CHAPITRE III
M. Paul Bourget-
Nous assistons, depuis une douzaine d'années, 4 la renaissance du roman d'analyse. Il semble que, jusqu'à présent, la destinée de celte forme Htréraire ait été de n'apparallre que par périodes. Au xvii< siècle, Madame de Lafayetle l'employa presqu' isolément dans la Prin^sse de Clèves. Au xyiii", elle se réveilla sous la plume de Laclos, (les Liaisons dangereuses], de Marivaux et de l'abbé Prévost, écrivant l'un la Vie de Marianne, l'autre Manon Lescaut.
Enfm, au début de noti'e siècle, on la vit fleurir dans René, dans Adolphe, dans le Rouge et le Noir. Depuis Stendhal, le pur roman d'analyse ne nous a été donné qu'à de rares et longs intervalles : les seuls spécimens qu'on doive citer. Volupté de Sainte-Beuve et Dominiifue de Fromentin, ont pam, le premier en 18^4, le second en 186:2. Assurément pour prendre un exemple nous ne prétendons point qu'on ne trouve pas l'analyse représentée largement dans les romans de Balzac ; et, de fait, elle ne peut jamais être complètement absente du genre. Mais chacun conçoit que le romantisme, avec sa fougue d'imagination,
LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE | TJWtVERSITT '
avec soD romanesque aveuglé, ou le réalisme, enlisé d aTlii feCAL i f o w ^monde concret, n'aient eu qu'une mince eslime pour cet instrument abstrait d'analomie intellecluelle et morale.
Il est judicieux, d'ailleurs, de voir, dans ce mouvement nouveau que nous allons étudier, une réaction contre l'étroiîesse de vues et contre le positivisme exclusif des réalistes et surtout des naturalistes. Tandis que ces derniers se cantonnent dans la matière, les psychologues qui conduisent leur système à l'extrême afiéctenl de ne considérer que l'âme. Les premiers ne regardent que l'homme extérieur : l'homme interne seul existe pour les seconds. Tous les psychologues — car le terme roman d'analyse parait en défaveur, délrOné par celui, plus pédantcsque, de roman psychologique — ne poussent pas leur théorie à ce point. Hais tous tiennent l'élude de l'âme el de ses lois pour le plus intéressant objet qui puisse attirer le romancier et pour le seul digne de fixer son attention.
De cette prédominance reconnue à la vie morale, il semble qu'on doive conclure à une certaine parenté unissant le roman analytique au roman idéaliste.
Nous n'y contredirons pas, pourvu qu'on ne confonde point les termes idéalisme et romanesque. Car, ce qui précisément distingue nos psychologues des idéalistes à la façon de G. Sand lors de ses débuts, c!esl l'action éliminatrice que le réalisme a exercée sur eux : il leur a communiqué le goût et fait sentir l'importance de l'observation : il les a imbus de la nécessité d'une conduite précise dans l'analyse d^ passions ou des sentiments qui agitent leurs modèles. Exilant du roman la sentimentalité conventionnelle, les
eflchevélremenls de péripéties et les complications invraisemblables, ces romanciers ont compris qu'il fallait serrer la réalité de plus près dans l'étude de l'âme comme dans celle des instincts.
Aî-je besoin d'ajouter que la brutalité sensuelle, si antipathique aux. romanciers rotnanesques, se rencontre très fréquemment dans les oeuvres les plus significatives de l'école psychologique î
Avant de nous arrêter au plus notable de ces écrivains, je veux dire à M. Paul Bourget, il ne sera pas inutile de lai demander la jusIiScaiion d'un genre qui, reconnaissonsle, compte d'assez décidés adversaires. L'éminent auteur de Crime tfamoui' et de Cosmopotis a, dans la prélace de Terre promise, abordé franchement la discussion de la forme d'art qu'il a le plus contribué à faire triompher.
D'après lui, le roman d'analyse s'appliijue surtout à la notation des petits faits de conscience dont l'ensemble se manifeste au dehors ^sous l'aspect de passions entières, de volontés déterminées, d'actions définies. < La besogne d'observation que représente cette forme de l'art complète la besogne d'observation qu'accomplit le roman de moeurs. L'enquête sur la vie intérieure et morale doit fonctionner parallèlement à l'enquête sur la vie extérieure et sociale, l'une éclairant, approfondissant, corrigeant l'autre, n
La première objection des ennemis du roman psychologique est celle-ci : l'analyse approfondie est inconciliable avec les qualités qui donnent la couleur de la vie à un récit imaginaire. L'analyste prétend copier les passions qu'il découvre dans l'âme de son modèle après l'avoir étudié ;
or, ces passions abolissent chez le sujcl qui les <['prouve toul reploiement sur lui-même ; il en résulte que le romancier se substitue en réalité à ce sujet.
Mais M. Bourget répond fort justement que la même objeclioa peut être opposée h tout procédé littéraire : l'artiste est toujours entraîné à mettre beaucoup de sa personnalité dans ses héros. Et n'avons>nous pas vu que les réalistes les plus impersonnels en théorie, Balzac, Flaubert, Zola ont tous, inconsciemment je te veux bien, laissé leur individualité envahir leur art ?
I Toute narration d'un fait extérieur, conclut M. Boui^el, D'est jamais que la copie de l'impression que nous produit ce fait: et toujours une part d'interprétation individuelle s'insinue dans le tableau le plus systématiquement objectif. » Conséquemment, de ce que l'analyse, dans certaines circonslancesi puisse être un instrument dangereux et trop délicat i manier, il ne s'ensuit pas qu'il le faille proscrire en toute occasion.
Autre reproche : l'analyse, dît-on, énerve la volonté parce que l'exemple a une force dissolvante ; l'égoîsme et le scepticisme arrivent à la suite du reploiement intérieur. Hais cette objection, prise dans sa généi-alité, n'est-elle pas con?cnLionnelle, ne repose-t-elle pas sur une formule toute faite ? L'antinomie entre l'esprit d'analyse et l'action esl-elle bien fatale ?
Notre romancier le nie et en conclut : a que l'esprit d'analyse n'est par lui-même ni un poison, ni un ionique de la volonté. C'est une faculté neutre comme toutes les autres, capable d'être dirigée ici ou là dans le sens de notre amélioration et de noire corruption ».
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La dispute esl fopl épineuse, avouons-Ic, et les vîclimes de l'analyse, les âmes que le roman psychologique a fermées el desséchées sont, peat-èire, en plus grand nombre que celles qu'il a élevées. Nous nous contenions ici de poser le problème, d'indiquer les plus pressantes attaques el de résumer le plaidoyer le plus avisé.
L'heure n'est pas venue de tenter sur H. Paul Bourget une étude définitive. Outre que la carrière du jeune romancier est en pleine floraison, nulle physionomie n'est plus complexe que la sienne, nulle n'a présenté un plus Trappant exemple d'évolution progressive vers un but fonnellenieiit opposé à celui auquel l'auteur semblait tendre. Ses deui dernières oeuvres, Teire Promise et Cosmopolis, sont, par leur spiritualisme accusé, en lutte flagrante d'atmosphère morale avec ses premiers romans ; l'Irréparable, Cruelle Eniijme, Vn Crime d'amour, André CornéU», Mensonges. Un Oear de femme. Le fUsciple, qui précéda Vn Ctmrde femme, marquait déjà une réaction.
Force nous sera donc de distinguer nettement, dans celte .œuvre, les deux manières qui l'ont successivement caractérisée. Ce que nous dirons de façon générale aura, souvent chance de ne plus s'appliquer aux derniers travaux ; et qui sait quels démentis l'avenir réserve 'à nos plus récentes observations ?
L'auteur de l'Irréparable parut d'abord un assez contradictoire écrivain. Mainte affectation le faisait prendre pour un dandy efféminé que toute élégance attirail uniquement, pour un snob fin, caressant dans ses allures, en un mot,
LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE âtS
pour un bomme 1res porlé à la mièvrerie puérile. Cependant ce clubman con-ecl se révélait en même lemps un penseur profond. Il avait de la graviié dans la discussion, de la lucidité dans les idées, une auslère passion pour les abslraclions philosophiques, parmi lesquelles il sut toujours se mouvoir à l'aise.
Le sérieux cohabilail chez lui avec le détachement du dilettante, de môme qu'un mysticisme peu conforme au caractère des lettres françaises s'alliait dans sa nature avec certain sensualisme inquiétant. Alors s'élaborait en lui ce mélange dangereux et haïssable dont M. Lemaltre disait : '
« Ce sentiment est très particulier à notre âge. Il est â. cent lieues de l'éroiisme classique. Il suppose une race un peu affaiblie, une diminution de la force musculaire et un raffinement du système nerveux, la persistance de l'esprit d'analyse aufort même des sensations les plus propres à vous faire perdre la tête... n
Or, voici la première remarque à laquelle no'us devons nous arrêter. L'imagination romanesque du romancier était loin d'être pure et spiritualiste. Jusqu'à Terre Promise et malgré le Disciple, il s'était montré, suivant son expression, chaste dans sa vie et hardi dans ses livres. Le libertinage qui règne dans Cruelle énigme, dans Crime d'amour, dans Un Cœur de femme, fut surtout sensible dans Mensonges, un des derniers romans dûs k sa première inspiration.
