‹ Le roman en France pendant le XIXe siècleChapitre 79 sur 93 · L'IMPRESSIONNISME · texte numérisé non relu

L'IMPRESSIONNISME

son amour-propre à réunir lous les suffrages. Hais c'esi déjà beaucoup qu'il ait souvenl réussi.

H. Daudei est vraiment doué pour séduire, n'ayant rien de pédanlesque, étant primesaulier, tout en spontanéité et BU dehors gracieux. Il a le don de colorer ses récils de teintes d'une véHlé frappante. La fanlaisle, en se joignant chez lui au sens du réel et à l'observation, l'empêche de tomber dans la copie servile. Son talent est, dans ses bons produits, heureusement équilibré et plein d'harmonie. Le poète ne s'est pas plutôt échappé en quelqu'arabesque ailée, que le réaliste reparaît pour ramener l'inlérët vers les tableaux de la vi&. Il fait une peinture à la fois eiacte et pittoresque des types qui nous tntriguenl et que nous coudoyons, dont les excentricités ou la tenue composite Dous frappent, et il nous aide à les saisir dans leur individualitf^ et dans leur ensemble.

Voyez les personnages du Nabab, de Jack, des Roii en exil, etc., comme ils sont vivants ! Comme leurs contours sont nettement dessinés, comme lis sont épiés et suivis dans loutes les manifestations de leur vitalité. M. Daudet nous dit : ( Ils existent, je les al rencontrés, plusieurs ont gardé dans mon roman le nom que leur a donné l'étal-civil. » Cest possible et nous l'ignorions. Mais il est indubitable qu'ici, fixés dans le cadre du récit, ils soni bien existants, comme les choses au milieu desquelles ils s'agitent et que nous jurerions avoir déjà vues.

Voilà, ne nous y trompons pas, une qualité par laquelle l'auteur de Jaek se rapproche un peu de Balzac et, à ce point de vue, il l'emporte sur Zola et sur les Goncourl. Il ne

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leur est pas inférieur dans les descriptions qui, comme les leurs, se composent de nombreux détails, accuniulés et successifs. Mais, tandis que dans le roman naturaliste ce procédé aboutit souvent à la confusion, à quelque chose d'indigeste et de vague, chez M. Daudet ces amples peintures finissent pai' un trait synthétique, donnent une impression nette de vie et d'ensemble. 11 arrive par là, presque toujours, k nous faire pénétrer très-avant dans la familiarité des êtres qu'ils nous propose.

' Untre cela, il est un impressionniste keureitx parce qu'il trouve, du premier coup, le relief d'un homme, la saillie, le tic, l'imprévu, ce je ne sais quoi de physique ou de moral qu'il est désormais impossible d'oublîei'. C'est, par exemple, dans Fromont jeune el Hisler atné, le vleui caissier alsacien qui, sentant crouler petit à petit la maison commerciale â laquelle il est attaché, murmure mélancoliquement : t Chai bas gonviance >. C'est l'artiste râlé, Delobclle, qui, fainéant et égoïste, vit aux dépens de sa femme et de sa fille, refusé de tous les directeurs et refusant, lui, de rien faire d'utile, sous ce prétexte qui lui empâte à chaque instant la bouche : o Je n'ai pas le droit de renoncer au théâtre t » C'est le même encore qui, derrière le convoi de sa fille morte, pleure avec éclats el, soudain, se penche vers un ami : a As-tu remarqué ï — Quoi ? — Il y a deux voitures de mattre ! »

C'est, dans Jack, l'autre raté, d'At^nton, cuistre féroce et pleurard, qni a conquis sa femme en récitant dans les salons, avec force yeux blancs, son fameux Credo de l'amour :

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(I Moi, je crois à l'amour commp je crois en Dieu. > .

C'est le Monpavon, du Nabab, uniquement préoccupé d'être toujours correct * dans son plastron impeccable ».

