‹ Le roman en France pendant le XIXe siècleChapitre 70 sur 93 · S0 H. EMILE ZOLA · texte numérisé non relu

S0 H. EMILE ZOLA

ce qu'il y avait de pénible el de pessimiste dans ses sujets. I.a falalilé el le sensualisme écrasent les Rougon-Macquart; ils en font une œuvre dont le souffle ardent est délétère, une œuvre qui désenchante et aigrit, fausse la réalité et outrage la nature.

Si l'on scrute la personnalité du romancier, on découvre ceci : doué de facultés moyennes, il est courageux, entêté, volontaire et vigoureux. Tl ne peint que l'extérieur des choses el des êtres, mais il apporte, dans cette peinture, une patience méticuleuse, une force rare, une couleur rutilante et une fougue nerveuse. Il n'a, dans celte force, aucune mesure, ce qui rend son réalisme lourd, brutal el outrancier. Systématique, il s'est carré dans le cercle étroit de ses théories el, bien qu'en pratique il ait, inconsciemment, toujours travaillé à cOlédesonbul.iln'apasun instant cess<^ de proclamer les mêmes règles et de vouloir suivre la même voie. Résolu el opiniâtre, il a réussi à imposer ses formules par sa confiance iiiimilée en lui-même, et grâce à l'appui d'une combativité toujours prête. Une vigueur physique appropriée, comme chez Balzac, à ses besoins de travail acharné, l'a servi sans défaillance depuis 1864 {date des Contes à A'majiJ jusqu'à la publication de Lourdes (1894).

On a parfois appelé M. Zola « poète épique >, parce que le monde où ses études nous transportent n'est pas le monde réel, mais un monde agrandi, perçu par un visionnaire plul<^t que par un fantaisiste. Mais H. R. Doumic (!) indique justement combien ce terme esl impropre : ■ Ce

<l) Portraits d'écrivains.

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qui caractérise, dit-il, le poêle épique c'est, sans doute, qu'il graudil la réalité, mais en ia grandissant il conserve tout de même les proportions relatives des êtres et des choses. Grandir, amplifier, exagérer même, ce n'est pas déformer. Or. on constate dans l'oeuvre de M. Zola une continuelle déformation de la réalité. »

Gela n'empêche point, encore une fois, /« Itougon- Uacquarl d'être un monument d'impression saisissante, en certaines parties surtout où il s'agit de résumer l'âme des êtres collectifs : le romancier a le sens des masses et des ensembles, ce qui n'est accordé qu'à de rares artistes. Du reste, H. Zola ne prétend point être un poète ou un artiste.

Ses grandes prétentions ont été : la première, d'être un lavant on tout au moins un romancier s'appuyant sur la science ; la deuxième d'être un moraliste ; la troisième d'être un éci'ivain naluralisle et véridigue. Or, pris dans leur totalité, les Bougon-Macquart révèlent un théoricien faux et contradictoire, un matérialiste courbé sous le fatalisme et le pessimisme, un naturaliste plus imprégné de romantisme que de réalisme. Nous allons nous efforcer de mettre ces 'difiérents points en lumière.

Les théories de M. Zola ont précédé son œuvre. 11 écrivait en tÊte du premier volume des Rougon-Macquart :

« Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d'êtres se comporte dans une société en s'épanouissant pour donner naissance k dix ou vingt individus qui ■paraissent au premier coup d'œU profondément dissem-

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blables, mais que l'analyse montre inlimcraent liés l'es uns aux autres. L'hérédité a ses lois comme la pesanteur. Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et des milieux, le Til qui conduit maihémathiquement d'un homme à un autre homme. >

Cettedéclaratioii,contenantla doctrine littéraire du roman' cier, était aussi une sorte de synthèse de sa philosophie et de sa science. Il n'y a, pour lui, de vérité que dans l'étude de l'homme physiologique déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes. L'homme est un animal poussé uniquement par ses instincts et la lâche du naturaliste doit Être de mettre cet animal en contact avec ce qui l'entoure, puis d'attendre, comme un expérimentateur, les actions et les réactions qui se produiront fatalemenl. Car H. Zola part de ce principe que tout homme apporte en naissant un tempérament qui le condamne inéluctablemeitt a certains actes s'il se trouve dans certaines conditions : il en résulte que la liberté et la volonté humaines disparaissent et, par conséquent, la responsabilité. Balzac — qui voyait aussi dans la créature humaine un jouet des appétits — la considérait comme un être mixte où la psychologie s'unit à la physiologie. Pour l'auteur de Natta, la physiologie seule existe et mérite d'arrêter l'attention. C'est de ce malentendu, existant à la base de son système, que découlent toutes ses erreurs : et c'en est une conséquence si le naturalisme n'est pour lui qu'une sorte de réalisme prétendument scientifique.