Il y a là évidemment quelque reste du xvui* siècle que M. Bourget aima dans ses représentants les plus osés en psychologie amoureuse. Lui, qui s'attache tant à innocenter
l'analyse, nous contredira-t-il si nous croyons trouver U source de ce ma), de celte perversité d'imagination, dans son admiration excessive pour Stendhal et pour l'autear des Liaisons dangereuses, ce livre dissolvant el froidement corrompu ? Au momenl même où il semblait s'orienter vers des voiei^ nouvelles, après la publication du Disciple, il écrivait Cœur de femme et publiait dans la Vie parisienne, journal de mondains peu scrupuleux, cette Physiologie de l'amour moderne, si âpre et si avisée, tout à fait révoltante, au reste, par ses affectations de scepticisme hautain et de profondeur libertine.
Hais sa destinée n'était point de persévérw dans cet art équivoque.
A. cOté de l'imagination hardie, il y avait dans M. Bourget deux puissances dominatrices, souvent en lutte : un esprit vigoureux, une sensibilité délicate, affinée et Comme nerveusement maladive.
Sa sève intellectuelle, sa prédilection pour la pensée oi l'examen de conscience, sa conception nette et son bonheur dans l'expression des idées contrastent étran^ ment avec la misère naturaliste. Non seulement ce romancier voit clair en lui, mais encore il pénètre autrui, il s'en assimile les plus minutieux concepts, il détînit et précise ses états d'âme el il atteint par là une juste notation de la vie morale. Ayant horreur de l'inachevé et du h&tif, il ett toujours d'une logique serrée. C'est, par excellence, nn analyste, qui ne regarde pas le roman comme le récit d'une aventure plus ou moins curieuse, mais qui y poursuit l'étude de l'humanité, et qui, voulant découvrir la loi des
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passions, cherche la vérité avec une ame sincère et Une inlelligeace lucide. Sous ce rapport son scalpel est un instrument parfait qu'il manie avec aisance et sûreté, parmi les complications de la nature morale.
Travailleur consciencieux, inquiet de la vie interne, il a, nous dit M Doumic, « au même litre que les philosophes et par des procédés analogues aux leurs, ajouté un chapitre à la science de l'àme n.
( Ce qui n'appartient qu'à M. Bourget, ajoute d'autre part H. Brunetiëre, et ce que je ne vois guère aujourd'hui que lui qui puisse mettre dans le roman, c'est cette finesse et celte subtilité de psychologie, c'est celte connaissance des mobiles secrets des actions humaines, c'est cette intelligence pénétrante et profonde des questions qu'il y traite... »
Parlant ensuite de l'ignorance naturaliste, de la lourdeur de H. Zola quand il veut aborder le terrain philosophique, le critique continue :
< Mais dans le Disciple comme dans tous ses romans, la supériorité de H. Paul Bourget éclate justement aux endroits où H. Daudet et M. Zola tombent en-dessous d'eux-mêmes. Il y est maître. Ces grandes idées dans l'expression desquelles ils bronchent, ils choppent et finissent par demeurer empêtrés, lui s'y meut avec une souplesse, avec une aisance, avec un plaisir que justifie la nouveauté des effets qu'il en tire. L'observation philosophique, la liaison des effets et des causes, des commencements et des suites, la description des états d'âme — pour me servir ici de l'une des expressions qu'il a mises à la
mode — la lente et insensible modification de c^ étals eux-mêmes sous l'influence du dehors, voiU son domaine... •
Compréhensif et bien informé, M. Boui^et n'est resté indiSérent â aucune manirestation de la pensée. C'est par là qu'il s'est multiplié pourrait-on dire, enrichissant son propre fonds par d'heureuses assimilations.
Par sa sensibilité, l'auteur de Mensonges s'est tout à fait séparé des analystes secs et froids à la façon de B. Constaal ou de Stendhal. Cest un tendre qui a grand souci de la vie morale. Il s'intéresse aux cas de consciences, aux scrupules, aux repentirs et aux expiations. 11 saisit l'importance des problèmes de la destinée humaine et se désole de ne pouvoir les résoudre. La moelle de sa doctrine est ceci : « II n'y a, au fond de tout, qu'une chose qui importe : quel est le pourqtioi de tout ce qui nous entoure et de nous mêmes ?» Et nous ne savons qu'une seule donnée certaine : l'éternelle impossibilité de trouver la réponse â cette question. Ainsi l'artiste compatit aux douleurs de l'âme, et, du heurt de sa pensée, de son analyse déroutante et désabusée avec sa sensibilité qu'affecte péniblement la disproportion entre la réalité et Vidéal, naît son pessimisme.
Ayant ausculté très minutieusement le mal moral de ce siècle, le scepticisme, M. Bourget finit par se le transmettre a lui-même. Mais il ne s'en est point réjoui, et son angoisse perçait déjà dans ses premiers vers qui montrent chez lui la tendresse du cœur luttant contre le pyrrhonisme de l'esprit.
A la différence de Zola et de Stendhal, il reconnaît que nous sommes menés pai' notre âme : mais cette Ame est
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te jouet de forces inconnues qui s'y cachent, Quelquesmes y ppolongeni leur sommeil, d'aulres se réveillent e( l'aclionnenl ; or, il est interdit à l'homme de les connaître et de les diriger. Tel qui se croit définitivement ancn^ dans le Bien, peut, sous la pression de circonstances nouvelles, sentir en sot l'éveil de puissances mauvaises qu'il if;norait habiter son « Moi » et dont il n'a pu se préparer â soutenir l'assaut. Cette conviction est déprimante de la volonté et destructive du libre arbitre. Sans' doute, elle est attristante ; toutefois elle n'engendre que pitié et sympathie au fond du cœur de noire romancier. Il importe aussi de noter que, dans ses dernières œuvres, la volonté reconquiert son empire et que la tristesse s'y change en mélancolie pacitiée. Ainsi, penseur profond et généralisaieur, sensible et capable d'émotion, M. Bourget n'a jamais cessé de témoigner de sa prédilection pour l'élévation des sentiments et d'un goflt déclaré pour le Bien. Il eut toujours une sorte de préoccupation tragique'de la morale dans l'amour et dans la vie, cherchant les conséquences et pesant les responsabilités des actes, prenant la passion au sérieux et la mettant auK prises avec le Devoir.
Que faut-il donc entendre désormais quand on parle de son t dilettantisme n sceptique, de son a cosmopolitisme n, de sa." mondanité » ?
Brûlant ce qu'il avait adoré, l'auteur de l'Irréparable parait, dans Terre promise et dans CosmopolU, absolument converti de ce dilettantisme qui l'attira d'abord et qu'il définit lui-même : s une disposition d'esprit, très intelli-
génie à la fois et 1res voluptueuse, qui HousinctiiieTwsks formes divei-ses de la vie el nous conduit à nous préuc à toutes sans aous donner à aucune. > Ses qualités que nons avons dites, la sensibilité, la droiture, le manque d'ironie, le sérieux intellectuel, devaient logiquement le faire revenu de cette erreur, née du coniact de ses maîtres et eoconragie par des lectures exclusives.
CotmopoUs, (le son cAié, nous lègue comme ses ■ novis- BÎma verba n relativement à ce fameux m cosmopolitisme >, auquel il s'était d'abord livré, le tenant pour caractérisque de l'àmemoderne. uH. Boui^t, dit un jeune écrivain frasçais, H. H. Bordeaux (1), fut un cosmopolite, aimant les sensttions variiies des ciels différents, épris de ce monde divers qui semblait fait de la quiatesseuce de toutes les nations, et Cosmopolis ruine ces vaines apparences, en montrant la stérilité de ces existences dispersées aai quatre vents. > Un personnage du roman, le marquis de Monilanon, parlant au nom de l'auteur, s'écrie : > Ces déracinés sont presque toujours des fins de races, les consommateurs d'une hérédité de forces acquises par d'autres, les dilapidaleurs d'un bien dont ils abusent sans l'augmenter. Ceux dont ils descendent ont travaillé du vrai travail, celui qui additionne sur une même place refioridu fils à l'etTort des parents. C'est ce travail là qui fait les familles et les familles font les pays, puis les races... Vos cosmopolites, eux, ne fondent rien, ne sèment rien, ne fécondent rien. Ils jouissent... h
(I) La Grande Revite de Paris el de 5" Pétersbourf. Décembre 1893.