C'est, dans le Petit Chose, le vieux pfire Peyroite et son éternel : k C'est bien le cas de le dire... »

Que d'autres encore !

Par ce souci du délai) significatif observé, M. Daudet est arrivé k façonner'des types, des êtres collectifs dont le nom en évoque immédiatement dans l'esprit toute une légion.

ftéalisic sans éiroiiesse, il y avait déjii du psychologue en lui, et II a commencé la réaction contre un art tout matérialiste. 11 est curieux des dessous moraux de ses héros, il ne se contente pas d'en crayonner un croquis extérieur. Cette psychologie, j'admets qu'elle soit bien souvent subtile et raffinée, mais on m'accordera qu'elle vaut d'ôtre signalée. Au milieu du triomphe d'une littérature brutale et purement physiologique, M. Daudet a su voir des âmes; joindre au respect de la réalité celui de la bonne tenue, et professer le mépris du trivial et de l'ignoble. Un de ses meilleurs romans au point de vue de l'analyse, Sapho, est le seul qui, par ses prétentions expérimentali'S, les milieux décrits, les types étudiés, rentre plutôt dans le goût de l'esthétique naturaliste.

On a malicieusement insisté sur les rapports très réels des procédés de M. Daudet avec ceux de Dickens. Mais, si ce dernier a plus d'élévation, une puissance créatrice supérieure, une tendresse moins jouée, l'auteur de Tartarin a, par contre, un don plus spécial pour le pittoresque.

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Ainsi le laletit de notre aiileur nous apparall-il souple et Tarie. Il a, jusqu'à l'Immortel inclusivement, gardé le scrupule de la forme. L'art serré et précis des tableautins par lesquels il débuta lui est demeuré comme une manière définitive. Ses romans, écrits dans une Tiëvre improvisatrice, composés sans souci de système ou de ibëse, sont des séries de chapitres qui forment comme autant de tranches de vie contemporaine, séparables les unes des autres, ou comme des paragraphes d'histoire anecdotique.

Car H. Daudet, dans ses grandes éludes, a voulu faire ce qu'il appelle des « romans d'histoire moderne >.

Ce sont, dans Pfuma Roumesta», dans le Nabab, dans Jack, dans les Rois ea exil, de merveilleux tableaux parisiens, papillottants de vie et de couleur parisienne. Certaines de nos célébrités d'hier, Gambelta, Morny, etc., sont présentées là, dans une attitude incomplète peut-être, mais saisie avec une adresse extrême.

Impressionniste comme les Concourt, c'est aussi un

moderniste que le moment présent hypnotise. L'impression

que font sur lui tes objets actuels, l'allure du jour

prise sur le vif, est si pénétrante, si directe, si immédiate,

que rien, pour ainsi dire, ne vaut pour lui en dehors d'eux.

Mais son modernisme s'élève plus haut que l'apparence

t passagère, que les engouements de la mode,

ïlol et les minuties éphémères de la vie en

forme i^sle bien appropriée à l'art de son

traduction qu'il donne de l'existence est parfois

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Les romans qui, jusqu'à ce jour, marquent dans l'ensemble de ïCs Ipavaux sont : Tartarin, le \abab, Jack, Ut Rois en exil, \uma Soumatan, Sapho, l' Èvangéllsle. curieuse étude du prosélytisme, FromoiH Jeune et RUIer ' <ifii^, psychologie profonde de l'aitullËre bourgeois étudié dans le milieu du conimerce riche, et, de plus, photographie implacable des artisies manques, des bohèmes incapables et inutiles, si bien nommés < les raies >. Enfin, Ummortel, satire spiriiuelle dans la forme, mais dont le fond n'est pas dépourvu d'exagération, do cancans, d'anecdotes apocryphes et d'épigrammes un peu vermoulues coDlre l'Académie française...