Nous avons vu, plus haut, que l'évolution réaliste coïncida avec l'évolution positiviste de la science et de la ■

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philosophie. H. Zola alla plus loin. Il fi( consister le naluralisme dans une assimiiaiton des lettres à la science, dans une concordance des procédés de celle-ci avec la littérature.

Or, cette assimilation est, à la fois, fausse en principe et Irréalisable. Les objectifs sont essentiellement différents : la littérature a pour objet le Beau, et la science, le Béet. On ne peut donc pas plus opérer ce rapprochement qu'on ne pourrait confondre un sentiment d'amour avec une réaction chimique. Autant les travaux du savant sont impersonnels et anonymes, autant la personnalité du littérateur doit forcément s'imprimer dans les ouvrages qu'il produit. Ainsi le maltre.de Médan pensait faire du roman expérimental, alors qu'il lui eut été de toute impossibilité de faire autre chose que duromanimaginalif(1). La première conséquence de son erreur, ce fut la fameuse thèse naturaliste du tmil dire et du tout montrer, sous prétexte que le moral et l'immoral sont pour le savant des modalités inexistantes.

L'œuvre scientifique de notre romancinr est donc théoriquement viciée. Il estime avoir, dans ses Bougon-Macquarl, fourni en abondance des documents humains. Or, pour ne prendre qu'un exemple qui montre l'inanité de ses expérimentations, y a-t-il en science une loi plus mal connue encore, plus sujette à varier, plus incomplètement arrêtée que celle de l'hérédité ? Dans la réalité de la

(I) Par une contradiction bien curieuse, H.Zola n'a cessé de dire (|U'il montrait dans ses œuvres u la nature vue â travers un tempérament».

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vie, les manifestarions en sont diverses et souveoi coniradicioires ; elle a des exceptions incompréhensibles, des arrêts déconcertants, des sautes imprévues ; de plus, elle observe certaines règles que ces exceptions confirBaeDl. H. Zola, frappé du parti que le roman naturaliste pouvait tirer de l'hérédilé, en a fait la base unique de son syslëme romanesque. Dès lors, il suppose résolus tous les problèmes, éclalrcis tous les points obscurs : il enserre la notion de cette loi dans un cercle arbitraire, la soumet à un régime inévitable, à un régime que, dans l'existence usuelle, la réalité ne confirme Jamais. Comment, d'ailleurs eut-il pn éditier un monument scientifique ? Il manque de sens critique, il ne saisit Jamais qu'un aspect des choses. Il est même tombé dans la convention qui l'a éloigné de U vérité, de la nature et de la vie. Il n'a pas * observé » mais « déduit ".

« Je cherche, a-t-il dit, les conséquences immédiates dn plus petit événement, ce qui dérive logiquement, nalurellemeni, inévilabiemeiit du caractère et de la situation de mes personnages. » Ce parti pris systématique va dircctem«il à rencontre de la nature, qui est par essence libre et i diverse.

Comme Restif. avons-nous insinué plus haut, M. Zola a cru faire tache de moraliste. Mais lui, t'homme des < docaments humains > n'a-t-il donc point vu, dès la première heure, que c'était aux descriptions de luxures éparses dans ses livres que devait aller celle curiosité démontrée par les 166 éditions de Nana ? C'est qu'au demeurant il n'a pas la première qualité requise pour être moraliste : le sens

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moral. Il comprend mal ce qui, dans la vie des êlres, dépasse l'animalité ; il décrit, machinalement, des scènes igDobles dont l'impression physique seule esi déjà pénible, el il ne s'arrête pas devant le détail qui révolte la nature elle-iii6mc. Nul enseignement ne ressort de ses tableaux du vice, parce que jamais l'âme n'y lutle contre l'instinct. Ils écœurent, sans corriger.

Car il se produit chez lui un phénomène" étrange :

Les visions charnelles, la scatologie, le tourmenlenl sans répit. Il descend, sous leur tyrannique obsession, à des personnifications saugrenues et déconcertantes. Il avilit et flétrit ainsi jusqu'aux choses irianimées.