• I Reste )a i mondanité ■ de H. Boui^eC On a très longtemps affecté, et non sans motif, de ne voir ea lui tqu'un romancier mondain du kigh life, documentaire de fine o'clock, et l'on aimait à confondre le cadre de ses études avec le but même qu'elles poursuivaient. II est indéniable qu'il a toujours gotlié la modernité aristocratique et qu'il a voulu, selon l'expression de M. Jules Lemaltre, « vivre de la vie la plus élégante moralement et physiquement qui ait été connue de son temps *.
Certains de ses premiers romans surtout, nous en sommes convenus, étalaient une recherche de la mise en scène a distinguée n, des affectitions de snobisme, des mièvreries de sentiments ; ils accordaient une importance puérile à des questions de modes et de tenue, à des futilités et à des excentricités de elùbmen. Un Cœur de fmme en est encore rempli. Mais ta légèreté d'un Feuillet, ■d'un Ludovic Halévy ou d'un G, Droz, l'impertinente ^videur d'un H. Rabusson ou la pénétration cruelle d'un P. Hervieb lui ont toujours semblé négligeables ; de même, cette frivolité foncière, cet esprit coquet et prompt à la riposte qui sont les armes nécessaires à l'homme de salon. Aujourd'hui encore, M. Bourget défmit les âmes raffinées et complexes de certaines gens du monde ; il penche toujours vers les décors élégants et somptueux, il aime i réunir les détails d'une existence, luxueuse et aristocratique. Mais cette existence, comme telle, lui apparaît inutile, fatigante et amère. Il y voit peut-être encore une riche collection de masques curieux. Toutefois, il montre surtout qu'il est las de heurter les mêmes éternelles bassesses, les mêmes éternelles hypocrisies de convention.
II n'y a poînl Heu de revenir davantage sur le passé da romancier, de discuter des théories que lui-même a abart* données, pour les avoir reconnues fausses. Ayant rompu avec le sceplicisme oigueiiieuK et avec le vain diletlantisme, les fails de conscience le préoccupent de plus en plus. Nous avons pu observer, depuis la première heure, dans soa âme inquiète, des vaclllements el des contradictions. U errait, ballotté par les systèmes, tantôt attiré vers le» sophîsmes desséchants el l'appai-etl scientifique de M. Taine, tantôt détaché comme M. Renan, tantôt épris de raffinements cérébraux. Il semble bien, aujourd'hui, avoir dépouillé le vieil homme. Il prêche ouvertement croisade au nom de la volonté, de la responsabilité, du libre arbitre, et des devoirs de l'amour. Le libertinage de son imaginalion, et même je ne sais quel marivaudage trouble, ont dbparu. M. Bourget pense et démontre que l'înte Urgence, isolée du bien, est paralysée : n que Thonime n'a pas le droit de se refuser à la solidarité qui lie tous les hommes, mais qu'il doit unir ses efforts et ses souffrances aux leurs, que la recherche de la sensation est directement opposée à la notion du devoir, l'une se basant sur la jouissance, l'autre sur le renoncement ». Il admet enGn que la l'eligion, la soumission humble à la Foi sont les seuls remèdes au Doute qui tue l'esprit et abolit l'amour.
L'amour ! au fond de son œuvre, il n'y a, en réaMlé, que ce sentiment qui domine tout. L'auteur en poursuit toutes les nuances, il en recommence sans cesse l'analyse sur des données nouvelles ou variées. Mais l'amour n'est plus, ici. entendu comme il l'est par les naturalistes.
LE ROMAN PSVCHOLOGIIjllE 3il
à la façon d'un inslinci dans lequel ils ne perçoivent que le dfSsir. Ce que M. Bourget y découvre, c'esl précisément ce qui^ dans la passion, maîtrise l'instinct, ou ptutCt c'esl ta lutte des appétits aimanis contre la pensée ou le sens moral.
Dans ses premiers romans, il a exposé le triomphe de la sensualité sur l'idéalisme. Il a fait voir l'amour pervertissant et abaissant toute la personne morale, obli jugement et la conscience, inspirant les trahiso mensonges. Celle thèse est diamétralement en o avec celle d'où émanent la Nouvelle Héloke et romans de G. Sand, Rousseau comme l'auleur de l tenant l'excellence vertueuse de l'amour. Mais el. « critérium » logique des qualités essentielles du ro parce qu'elle permet tout son développement à cet nation pàsychologii/ue qu'il possède très complète a hien défini ; « Le don de deviner le rapport d extérieur avec cet ensemble d'activités intenses qi substance même de l'âme ; l'effet el le conlre-effe sur l'autre ; le flux et le reflux des impressions, nement nécessaire des instincts et des actes, les clartés et les obscurités non moins étranges, qi tour, assombrissent ou illuminent les hauteurs de 1'
 ce don sont inhérents des dangers que l'a pas toujours su éviter. On relève, au cours de ses de l'affectation dans lo maniement de l'analyse, < d'j démontage et de décomposition interne, de I insistances, un excessif amour de démonsirali
(1) M. Fromiiel -.Étude sur F. Bourget.
»2 LE HOHAN PSYCHOLOGIQUE
complicaiions recherchées et superflues, des minauderies de pensée et de slyle, des hors-d*<Buvre méticuleux et des lourdeurs rebutantes, bref, un appareil de pédaaiisme qui n'est pas toujout-s assez bien dissimulé.
C'est donc que son adresse éclate principalement dans l'aoatomie morale de ses personnages. Toutefois, les ensembles, les milieux, le monde concret en un mol ne sont pas négligés. Coimopolis est mâme inléressant au plus haut point sous ce rappon. Hais il est clair que ces objets n'ont guère, dans le roman d'analyse, l'importaDce prépondérante que leur attribue le réalisme.
Tous les héros de M. Bornât — héros qui, d'ailleurs, ont du relief et de la variété, bien que souvent on leur souhaitât plus de réalité — sont doués d'une sensibilité très aiguë. Ce sont des nerveux, des ôlres impressionnables et délicals, souvent même fragiles et munis d'une finesse de perception presque morbide. Parmi les horamesj le type qu'il a le mieux réussi, celui qu'il a vraiment introduit dans la fiction, c'est — on le devine — celui du dilettante, du blasé, du cosmopolite roué et las : être privé de volonté, dominé par ses sens, appauvri, lâche, raffiné, cultivé et dégoûté.
Ce personnage, notre romancier l'a bien mis en lumière ; il a démontré son impropriété à l'action et à la vie, sa vanité, son égoïsme. Cest le type d'une race et d'une époque, c'est le type du « nihiliste â bonnes fortunes, enfant du siècle sans élégie et sans déclamations n.
A la différence d'Octave Feuillet qui mit de l'uniformité dans ses profils masculins et de la diversité dans ses fig;ures
(tminines, M. Bourget a découpé le plus grand nombre de ■es héroïnes sur un modèle sensiblement le même. Il incline i Tfoir en elles le mélange des rfveries sentimentales et de la curiosité des sens. H. Doumic nous rappelle justeineol à ce propos que telle était la nature d'Emma Bovary, dont Flaubert a fait une exception, tandis que l'auleuc ilu Diteiple la réduit aux proportions d'une humanité plus eommune et plus voisine de nous :
( La femme qui appartient à cette catégorie de femmes, n'est ni violente, ni impérieuse, ni méchante. Elle n'est pas même coquette et ne trouverait aucune satisfaction à torlurer im eOBur d'homme. Elle est moins passionnée qu'elle n'est tsndre... Elle est pour celui qu'elle aime toute confiance, toute indulgence, tout dévouement. Ce sont comme des xertus qui se trompent d'adresse. » Ces femmes sont comme celles d'O. Feuillet, des amoureuses qut mettent toute leur sincérité dans l'amour. Par contre, et par la même analogie curieuse, les borames chez l'auteur d^ Mensonget, aussi bien que chez celui de la Morte, ne savent pas aimer ou aiment mal, ^oïstemenl.
Tous ces personnages, innocents ou roués et mondains, sont disséqués minutieusement. La plupart du temps le conteur se sert d'eux pour nous faire toucher ce qu'il y a de triste et de bas dans l'amour indépendant, malgré les mirages et l'illusoire poésie dont on affecte de l'entourer : il nous en inspire la peur et l'éloignemenl.
De tout ce qui précède on peut conclure que l'influence de M. Paul Bourget a été très considérable. Sans parler des types nouveaux dont il a enrichi la littérature romanesque.
su LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE
sans répéter qu'il a ramené celle-ci, alors en pleine vo^e naturalisie, â l'observaiion des phénomènes de la conscience et de l'âme et qu'il a remis en honneur l'analyse inquiète el probe de l'amour moderne, consignons ici que, dans le Disciple, il a nettement posé et résolu magislralémem le problème de la responsabilité du penseur et du romancier : il a établi qu'ils ont cbarge d'âmes et il leur a reconnu le devoir formel de peser toutes les conséquences de leurs doctrines.