Par la nature même de son tempérament et de son talent, M. Daudet est entraîné à écrire autrement que les Concourt. Il est sensible, éloquent, non seulement nerveux mais ému, tour à tour gai, tendre, mélancolique dans l'expression de ses sentimenis. Son style reste dominé par le besoin de peindre avec les mois : il parle le langage de la sensation, et voilà des locutions singulières, des bizarreries qui surprennent et se font entendre difficilement, des incertitudes, des tâtonnements, des recherches de notations vraies qui sont pénibles et amènent des incorrections grammaticales dont l'auteur semble n'avoir cure. On trouve aussi, à mainte page, du maniéré et des grâces mièvres. L'impressionniste s'y trahit par une phrase fébrile, impatiente, frémissante et trépidante qui sent l'improvlsatioD hardie et copie la nature en son abandon.

Celle langue paraît uniquement nerveuse et sensationnelle. Mais elle cache un travail, un souci de la mesure et de

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l'harmonie qu'on découvre viie si l'on songe à la rapprocher de celle des GoncourE,

H. Pierre l^U.

L'exotisme dans le roman contemporain.

L'académicien Pierre Loti — M. Julien Viaud — a passé presque toute sa vie en mer. II a vécu de longs jours sur un fort navire de guerre, courant l'océan pendant des mois «t des années, avec, pour horizon, l'immensité des perspectives infinies, pour ciel, l'immensité des nues muettes, pour champ, l'immensité des eaux. Le jeune officier, poète et artiste, rêveur depuis l'enfance, incurablement triste. De ■croyait à rien, n'aimait rien ni personne. Cependant, Dieu l'a doué d'un tempérament vibrant, sur lequel les multiples sensations des voyages lointains ont agi avec une force intense; il lui a donné une âme qui a compris la poésie de la création et ses maniresiâliong les plus inalteadoes au milieu des pays sauvages, parmi les mœurs vierges et primitives. Il est resté longtemps perdu dans des pensées que son genre d'existence rendait uniformément orientées vers la mélancolie. Par caprice il a voulu les écrire, et, soudain, s'est révélé en lui un talent extraordinaire pour dire ses impressions personnelles, fugitives, imprévues «t changeantes. Le jour où Pierre Loti s'est mis à compo-

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ser des romans, il a jeté dans la lilléraiure coniemporaino une note nouvelle, à la l'ois séduisante et bizarre, fraîche et dissolvante, qui est proprement la dernière incarnation de Y exotisme.

Né pour les aventures, il ne s'est point laissé éloulFer dans l'atmosphère bornée el banale de nos vies calmes ; ses sensations ont été aiguisées el ses facultés servies par le spectacle mervcilleus et alterné des natures tropicales, boréales, tempérées. Il en a saisi toute la puissance. Il a pu, à la fois, connaître tous les mondes inexplorés, depuis les sables éblouissants des pays du soleil et les plages de corail des Iles océaniennes jusqu'aux cAles brumeuses des contrées du Nord. Il a su les voir, mais les voir avec un coup il'œil et une finesse de («rception qu'il est peut-éire seul à posséder â un si haut degré ; enfin, il a réussi à nous rendre ce qu'il voyait dans une langue à part qui, avec des mots simples, fait tressaillir nos nerls et notre Ame.

Xjr charme surprenant de ces romans, ie Mariage de Loti, Mon frère Yves, Pêcheur d'Islande, M"^ Chrysanthème, Aiiyadé, le Roman d'un Sftaki, Fantôme d'Orient, etc., vient donc de ce non encore entrevu que l'on sent dans tout ce qu'il déciil, depuis ses brûlantes et enivrantes effusions d'amour, d'apai^menl, de sympathie universelle, jusqu'à ces pages sombres où sa plume frémissante évoque des désolations infinies.

