepmvre (1858) ; puis l' Histoirede Sibylle, Beilah, la Petite Comtesse. A l'inspiration pluiOt réaliste

ET LE ROHAxN ID)!AL1STE 307

apparlienneni : M. de Cainon, Julia de Trécœur, les Amours de Philippe, le Jouniat d'une femme, Vu mariage dans le monde, l'Histoire d'une Parisienne, la Veuve, la Morte, Honneur d'artiste .

Les derniers romans senlent la hâle, la fatigue même. Les lares inhérentes au talent de Fetiillel, el qu'il avait su habilement dissîmaler jusqu'ici, vienneni au grand jour. Les rnSmes figures reparaissent souvent, les situalions se ressemblent de plus en plus, il y a des oppositions plus violenles dans les nuances. L'exceptionnel y tourne davantage à l'impossible, el ce qui était rare devient faux. On est choqué par la recherche des effeis, ta soif d'élonner, les tentatives pour racheter, par des coups de théâtre tapageurs, ce que la thôse peut comporter de déplaisant pour l'opinion.

En résumé, on sort de l'œuvre d'Octave Feuillet sous une impression de malaise. On prévoit la ruine de ce « grand monde i, artisan de sa propre défaite. On pressent les tableaux implacables que MM. Rabusson, Lavedan, Gyp et Hervieu dresseront comme des actes d'accusation. L'auteur ne cache point que cotte déchéance est la conséquence naturelle de deux faits : l'affranchissement des croyances religieuses, réduites à une habitude, à des pratiques de bon ton ; le mariage faussé dans sa conccplion, la femme y cherchant une illusoire réunion de joies et de perfections, le mari y venant comme à un pis-aller, â une nécessité pécuniaire ou héraldique, quand ce n'est pas à un port de repos.

Liiiérairemenl, ces romans joignent une élégance native à la finesse exirôme de l'analyse, au goût des mœurs

décriies, au raffinemenl de l'esprit, à ta vie, au nerf, à la' couleur, à la science de t'inlrlgue. La langue dans laquelle iU sont écrits est un mélange de grâce et de dibtÏDClion, de souplesse et de précision. Elle est polie, spirituelle, rapide, évocatrice. Elle a horreur de l'emphase et de l'amerlume déclamatoires.

§ IV

Successeurs immédiats de O. Sand et de son école.

Ils sont assez nombreux, les romanciers qui, à la suite de G. Sand, de i. Sandeau et d'Octave Feuillet, exaltèrent l'idéalisme. Sans nous occuper encore de ceux d'entre nos contemporains qui leur doivent, on peut citer parmi les principaux Louis Ulbach, l'auteur de if' et M"" Feniel, Mario Ucliard, Maurice Sand qui signa itiss Mary, Emile Souvesire producteur fécond du romans bien écrits, sans prétentions, mars dont le nombre imposant ne suffit guère à corriger la monotonie, puis le fantaisiste A. Karr et enfin, Alexandre Dumas fils. Ce dernier, avant de remporter comme auteur dramatique des succfts qui marqueront à Jamais dans nos fastes littéraires, écrivit un des plus célèbres ouvrages de l'époque romantique, la Dame aux Camélias, bâti sur la ibése favorite du moment : l'apologie du relèvement de la femme tombée. L'Affaire Clémeiireaa dénote plutôt l'influence de l'impulsion donnée par G. Sand aux revendications sociales. A. Dumas y reprend, après

Page 1