En écrivant Mensonges, l'Irréparable, les Pastels, etc., le psychologue n'a pas été obsédé par le fanatisme de a l'écriture ». C'est d'après sa pensée qu'il veut être jugé. Non qu'il admelte un style quelconque. Sa langue, il faut ! en convenir, a quelque chose de flottant dans son allure 1 générale. Mais elle est précise etjuste dans les détails. Des espèces de modulations plaintives y alternent avec d'assez austères démonstrations. A la fois forte et précieuse, simple quoiqu'un peu portée au ton doctoral, abstraite mais . sachant élre gracieuse, sa phrase s'est peu k peu dépouil- , lée des obscurités et du maniérisme qui la déparaient aa i début. .On peut, en parcourant ses romans, épingler des descriptions d'un charme entraînant, des tournures d'une grâce enveloppante et raffinée, et en oublier d'autres qu'on jurerait empruntées à quelque « matagrabolisateur i allemand.
LE ROMA» PSYCHOLOGIQUE SiS
Psycbolognes, philosophes et moralistes. (I)
Depuis les succès de M. Paul Boui^t la psychologie «st, naturellement, devenue à la mode. On a vu beaucoup d'écrivains; qui auparavant s'en souciaient assez peu, accorder à la vie de l'âme une importance primordiale. Parmi les romanciers que nous avons encore à étudier, un certain nombre peuvent être considérés au premier chef, et presque uniquement, comme analystes ou comme philosophes : tels MM. Maurice Barrés, Edouard Rod, Jules Lemaitre, Anatole France, Paul Hervieu, Gilbert- Augustin Thierry, Marcel Prévost, Léon Daudet, Aosny. de Wyzewa, etc. Ce sont eux qui, repassant sur le sillon
(I) A mesure que nous pénétrons plus avant dans la période immédiàtt^ment contemporaine, le «grouillement» des romanciers se tïlt plus toufTu, le travail de sélection entre les éphémères et les écrivains destinés à vivre apparaît plus malaisé et plus délicaL Peut-être quelques lecteurs estimeroni-iis que le souci d'éirecom- ' plcl m'a entraîné i tenir trop grand compte des minores, â dépasser parfois la liraiie qui sépare l'histoire liliéraire du journalisme, et 11 poser en trop bonne place divers noms gueltés par l'oubli. Que ces lecteurs veuillent bien m'eicuser, songeant que je me suis efforcédedonneruneétudeactuelle, une vue complète du roman -en ces dernières années. Peut-être aurai-je par là réussi à noter, pour les historiens i^turs de la littérature française, ce mouvement fiévreux et significatif qui caractérise l'évolution présente 4a genre romanesque.
ouvert par l'Irréparable, onl formé, dans le gros de l'année des conteurs, comme un bataillon carré, rangé avaul loot sous le drapeau de TËcoIe psychologique.
L'œuvre romanesque de H. Maurice Barres comprend aujourd'hui quatre volumes : Sous l'Œil des barbares, Un Eomme libre, le Jardin de Bérénice el rEnnemi des lois.
Dans cet ensemble, et surtout dans ses deux premiers, livres, le jeune auteur s'est révélé psychologue à un degré assurément excessif, car il n'y admet aucune réalité en dehors de la pensée pure. C'est un « intellectuel » très intelligeul et l'une de nos plus complexes figures contemporaines. Dilettante moderniste, épris de mysticisme et foncièrement individualiste, il n'a visé qu'à exalter le plus possible sa personnalité. Ironiste, avec une certaine impertinence et non sans parti pris de heurter l'opinion commune, il s'échappe pourtant en mainte circonstance dans l'émolioD, la sensibilité, voire dans la « sensitivilé n. Il méprise le médiocre et se passionne éperdument pour les sensations d'art ou de recherche spirituelle et nerveuse.
Sa compréhension souple et déliée s'est promenée librement parmi les systèmes et en a retenti la substance. Son esprit en a gardé une curieuse austérité, et, s'il arrive k M. Barres d'être humoriste, c'est toujours à la façon de Sterne, avec un arrière-goût de satire amère. Qu'en esl-il résulté pour son œuvre àe romancier ? Des raffinements exagérés d'analyse, un excès de développement cérébral, auxquels il faut, depuis ses plus récents travaux, joindre nne vague pitié, une tendresse indulgente et comme de la partialité voulue pour les simples el les petits. N'oublions
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point, non plus, de signaler les railleries étranges que l'auleur de Bérénice prodigue aux senlimenls ou aux objets les plus respectables, l'impudeur sereine et pcrversement élégante de ses romans, la curiosité maludive et l'arUlice coupable de ses états d'âme (1).
H. Barres passe pour avoir éclairé les habitudes morales de tuule une jeunesse qui souffrit comme lui d'un abus de culture et de civilisation. Au fond de ses délicatesses, de ses subtilités, de la confusion des mobiles, des idées, des sensations qu'il se plaît à évoquer comme en rêve, au fond-des incertitudes qu'il essaie vainement de dissimuler sous son ironie à froid, on peut, en eSet, découvrir une très réelle détresse morale, analogue à celle du Bourgel des premiers temps.
Dans l'analyse, et c'est à ce tilre qu'il nous arrête ici, M. Barres a préconisé une direction nouvelle : la culture ou piulâl l'idolâtrie du Moi. « C'est ici la monographie, dit-il lui-même, c'est une théorie de l'individualisme. Sous l'Œil <tet barbares montre la difficulté qu'a un jeune homme à se connaître, à se développer et it se défendre, L'Homme libre est un traité de la gymnastique du moi ; comment, avec les procédés d'Ignace de Uiyoia et de la Vie des Saints, on peut arriver à faire éprouver par son moi tout ce qu'il y a d'émotion au monde. Le Jardin de Bérénice est, d'une part, un traité pour concilier les nécessités de la vie intérieure avec les obligations de la vie active et, d'autre part,
<1) Voir, au sujet des reproches que le moraliste chrétien doit adresser b l'auteur de FEnnemi des Lois, le beau livre récent ' de M. F. Klein, Autour du Dilettantisme.
un acte de soumission devant l'Inconscient qu'on peui appeler le Divin. » Ajouions que l'Ennemi des lj)is entend prouver que le monde réclame aujourd'hui non plus des ioi», mais un élal d'espril. uns réforme mentale qui lui donne le bonheur : t Ce n'est pas de systèmes que nous manquons, mais d'énergie : l'énergie de conformer nos mœurs à nos façons de sentir. »
H. Barrëa s'est vivement défendu contre l'accusation d'égo!sme et de dilettantisme : il a même prétendu que la culture du moi, loin de mener à l'égoïsme, développe la faculté d'amour, en prenant ce mot dans le sens le plus large.
Bien que le Jardin de Bérénice et I^Ennemi des lois ne soient pas abstraits, compliqués et « difficiles r au même point que leurs aînés, il faut reconnaître que, dans tous les romans du jeune auteur, fleurit le paradoxe et se glissent l'obscurilé et une recherche abusive des impressions rai-es. Ces défauts sont d'autant plus regrettables qu'il y a un véritable artiste dans ce psychologue. Ses personnages, quoique privés de vie et ^'action, sont expressifs et toujours orjginaux. Des paysages exquis aliernent dans ses études avec des scènes fines, mais d'allure un peu guindée et trop indépendantes les unes des autres. Cu qui séduit souvent chez lui, «'est sa langue, quand elle se laisse aller, à la fois précise €t fuyante, souple, pleine d'élégance. Avec la plus grande horreur du a bâclé », elle se montre tantât péniblement affectée et abstruse, tantôt implacablement railleuse, tantôt enfin, simple, gracieuse, imagée et mélancolique.