V Impressionnisme, cette sensibilité artistique que nous avons vue exercée par les Concourt sur les objets les plus faétérocliles, pris hors de la vision commune, que nous

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avons constatée entiuile cliez Daudet, qui l'applique à la notation de réalités non précisément bizarres mais pourtant choisies parmi les plus curieuses, les plus modernes et les plus raffinées, cet impressionnisme se repose chez Loti dans la traduction de réalités ingénues et simples, et aboutit à la poésie spontanée et instinctive.

La compréhension et l'amour du monde créé se joignent ainsi, comme une régulière conséquence, à l'exotisme de l'écrivain pour lui constituer une physionomiebien tranchée.

Depuis les descriptions prestigieuses de Chateaubriand et les tableaux merveilleusement peints par Bernardin de St-Pierre, je ne pense pas qu'il se soit rencontré, en France, un romancier aimant davantage la nature vierge, comme cadre et inspiratrice de ses sentiments et de ses rèves.

Elle l'envahit, l'enveloppe, le déborde. Dans Mon frère Yvet, dans Pécheur d'Islande, la mer, la mer immense avec ses beautés tragiques et ses caresses perhdes, avec sa poésie solennelle, ses aspects multiples, ses galtés, ses tristesses et ses colères, est le vrai personnage du roman, comme le désert l'est, à son tour, dans leRomaud'un Spahi.

La vie exubérante des choses le domine du reste absolument. Elle écrase l'humanité qu'il met en scène, et ce côté romantique chez Loti, cette absorption des êtres par les objets r^t le milieu, que nous avons déjà pu noter chez Hugo et chaz Zola: n'est-ce point curieux î

Dans son désarroi devant le surnaturel de l'eitistence, le )>ositiviste est entraîné à se jeter, à se l'onA-e dans la nature qui, chez lui, ne fait plus qu'un avec l'homme.

u C'est de leur rapprochement, dit un jeune critique.

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H. G, Fronimel, c'est de leurs rapports intimes que naisîient ces étals d'âme raffinés et morbides, ces visions exquises et poignantes qui caractérisent l'intense sensibilité de Loti. ■ Eneffet,commeChateaubriand, notre auteur est un sensible: la sensibilité est chez lui nerveuse, maladive, aiguisée par l' exotisme, et tournée vei-s le pessimisme par sa conception de la destinée et l'extrême tension de sa |>ersonnalité.

Si Loti se rattache à Jean-Jacques Rousseau et à Chateaubriand par cette sensibilité et par son amour de la nature, il s'en rapproche encore par son individualisme, par l'inconscient mais despotique empire de son Moi sur ses œuvres.

Il n'y a guère que lui qui agisse et parle dans ses romans etson pessimisme n'estquel'ordinairesuite de cet individualisme. Tantôt gravité farouche, tanlAt sourde désespérance, il se glisse dans ce lœdium vitœ quelque chose de fataliste, d'oppressé par l'opiniâtre destin, dont il serait curieux de rechercher la source, car il donne bien le caractère du mal du siècle en sa période contemporaine (1). Caractère différent de celui qui régnait au début du xix* siècle et qui était proprement l'ennui, le d^oAt de vivre, alors que le pessimisme d'aujourd'hui gU dans la crainte, dans la tristesse de voir l'existence se terminer et aboutir à la mort.

De cette désolation, toute la production de M. P. Loti est imprégnée. Elle communique à ses récits cette teinte uniforme et amère, lourdement, inexorablement désespérée,

(1) Cette source, ne serait-ce pas le développement du spiritualisme et son mélange avec le scepticisme, d'où naît une demi, toi inconsciente, qui redoute, sans peut-être s'en rendre compte, r Au-delà, le Jugement et, disons le mot, le Châtiment.. .T

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qui taiiIOl s'étend comme un voile de mélancolie lancinante et tantôt s'accumule en ombres douloureuses.