S'il n'est pas moraliste, il est matérialiste à outrance, réduisant toute TexiMence h l'activité fatale des appétits, tenant pour nulles ou impuissantes l'intelligence et la volonté libre de l'homme. Il animalîse ses personnages, etilavoulu affirmer son syst&meen donnant une «névrose» comme base S l'odyssée des liougon-Macquart.

On a vu dans ce matérialisme une sorte de poésie fataliste, écrasante, qui, en effet, s'y trouve. Mais elle est surtout sensationnelle. M, Zola exprime admirablement la fatalitédgja destinée el, suivam l'expression de M.G.Pellissier, • il l'exprime avec une monotonie imposante, une intense lourdeur, une impersonnalilé terrible ».

De ce fatalisme, il semble que devrait naître la pitié, la sympathie, l'indulgence au moins pour l'humanité souf- frante ? Eh bien ! non. Au rebours de Tolstoï ou de G. Eliot, le romancier français est parfois comme possédé d'un dédain haineux et méprisant pour tout ce qui est faible,

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vaincu, broyé dans la lutte pour la vie. Il a peint les mineurs de Germinal sous des couleurs aussi avilissantes que tragiques. Ses paysans, ses ouvriers, il ne sait quels traits leur donner pour en inspirer davantage le dégoût et la peur. Il n'a pas l'indignation du moraliste, mais l'antipathie instinctive d'un pessimiste outré ei inconscient.

C'est pourquoi son pessimisme a pu élre comparé à « la vue hypocondriaque de celui que ronge une maladie de toie, et qui trouve la vie embélanle ».

M. Zola se sent livré, en sa qualité d'homme, aux forces aveugles de la nature et au despotisme des appétits : il s'en assombrit. Un autre élément intervient dans cette misanthropie. Il a un idéa) de force et de santé, idéal matériel sans doute, mais très accusé et très franc. Or, jamais il ne ie conslaie réalisé au cours de l'existence. II ne croit pas au bien. S'il hasarde, dans ses romans, un pei'sonnage sympathique et honnflie, il a soin d'en faire une victime calomniée, bafouée, délestée.

Il y a du Balzac et de l'Eugène Sue dans celte face de son esthétique : il généralise le mal et l'infamie, en montrant les bravos gens « roulés» par les gredins.

Chez Flaubert, le pessimisme aboutissait à la perception et â la notation de la bêtise. Il est plus sinistre et plus révoltant ici, parce qu'il se résout en une préoccupation machinale de la lare physiologique.

« Avec l'ardeur sombre d'un fakir, écrit J. LemaSlre, M. Zola maudit la vie dans sa source, l'homme dès les entrailles de sa mère ; dans l'homme il voit la brute, dans l'amour l'accouplement, dans la maternité l'accouchement.

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A ses yeux le fonds de l'humanilé, c'est la besiialilé et t'imbéciliié (1), « Voilà bien le dernier degré du pessimisme (S).

La convention et le parti pris de déduction implacablement logique qui gisent, disions-Dous, à la base de tout ce qu'il écrit, étant aussi ce qu'il y a de plus hostile à la nature, il en résulte que cet écrivain est tout l'opposé d'un romancier vraiment naturaliste.

Nous l'avons envisagé plus haut dans ses théories ; ïojons-le dans son œuvre.

L'auteur des Rougoii, nous l'avons constaté, est tombé dans la convention et s'est écarté du réalisme. Pourquoi ? Parce qu'il s'est trompé absolument sur l'existence. Elle loi parait simple et logique, alors qu'elle est étrangement complexe. De même que ses personnages ne sont pas exacts, ne variant jamais dans leurs attitudes, n'étant nullement influencés par les circonstances comme l'homme l'est dans la vie, de même ses descriptions de milieux sont souvent malépiellement inexactes, parce que sa vision grossissante les déforme. Ajoutons que certaines sensations le brident puérilement, surtout celles de la vue et de Yodoral. Quoi qu'il raconte, il appuie avec ténacité sur les couleurs et sur les odeurs : il leur fait jouer un rOle exagéré.

(1) J. LehaItre ; les Contemporains.

(S) On pourrait ajouter que ce pessimisme reçoit un appoint du romantisme qui, nous le verrons, domine U. Zola et l'empêche de juger avec mesure et de voir la réalité consolante de:^ choses.

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