LE ROMAN PSYCHOLOcrQUE 339
Après s'être essayé au naluralisme, le genevois Edouard Rod est passé résolument dans le camp psychologique en publiant la Course à la mort, le Sens de la vie, les Contes cosmopolites, les Trois Cœurs, la Sacrifiée, la Vie privée de Michel Teissier et la Vie publique de Michel Teissier, le Siletice, les Boches blanches et enfin Dernier refuge, lia mis dans sa réaction toute la fougue et l'intégrité que comportent d'habitude ces changements de drapeau. « A l'enivrement de la matiftre succède i'enivi-ement de l'idée », — dit M. Maurice Languereau en parlant de lui — «du monde réel plus rien n'existe pour M. Rod. L'esprit, le moi l'occupe seul. Il se drosse devant lui, seul digne d'attention, indépendant de la matière, se développant, se modifiant en vertu de lois intimes, seul réel, comme isolé dans un monde d'illusions vaines et de fantOmes trompeurs. « Ce jugement porte luptout sur les premiers travaux analytiques du romancier. Comme M. Barrés codîiia la culture du moi, M. Rod voulut créer une conception nouvelle du roman, qu'il appela l'iiiluitivisme. a Un intuitif, dit-il, est u» homme qui regarde eu soi... mais il ne suffit pas de regarder en soi, il faut y voir autre chose que soi.. . on perd son temps à compter les battements de son cœur, on ne le perd pas à en écouler vibrer l'écho dans la suite des cœurs étrangers... L'inluitivisme, si par hasard on voulait accepter ce mot, serait donc l'application de l'intuition comme méthode de psychologie littéraire : regarder en soi. non pour se connaître et s'aimer, mais pour connaître et aimer les antres : chercher dans le microcosme de son cœur le jeu du cœur humain ; partir de là pour aller plus
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loin que soi, et parce qu'en soi, quoiqu'on dise, seréflédiit le monde. ■»
Il semble que le pessimisme soil le lot constant des psychologues, comme il est celui des naturalistes. H. Bourgei a éié pessimiste, M. Barrés Tesl encore, et, chez M. E. Rod, c'est une misanlliropie proronde el amère dans sa sincérité que nous constatons. Voyons, en effet, comment il a mis en pratique sa thèse de l'intuition. Comment a-l-il regardé en lui, el quelle vue de l'âme humaine cette contemplation lui a-l-elle fournie ? La Course à la mort est le poème du pessimisme moderne. L'homme y endure le dégoût de la vie ; sa haine de l'existence provient d'une plétore d'inlellectualilé et d'une hypertrophie de la sensibilité. Dans le Sens de la vie, qui n'est pas moins triste, cet homme n'aspire plus à la mort : il interroge le sens de ta vie qui doit iui procurer la paix : or, il comprend que ce sens esl seulement dans l'amour des proches et dans l'amour de l'humanité ; puis, la nécessité de la religion lui apparaît, sans qu'il se livre encore à ce qu'il a reconnu être le Vrai. Les Trois Cœurs établissent que Vamour de soi tue l'amovr, et montrent l'incapacité, pour quiconque se recherche soimême, d'iirriver â ce noble idéal.
Les Trois Cœurs sont également d'une extrême tristesse ïntellecliielle. Dans la Sacrifiée el dans Michel Teissier, on nous met en scène non plus des rêveurs el des sensilifs, mais des hommes d'action. L'auteur les fait souffrir pour ne s'être pas assez repliés sur eux-mêmes, et pour n'avoir pas saisi, dès l'origine, la cause et les conséquences de leurs sentiments. La conclusion est déjà plus rasséréa^ dans la Sacrifiée : le renoncement et Tacceptalion du Devoir
sont les seules règles à suivre par celui qui aspire au calme. Mais, aux yeux de notre romancier — el cela, nous ne pouvQUS l'admettre — l'observance du Devoir en matière d'amour ne va pas sans une sorte de pétrifieation du cœur, d'annulation de la nature humaine vivante et sentante : c'est ce que voulurent prouver les Boches blanches.
On voit que M. Rod est hanté par les problèmes de l'existence el par les luttes de la conscience : il est curieux des choses mentales tout comme M. Paul Bourget. Cherchant dans la solitude de sa pensée, mais aussi dans le spectacle de la vie vi dans l'analyse de ses rouages, la résolution de ces problèmes, il comprend et discute le Sort.
Les tendances révoltées et l'apologie de l'individualisme que Dernier refuge est venu confirmer seront-elles définitives chez M. Rod? Qu'en savons-nous? On doit fonder grand espoir sur les penseurs qui, comme lui, réunissent une âme double, faite d'une intelligence très développée et d'une sensibilité impressionnable :
a M, Rod découvre les plus ténus sentiments de notre âme, et il met un peu de dilettantisme à les découvrir dans ses phrases aux étranges mièvreries, aux féminines délicatesses, aux troublantes nervosités. Il évoque les bonheurs qu'on n'a pas eus, les femmes qu'on aurait aimées, les sensations qu'on aurait pu éprouver. Il nuance délicieusement nos sentiments incomplets, faits de lassitude et d'énei^ie, d'impuissance et de vouloir, de regret et de désir ; ses héros veulent savourer leurs sentiments jusqu'à la douleur qu'ils renferment (4), » ■
<1) H. BOBDBADx. Ames modernes.
Jusqu'à Teistier, ou plutAl jusqu'aux Rocket blandut, on regrettait d'être choqué dans ces livres par des incerti- Indes, de la confusion, de sysiémaliques obscurité. Bien qu'il perçflt très vivement )a nature, tout paysage paraissait exclu de ses récits: il ne voyait dans lesspectaclesdece genre que des occasions de penser et de sentir. De même était-il indifférent pour le détail extérieur des personnages dont jamais, sauf exception, it ne songeait à nous donner le portrait physique.
tes Roches blanches, nons nous empressons de le redire, marquent chez lui un très heureux progrès sous ce rapport. C'est ici la nature, l'Sme, les moeurs suisses dans ce qu'elles ont de plus typique et de plus attrayant. Les paysages sont des aquarelles où l'air et la vie circulent librement, ob les délicatesses des teintes avivent et rendent plus appréciable encore la sûreté du croquis. Et puis, quelle acuité d'observation révèlent, ï chaque instant, le modelé des acteurs, campés délinitivement en quelques traits aux arêtes significatives, ou les tableaux d'existence intime et publique, les scènes familières d'une petite ville du Léman
Il faut d'ailleurs admettre que toujours l'auteur sut nous communiquer, de ses types, une impression qui demeurait dans l'esprit et les faisait comprendre comme si l'on se fllt trouvé en leur présence. Nul n'a plus que lut professé l'horreur du romanesque, des événements dramatisés, des complications d'épisodes. Ce fut par un scrupule analogue qu'il répudia, en écrivant, les couleurs vives, les mots k effet, s'atlachant surtout à suggérer les choses par des nuances et des louches douces. Le maniérisme, la froidear
et je ne sais quelle langueur affectée sont les seules taches — et encore sonl-elles rares — de son style.
Dans H. Abcl Hermant — qui signa ce Cavalier Miserey que nous retrouverons parmi les plus notoires romans militaires,— il y a, comme chez M. E. Rod, un n revenant » du naturalisme conquis au psychologisme. C*est depuis sa Surinletidante que l'auteur de M. Babosson et de la Mistion de Cruchod s'est mis à étudier t'analomie du cerveau humain. Presque toutes ses analyses onl porté sur des sujets d'exception : Cœunàpart, Amour de tête, Serge^ l'Amant exotique et le Disciple aimé le prouvent surabondamment. Toutes ont pour héros des êtres hors de la mt^sure commune : l'auteur nous les développe avec un grand luxe de raisonnements et de dissertations qui nous metlent singulièrement en gardecontre s l'humanité " de ces aventures. Ses deux romans . récents, Erme/tiie et les Con^rfcnces (?«««. 4 îeu/e,présenient un cachet spécial : l'artiste, reculant jusqu'au siècle passé, ressuscite bien tout ce qu'il y avait de futile, de cyniquement immoral et d'insouciant, mais, malgré tout, de gracieux et de sentimental dans les amours de cette génération, frivole que noyèrent des flots de sang. La psychologie de M. Hermant semble s'y être allégée de l'attirail extérieur qui l'encombrait surtout.
Le roman mondain nous permettra de meltre en relief le nom de H. Paul Hervieu. Gardons-nous pourtant de séparer des psychologues l'auteur de l'Exorcisée et de TInconnu, qui, dans tout ce qu'il écrit, déploie de curieuses
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focultés d'analyste. Les études d'âmes féminines subtiles, les dissections de cas compliqués ont séduit sa méthode d'observation interne, élégante et raffinée. Un de ses principes favoris est qu'il y a dans la vie beaucoup plus ■ d'inexpliqué » qu'il n'y paraît, et le conteur n'a pas redouté de recourir au paradoxe pour l'établir. C'est' ainsi qu'il prétendit prouver, dans r/nconnu, que « les fous ont une raison relative, qui ne ressemble pas à celle des gen» sages, mais qui est cependant une raison n.
De même, dans ce concert, MM. Gilbert-Augustin Thierr; et l^n Daudet jettent cbacun leur note personnelle, qui les range dans le genre auquel nous sommes arrêtés. Le premier se pose comme une sorte de détermittisle myitique. comme un romancier épris de l'occulte ; d'après lui, l'action romanesque doit avoir la fatalité — une fatalité surnaturelle et incompréhensible — pour ressort. C'est là le secret des destinées pour ce psychologue distingué et artiste, mais obscur, prétentieux et d'un tempérament résolument antichrétien. Auteur du Psatimpseste,de Marfa, de la Bienaimée, de Tresse blonde et du Masque, il voudrait « qu'après la psychologie des personnes on tentât l'étude de ce qu'il J a en nous d'étrange et de supérieur à nous, des influences fatales dont nous n'avons pas clairement conscience et qui ne deviennent intelligibles qu'à la condition de les observer non plus sur des individus isolés mais dans des successions ou des groupes d'être humains » (1).