L'écrivain a, du temps donné à l'homme, une conceptioD poignante. Il est uniquement frappé de sa brièveté, de sa marche rapide vers un dénouement inévitable, et cette absence de durée le meurtrit dés qu'il envisage la créatioa. Il a une peur atroce de la mort, qui est pour lui l'anéantissement, une peur atroce de ce trou noir où il faut fatalement tomber quelque jour. Cette angoisse enveloppe tous les préliminaires de la •> lîu >, tous ses symboles, tout ce qui, dans la fuite irréparable des choses, en présente l'image. Il pousse alors un cri lugubre : Rien ne dure ici-bas !

Parfois <i il se prend à écouter autour de lui l'àcoulement inexorable des heures, Il entend battre une grande horloge mystérieuse de l'Ëternîté et il sent le temps s'envoler, Hier, tiler avec une vitesse qui tombe dans le vide... » (1) Cette sensation denvolement fugace des réalités et de fatal évanouissement de tout, flétrit pour le romancier l'exislence et l'amour même. L'aboutissement de ce pessimisme particulier esU'aspiration à l'oubli, au néant, au M non être » qui empêche de penser. Aussi est-ce bien pour s'étourdir, pour tromper la Mort et le Temps, pour obtenir une factice contrefaçon de cet oubli, de ce Nirvana, que le poêle se plonge dans l'adoration de la nature, qui, au moins, offre l'illusiou d'être toujours vivante, et dans les débauches bizarres et étourdissantes de ses amours exotiques. Il faudrait consacrer des pages spéciales à ces

(I) H. G. Pellissier ; Le Pessimisme contemporain.

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passions el à, leurs héroïnes étranges. Femmes de rêves, créatures à peine ébauchées, dirait-on, inachevées et mystérieuses, toutes différentes et toutes semblablee par ce quelque chose de puéril, de païen et de soumis qui les ramène jt^u'à l'esclavage ou jusqu'à l'humiiiante féminité orientale... Leur type attire et repousse : il attire par ce qu'il renferme d'énigmatique et d'exquisémenl primitif; il révolte parce que l'auteur semble avoir voulu le priver de celte ante qui est le souSle de Dieu, pour lui laisser simplement une grikce et une tendresse animales.

Mais tout le charme qu'il a cherché à leur communiquer s'évanouit dès que l'ombre de la Gamarde surgit... Qui dira la navrante horreur de ces morts qu'il célèbre et qui n'ont point la banalité morne des nûlres, de ces morts inconnues, résignées, loin de tout secours, là-bas, sous un ciel de plomb, en pleine mer, au mugissement des vagues...? Qui dira l'angoisse tenaillante de ces morts sans foi ni espéranco, chutes insondables dans l'épouvantement et dans la nuit...?

Peur de la tombe, peur de l'éiernilé, regret devant l'abandon des joies de vivre et devant l'effondrement de l'amour, presque tout Loti tient là-dedans.

Comme M. Daudet, il se sépare des naturalistes français par sa sympathie pour les petits, les simples, les humbles, par son affectueuse pitié pour tes souffrants, pour tout ce qui est, ici-bas, brisé par le destin. Mais, ici encore, ce qui surtout l'émeut et gagne sa compassion enflammée, c'est précisément l'oeuvre de la mort, ce sont les coups terribles a, en appai'ence, aveugles que frappe l'éternelle Visiieuse,

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déchirant les affeclioDS, rompant les liens les plus étroits, écrasant les naissantes ou les dernières espérances.

Sa pilié s'allie alors à je ne sais quelle solennelle et grave ironie. Elle prend des accents bibliques et lamentables. Rappelez-vous la vieille graud'mëre de Pécheur d'Islande, «oui'ant vers la dépèche qui doit lui annoncer la mort d'Y von...

Rappelez-vous la dernière vision du Roman d'un Spahi:

■ L'homme dans sa main endormie tient toujours la médaille — la femme, son gris-gris de cuir... Veillez sur eux, ô précieuses amulettes !...

> Demain de grands vautours chauves continueront l'œuvre de destruction — et leurs os traîneront sur le sable, éparpillés par toutes les bêtes du désert — et leiu^ critnes blanchiront au soleil, fouillés par le vent et par les sauterelles...