M. Léon Daudet aussi aborde de préférence des » groupes ».
(1) JULBS LBHAlTBE.
Les deux œuvres qui ont, jusqu'à ce jour, mis son nom en vedette, offrent à peu près le même défaut saillant : fAitre noir et les Morikoles sont trop chargf^, trop ( disserlateurs > , trop touffus et veulent trop embrasser à la fois. L'Astre noir nous raconte l'aventure d'un grand littérateur, apOtre du pessimisme le plus sombre, qui finit par être tellement gorgé de sa gloire, étourdi du bruit de son nom, qu'il passe â l'état de cataclysme social, accumulant autour de sa monstrueuse personnalité les malheurs et les ruines. Il est « l'exécuteur n forcené de tout ce qui l'entoure. L'outrance alterne avec la vérilé dans ce type qui jette un jour piquant sur l'attraction bizarre et redoutable que peut exercer, dans notre société, un grand homme de lettres. L'ouvrage a un cachet marqué de philosophie, de psychologie et de réalisme.
Les Mùrlicoles ont aussi le leur ; c'est celui d'un pamphlet extraordinaire, où la fantaisie la plus indépendante succède à d'implacables « tranches de vie». Les bons docteurs, que depuis Molière nous laissions assez iranquilles, sauf les coups de griffes allongés par Gyp, ont vu surgir dans la personne de M. L. Daudet un ennemi considérable. C'est peut-êire envisager son livre à un point de vue bien spécial que d'y voir surtout, comme l'a fait M. Th. de Wyzewa, un « roman chrétien ». Mais il est incontestable que cette satire, sous forme de conie à la manière de Lesage ou de Swift, ne se gêne point pour fronder la SctENCE et son infaillibilité. A c6té d'exagérations évidentes, l'auteur dévoile des turpitudes réelles.
Les médaillons de médecins — que l'on prétend être des
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3SS LE BOUA?! PSVCHOLOGIQI
portraits (f) — sont divers, tous dessinés avec précision et bien posés sur pied. Il en est qui poussent le grolesfjofr sÎDistre jusqu'à la charge ; d'autres nous apparaissent idéalisés et quelques-uns nous laissent en mémoire de nobles figures, simples al bonnes. Plusieui-s scènes, eniio, sont d'une vraie beauté et nous reposent des pénibles besognes auxquelles s'abandonne le scapel du moraliste.
Ne séparons pas HH. Jules Lemallre et A. France. Si le premier a plus de sérieux dans l'esprit et plus de loyauté, tous deux affectent des grâces presqu'identiques, un même scepticisme fait d'érudition ei de curiosité ; tous deux aussi sont, à la fois, critiques litléraires et romanciers. A vrai dire, on les jugerait plus encore philosophes que psychologues et ceci suffira pour que nous ne les rattachions que par voie indirecte à M. Paul Bourget.
Al) point de vue du nombre, les œuvres romanesques de M. Jules Lemallre sont peu importantes ; en tout quelques récils dont l'un, Sérénus. restera le plus connu, et un roman philosophique et social : Les Rois.
C'est toute son âme, admiratrice des croyanis mais incroyante, pleine d'indulgence et de sérénité, qu'il a fait passer dans ses contes d'un charme aussi subtil el aussi inquiétant que littéraire. Compréhensif très avisé, aimant
{)) On 3 voulu voir dans les Morticoles un de ces romans * à clef- comme seraient le Termite de M. I. H, Rosny, le Détespéré de U. Léon Bloy, les Béotiens de H. H. Nizel. trois livres qui habillent cruellement et sous des masques transparents le monde des gens de lettres. Depuis, H. Léon Daudet a écrit tet • Kamtchatka - autre roman ■ i clef » de mceurs llitéralres.
W!lW*-J'-A"fr-
les idées avec la multiplicité de leurs nuances, friand à la fois d'ironie fégère et de sensualisme délicat, M. Lemaltre fàil montre, dans ses œuvres d'iinagination, de ce même dileliantismc universel qu'il mâle à tout ce qu'il effleure.
Les Rois révélèrent un pessimisme qui s'était, jusque là, beaucoup plus discrètement accusé. Un grave problème a préoccupé l'écrivain : quel régime de gouvernement donnera aux hommes le bonheur et la liberté ? Car le choix est restreint. Aceepterez-vous le pouvoir absolu d'un seul ? Mais, selon lui, vous aboutirez à la plus mons- Inieuse injustice, vu les conditions de la vie moderne... Peneherez-vous vers une démocratie touie-puissante ? Mais voyez donc la tyrannie odieuse et aveugle de celte populace déchaînée qui monte à la surface) aux heures de trouble, voyez venir le règne de l'imbécillité, de la brutalité stupide, du bëte despotisme de la foule... M. Lemaltre, après avoir posé et même creusé le problème, a laissé en suspens sa solution : il sejnble vouloir conclure à la résignation du iaitw-alUr. Le sceptique, ami du paradoxe, le songeur ému et le pessimiste se sont rencontrés dans ce livre, où il y a beaucoup d'art, des tableaux saisissants, des portraits curieux, des vues ingénieuses et des analyses fouillées... mais où l'on relève aussi des moyens dramatiques étrangement factices.
En réalité, c'est dans ses Coules que le talent souple et délié de ce fin normalien s'est affirmé le plus divers. Une même tendance, attendrie et sérieuÈe, les caractérise tous et se dérobe parfois sous les apparences du badinage. La vie s'impose â lui grave et douloureuse : de là vient ce
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souffle d'ardente pîlié qui, dans ses derniers écriis surtout, s'allie visiblement au pyrrbonisme. Par sa façon d'écrire claire et pure, fraîche el limpide, l'auteur de lUgrrha s'est en outre plaidé en bon rang parmi les slylisles.
Qui saisira l'insaisissable physionomie de M. Anatole France î Erudit, poète, épicurien sceptique et moraliste, il a, lui aussi, disséqué l'âme humaine et il a eu la chance d'en exprimer quelques nuance rares, en un style artiste, c'est-à-dire lapidaire et classique sans cesser d'être pittoresque. C'est une intelligence des plus cultivées, qui ne cache point ses sympathies pour d'audacieuces curiosités récemment éveillées et pour l'esceptionnalilé des sensations ou des sentiments. Sa bonne humeur, son enjouement, trop souvent factices, ne l'empêchent pas d'être affecté de ce désespoir stoïque, qui ne se trahit pas par des cris et des déclamations, mais qui, perc»'aDt l'inutilité ou les absurdités de la vie et de ses lois sans en pénétrer la vraie grandeur, leur oppose une ironie apaisée et b-auquille.
Il y a de savoureuses analyses dans Jocaste et dans le Chat maigre, dans le Crime de Sylvestre Bonnard, dans ThaUy dans les Désirs de Jean Setvien, dans le Livre de mon Ami, dans les contes si bien ciselés qui composent l'Étui de nacre du Balthasar, et enfin dans la voltairienne Rôtisserie de ta Reine Pédauque. Les Smes que M. France interroge de préférence sont celles des inconscients doux et simples, des êtres qui s'abandonnent à leurs impressions, à leurs mouvements, au commerce de leurs semblables, aux bercements de l'existence, et qui sont, par là même; souvent déçus et trompés.
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Parfois vertueuses et grandioses dans leur candeur, ces figures se manifestent à luu non pas isolées, mais mêlées à leur entourage familier, vivantes, actionnées par autrui. Sytveslre Bonnard, qui passe avec raison pour le chefd'œuvre romanesque de M. Anatole France, est un roman individualisie, en ce sens que l'auteur s'y est développé et mis en scène. C'est bien lui, ou plutôt c'est le « lui n qu'il aspirait alors à devenir, ce vieux savant ré&écfai et philosophe, ironique et doux, très intelligent et aimant à paraître enfant. M. France a déployé ici des qualités d'observation judicieuse, une finesse de vision qui perce même dans le contour eslérieur de ses personnages. • Il a une compréhension de la réalité affinée par une expérience ingénieuse», a-t-on pu justement dire de lui.
L'attrait de ce roman, qui dédaigne l'intrigue et les épisodes compliqués, est fait de tendresse et de satire, de verve spirituelle et de mélancolie indulgente : la t'raicheur y est, moins que d'habitude, flétrie par le sourire renaoien. C'est le meilleur assurément des livres dAs à ce lettré si heureusement doué mais souvent maniéré.
Pourquoi faut-il qu'à c<)té des éloges que nous ne marchandons pas à son talent, nous devions réprouver l'inspiration ouvertement dissolvante, démoralisatrice, anti-chrétienne, enfin, qui anime surtout ses dernières productions ? On a remarqué avec finesse que l 'esprit de foi et la chasteté n'ont pas de plus redoutable adversaire que l'auteur du Jardin d'Epicure et du Puils de Ste-Ctaire... Il se fait réellement comme une tâche de miner l'un et l'autre, sourdement, artistement, pour ainsi dire en se
jouanl. Tbais, ce chef d'œuvre de slyle, l'avail déjà démontré. Peu à peu son scepticisme s'est dévoilé uDÎverseletse résume aujoui-d'hui dans cette affirmation scandalisanle: < c'est perdre odieusement son temps que de le consacm a la recherche de la Vérité ».
H. Anatole France ne èroU k rien el, par là-mëme, il croit tout possible. Il se défie de tout et prétend établir, i l'aide d'ingénieux sophismes, la vanité et l'inutiltié des liens moraux qui retiennent l'homme à la vie. Religion, science, philosophie, il détruit tout pour finir par exalter l'ignorance et les délices des sens. Car la divinisation de l'amour, od plutôt de la chair, devait, en dernière analyse, s'imposera l'esprit logique et lucide de ce négateur qui ne peut oublier la fin de son matlre Renan. El nous avons eu le Lysrouge... i
Le Lyt rouge, dont la forme est très belle, sera considéré comme l'un des plus brûlants de ces livres passionnels dont les présentes années voient se succéder quelques types. Ils sont rares encore, parce que le goût français , répugne aux élans furieux et aux fièvres un peu théâtrales j qui semblent plus naturelles, par exemple, chez un ron(ancier italien comme M. Gabriel d'Annunzio. i : l \ *•
Serait-ce aux traductions des œuvres de l'auteur, ausâ dépravé que puissant, d'Episcopo et C' et de l'Enfant dt \ Volupté que nous devrions des éludes comme le Lysroage, comme Cladys ou Famour moderne de U. H. Le Roux et te Chemin Nuptial de M. R. Scheffer, comme certains récils de M. Marcel Prévost, et même, dans l'ordre d'un talent plus eSacé, comme Pasêton Slave et Haine d'amour de Hi" Daniel LesueurI Contagion ou simple coïncidence, le rapprcfchement serait curieux.
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Quant au Lus rouge, celte longue aventure, dont les ~^ parties accessoires et les figures incidentes sont assurément les plus réussies, c'est une fougueuse apologie de la volupté physique. Le devoir, la dignité morale, le sacrifice ne pèsent pas un félu dans les calculs ou aux yeux de M°" Marlin-Bellème et de ses amants. Je ne le conteste pas, les couleurs de ce tableau de l'adultère sont tragiques et les tortures cruelles de la jalousie, du doute et du désir sont bien rendues. Mais, réduire l'amour â cette lièvre de la possession et à ces débauches révoltantes, c'est l'amoindrir ; c'est aussi rabaisser l'art que de l'employer à de telles apothéoses. De semblables romans nous démontrent bien que la biutalité n'est pas l'apanage du seul écrivain naturaliste, et que les spéculations métaphysiques, les dévergondages élégants du roman psychologique aboutissent facilemeni à des scènes d'un autre genre, mais tout aussi répugnantes que celles dont ?iana est si prodigue.
La même exaltation de l'amour sensuel, Jointe à une sorte de codification adroite et savante de la séduction, nous choque dans Gladys. M . Hugues Le Roux est un esprit fureteur et tourmenté, attiré tour à tour par les complica* lions de l'existence moderne et par les problèmes psychologiques. Frappé du vide d'une destinée dont la Foi est exilée, U a écrit, outre ses premiers livres peu connus, des contes très audacieux (Confidences d'hommes) et d'autres qui sont tanlOt attendrissants et tantôt mordants (les Mondains). Sans excuser précisément le vice, U a analysé un monde o£i la vilenie morale se dissimule et stagne sous le vernis des belles manières et sous des
attitudes correctes. Le but qu'il poursuivit en composant Gladys nous est confié daus quelques pages assez réceutes : m l'amour avait été pour moi, comme pour tant d'autres qui écrivent, un objet de disserlalious psychologiques, une occasion de prétendre à la subtilité de l'esprit oui l'ardeur de la sensualité* (l).En effet, ces deux prétentions peuvent résumer toute la portée de ce roman .
C'est le même genrf^ d'amour, hardiment et « torridemeut > exprimé, se libérant de toutes les lois et s'évadant de toutes les barrières, que nous retrouvons dans la dernière nouvelle de M. Robert Scheffer, le Chemi7i nuptial. Péjà dans Misère royale el dans l'Idylle d'un Prince se faisaient remarquer de bizarres raffinements de pensée et de sensation. L'auteur, comme MM. Hermantet Hervieu, creuse, de préférence, des états d'âme exceptionnels ; il les complique encore par l'artifice d'un mysticisme assez brumeux, dont les visibles recherches ont passé dans son style qui, du reste, a de la distinction.
Presque tous les romanciers adonnés à l'étude des questions psychologiques ont concentré leurs observations sur un sentiment universel et le plus essentiellement romanesque i l'amour. Quelques-uns ont été plus loin et ont fait de la destinée et de la nature féminines l'objet exclusif de leur analyse. Ce ne sont pas, sans doute, de profonds psychologues que MH. Albert Cim et F. Calmeltes.
(1) Je deviens Colon. Ajoutons que M. L,e Koux vient de nous donner «n exquis et presque irréprochable livre de souvenirs :
O mon passé !
On les nommerait plus volontiers moralistes. M"^ Volonté, Brave fille et Simplette nous indiquent, déjà par leurs ialitulés, que M. Calmettes aime la femme et la jeune fille, qu'il les aime et les vénère, s'allachanl k mettre enreliet leurs qualités « domestiques » aussi bien que leurs vertus les plus ennoblissantes.
Quant à M. A. Cim, auteur de plusieurs volumes de nouvelles fE» ;)^eme Srfotir, etc.j ainsi que de Bas-bleuet de Joyeuse Ville, c'est surtout par son roman les Demoiselles à marier qu'il attira récemment l'atlenlion. M. Cim y aborde la dispute si ardue et si complexe de l'éducation des filles. Sa conclusion est « carrée », 11 lient l'éducation, — telle qu'on la comprend aujourd'hui, c'est-à-dire l'éducation à diplômes, — pour inutile, nuisible même aux jeunes filles pauvres. Evidemment, il ne faudi'ait pas trop généraliser les types qu'il a choisis pour détendre sa thèse. Les malheureuses qui défilent dans les Demoiselles à marier portent toutes la peine de l'instruction qui leur fut imposée, et culbutent toutes dans la galanterie. Quelques-uns Irouverontcesdonnéesexcessives.Mais l'ouvrage est piquant, écrit avec aisance et les tableaux parisiens qui s'y succèdent retiennent l'inlérèt.
Au rebours de M, Calmetlcs, M. Jules Bois est, pour la femme, d'une sévérité difficile à justifier. Il l'appelle l'Éternelle Poupée ; 11 la maudit comme un être malfaisant el funeste : il voudrait voir former contre elle une « ligue inieilectuelte de défense », L'Écclésiaste n'est point plus amer. Les spéculations philosophiques, le symbolisme abstrus que M. Bois a cru devoir mêler à
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l'inlHfjue 1res intéressante de sa ficlion sont fails pour dikourager ceriains de ceux qui s'aviseraient d'y chercher leur Credo. L'auteur traduit ses idées dans une langue poétique et vihranle.
Mais voici le vrai ■ féministe ». C'est M. Marcel Prévost, dont les romans sont, avani tout, des romans d'amour et dont )a psychologie, un peu coiirle parfois, n'est rebutante ni par aucun appareil dogmatique ni par de longues dissertations. Cet auteur, lui aussi, distille une volupté élégante et attendrie, mais très bti!llante, volupté qui renferme même un détestable alliage de ce mystici^ane pervers remis en vogue par notre époque.