» Vieux parents au coin du feu — vieux parents dans la chaumière — père courbé par les ans, qui rêvez à votre fils, au beau jeune homme en veste rouge — vieille mère qui priez le soir pour l'absent, — vieux parents, — attendez votre lîls, attendez le Spahi !... >

Ainsi l'avenir et la tombe sont toujours en jeu dans les romans de cet artiste, quoiqu'on n'y découvre nulle trace d'une tendance morale quelconque. Le vouloir, la lutte pour le bien, la domination de ses instincts, le commandement de soi en sont absents.

Son œuvre est le vrai journal de son existence, le cahier où, sans plan ni ordonnance, il jette ses impressions et ses mélancolies. La composition de ses livres, eu tant que

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romans, est négligée; il ne recherche aucun effet, ni le dramatique des situations, ni les combinaisons de circonstances. Et tel est l'art intuitif de M. Loti, que ses souvenirs hantent el obsèdent notre imagination pendant longtemps, qu'on ne peut les oublier ni s'empêcher d'y revenir. Issus plutôt d'un clat d'âme que d'une pensée, ils inclinent peu ù la réflexion, beaucoup au rêve et à ta sensation. Or, c'est là le vrai cachet de tout son génie : il est uniquement sensationnel.

Prenons les êtres qui se meuvent dans ses fictions. Il ne s'y rencontre aucun caractère. Les types, une fois posés, gardent leur attitude sans que nous les voyions se modifier. Ils ont un tempérament el pas de volonté, de la gravité, de la douceur, quelque chose de naïf et de songeur, de triste, d'enfantin et de silencieux, mais point de sens moral, de conscience ou do libre arbitre.

Aussi M. Loti est-il bien naturaliste par l'exlrôme sim-\ plicité psychologique de ses héros. Tout un côté de la \ nature humaine, l'âme, lui échappant, les sensations et les instincts seuls sont mis en lumière. Mais il n'a pas pris / aux naturalisles leur préoccupation du laid et du bas./ Ses grands enfants inconscients, guidés par leurs désirs, ^ par leurs caprices même, abandonnés au sort sans être capables d'elTorls, sont en général attirants el sympathiques.^'

Ce sont, d'après lui-môme, presque tous « de ces gens extraordinairemenl simples qui croissent comme des plantes saines, donnent leur fruit cl, après, meurent tranquilles quand l'heure est venue >.

Le style sert fidèlement l'impressionnisme de l'écrivain.

b.GooQlc

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Il semble souSrir de la pauvreté de la langue, chercher mille manières nouvelles de dire, se désoler de ne pouvoir, avec des mois anciens, traduire des impressions Inédiles et rendre absolument les nuances qu'il veut.

Comme la nature qu'il vise h imiler, la forme de H. P. Loti est enveloppante et insinuante : phrases reprises, mots répétés, parfois même une certaine uniformité qui, sans faire grande impression d'abord, finit par enlacer le lecteur el par l'entraîner dans un cercle magique de secojsses inéprouvées. Voyez, par exemple, l'eOet de celte phrase, redite plusieurs fois dans le début de Pêcheur d'Istatide ;

■ ... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'inGiiie désolation des eaux noires et profondes... d

§IV

Les petits Impreasionnistes.

Réalisme, naturalisme, impressionnisme, nous ne pouvons quitter cette importante évolution, accomplie dans l'art du roman, sans nommer au moins M. Hugues Le Roux — dont la carrière est peu avancée encore et que nous retrouverons parmi les psychologues — et sans mentionner les écrits de, MM. Hector M^lot et Jules Clarelie.

Les disciples de MM. de Concourt el Daudet furent légion. S'il en est qui s'imposeront plus loin ù notre attention par quelque aspect spécial de leur talent ou par quelque noie déterminée de leur genre littéraire, le pins

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