Après avoir écrit M"* Jauffre, le Scorpion. Chonchelle et Cousine Laura, sans s'être laissé enrôler sous aucune bannière, le jeune romancier s'est avisé, il y à trois ou quatre ans, de publier, en tële de sa Confession d'un Amant, une sorte de manifeste à la gloire du roman romanesque, qu'il prétendait restaurer et remettre en honneur. Interviews, contre-interviews, lettres, ripostes, rien n'a manqué pour faire autour du livre un de ces tapages dont nous commençons à connaître les dessous. Va donc pour le roman romanesque. Nous reconnaissons d'ailleurs chez M. Prévost tous les attributs du genre, depuis l'exaltation des sentimenlsjusqu'au conventionnel et jusqu'à l'invraisemblance de certains moyens. Il n'en demeure pas moins acquis que chacune de ses productions depuis la Confession d'un Amant, c'est-à-dire les Lettres de femmes et les Nouvelles lettres de femmes, l'Automne d'une femme et surtout les Demi-Vierges,
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3 contribué à faire de lui le représeniant le plus en vue du roman ambureux et féministe. Après avoir essayé, dans la Confession, de nous indiquer — par un procédé renouvelé des iloles — de quelle manière nous devons vivre, U nous averlil, dans les tetireg, que la femme hoanële est un mjthe... Puis, l'Automne d'une femme lui servit k donner la prédominance â la sentimenlalilâ sur les sens : ici la justesse de son analyse morale, la nelielé de son obsei-valion, lavérité de mainte scène, la grâce mélancolique des sentiments, firent oublier aux lecteurs ce qu'il y avait de très désobligeant dans Tun ou l'autre des personnages. Au cours des Demi-Vierges — c'esil, jusqu'à préseni, sinon la meilleure, du moins la plus relenlissanlc de ses œuvres — M. Prévost s'est encore laissé aller à généraliser, étendanE à toute une race la tare de quelques femmes, seulement. Qu'il se glisse parmi nos jeunes filles conlempo* raines, parmi les Parisiennes — et surtout parmi celles d'entre les Parisiennes qui n'ont rien de parisien, étant des exotiques — quelques Demi- Vierges, nous ne le contestons pas. Mais 11 y a quelque chose de faux, d'odieux même, à faire de cette monstruosité un type classé et répandu, même dans le monde très spécial analysé parl'auleur. Ces résejves faites, il faut convenir qu'on est attiré, dans ce livre, par une série de tableaux ingénieux, encore qu'élrangemont troubles. Car ce n'est pas quand M, Prévost célèbre les frénésies de la passion que nous l'aimons de plus, et, pour tout dii'e, un écrivain de sa valeur, de sa sincérité el de sa probité artistique devrait bien dédaigner certain piment... auquel, par malheur, vont toujours les gros succts. H est
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fétninixle, répéterons-nous pour nous résunier, en lant qu'il ti applique â peindre l6s sociéiés corrompues'oi équivoques et à crayonner les femmes perverses ; si l'on nous accorde qu'il ignore la feramn honnëie, pour ne l'avoir point ou presque pas rencontrée dans son champ visuel, nous i'admetirons voloniicrs |H)ur un moralisle...
Un nom doit nous arrëler quelque temps oncore. C'est celui de M. J. H. Rosny (t), qui, depuis le naturalisme de son premier livre (CImmolalion), a passé par le roman réalisie (IS'ell-florn), |)h)losopbiquc (Marc-Fane, les Coriieiltes), sociologique (le Bilatéral), psychologique et de mœurs liltéraircs {te Termite) et qui, avant d'être l'auteur remarquable de Daniel Vatgraive. de Vhnpérieuse Bonté et de V indomptée, a iroiivé moyen de représeniecà lui seul le roman préhistorique dans Vamireh. Eyrimah, les Xipehuz. Renchérissant sur Salammbô de Flaubert et sur la Momie de Gautier. M. Rosny ne veut connaître que les temps antédiluviens. C'est dire qu'il se réfugie dans un monde oi tout est hypothèse... Qui nous donnera le document vrai sur la vie ancestralc de l'humanité f Tout îui est hasardé. Le romancier a su peindre non seulement la nature, les paysages, mais aussi les passions à l'âjçe du mammouth. li semblerait qu'il y ait une antithèse flagrante entre l'arbitraire cl la fantaisie forcée des données sur lesquelles il travaille, et, d'autre part, l'arl souverain et la conviction sérieuse qu'il apporte à ces études. C'est un luxe de noms
<l) Cl! nom est la signature collective des deux frères Rosny.
. bart)ares, de vocables lourds et de lermes techniques qui ne réussissent pas à dégoiller le lecteur, tant l'auteur apporte de flamme à son œuvre et tant sa vision demeure grandiose. Hais je neveux pas quitter M. Rosny sans appuyer sur les trois romans que j'ai qualifiés plus haut de remarquables, car ils marquent, dans le talent et la carrière littéraire de leur auteur, une étape qui pourrait bien être définitive. Malgré certains défauts, cette trili^ie est d'une haute conception et d'une exécution parfaite en plusieurs de ses parties. Daniel Valgraive est dénué de toute action, de toute intrigue : son intérêt, comme l'a bien résumé H. G- Pellissier, u réside uniquement dans la lutte d'une Ame supérieure contre les fatalités du mat ■. Comme tous les héros de M. Rosny, Valgraive est, à la fois, très humain et très cultivé. Déjà la bonté, — considérée comme suffisante pour remplir et élever une vie entière, ~ la bonté que l'auteur va célébrer et définir dans un roman postérieur, forme la base de toute cette étude psychologique. Assurer le bonheur des êtres qui l'entourent, voilà la pensée qui domine Valgraive à partir de l'heure terrible où lui est révélée sa mort imminente. Un seul ennemi combat ce besoin de bonfé ; c'est VégoUme, et c'est à la lutte ouverte entre eux que Daniel Valgraive nous initie, lutte qui aboutit non pas à l'immolation du Moi, mais à sou ennoblissement.
Daniel Valgraive était une première tentative de réaction contre la morale de renoncement et de sacrifice prèchée par le néo -christianisme. L'Impérieuse Bonté développe l'épopée de la soufirance humaine. M. Rosny, plus ouver-
tement encore, veul réagir contre la conception passive que ■ . les écrivains russes se font du rb\e de (a Bonté. Il prend contre eux « esthétiquement le parti de (a morale énergique où la bonté implique l'autonomie, la âerté et la résistance individuelle >. Toute l'histoire des Lamarque, servant à la démonstration de cette thèse, est un drame qui secoue l'arbre de notre cœur jusqu'en ses plus profondes racines. II y a là des notations sur la misère, la mort, qui font songer i l'art vibrant d'un Tolstoï. Si, d'autre part, dans celte foule de personnages mis en scëne, nous en voyons qui sont élevés et nobles, il est impossible de n'être pas frappé du grand nombre de détraqués qui semblent hanter la vision que M. Rosny a de l'existence. On rencontre dans l'Impérieuse Bonté des chapitres qui s'élèvent à une rare hauleur, des pages qui sont poignantes d'une émotion suprême et d'une pitié indicible, et d'autres où l'on est tenté de rejeter le livre. Comme nous l'avons dit à propos du roman Vamireh, le style de H. Rosny est souvent rocailleux. Au milieu d'aperçus aigus, surprenants de vie et de réalité, on trébuche sur des mots bizarres et improprès, sur des expressions maladroites et recherchées. L'auteur trouve des incohérences ou des complications d'images qu'il semble appeler à la rescousse pour obscurcir encore ce qu'il y a parfois de ma! défini dans ses idées et de brumeux dans son très grand talent.
Ne cherchez point dans l'Impérieuse Bonté plus d'action que dans Danië/ Valgraive. Ln composition n'obéit à aucun plan d'ensemble et s'inquiète peu de la mesure. Une i-éuaioa d'épisodes, tantôt repris et tantôt abandonnés, mettant en
scène des personnages qui, jusqu'à la lin, se renouvellent, sui'gissent à l'improviste ou se succèdent, sans qu'on voie d'autre motif à leur présence que Je besoin de leur faire incarner certaines théories : les unes, parmi ces dernières, sont sublimes, les autres, hétéroclites ou incohérentes et impossibles à réaliser. Par là-dessus, jetez le prestige d'envolées de toute beauté, de pages inoubliables, de morceaux entiers emportés dans un soufFle vraiment épique, et vous aurez l'impression de ce roman sociologique.
Dans l'Indomptée, M. Rosny complète cette sorte de cycle de la solidarité et de ValtruiSme. C'est le roman d'une étudiante eu médecine, jeune vierge intelligente, chaste et forte, qui, dans ses recherches de l'amour, guidée par l'honneur, marche de déception en déception. . . Elle veut se hausser au niveau de l'homme et endure les plus humiliants déboires,, . jusqu'à l'heure où la récompense de sou beau courage lui vient par l'entremise d'un être bon et simple. Celui-ci réalise cet idéal defioiif^dont l'autL'ur, à son grand mérite, s'affirme aussi épris que de l'art ou de la science. Comme exécution l'Indomptée appellerait les mêmes remarques que l'Impérieuse Bonté, excepté pourtant qu'on n'y relève pas autant d'encombrement.
Tenninonsen constatant que, dans un roman tout récent, Renouveau, M. Rosny a su composer, avec simplicité et pénétration, une élude noble cl poignante de l'amour et de la jalousie dans un cœur bon. Nul doute que les œuvres futures de cet auteur ne donnent raison aux pronostics bvorables que nous inspirent ses travaux actuels.
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Comme on peut le voir, l'armée psychologique se présente en rangs serrés. Cependant, suis-je loin d'en avoir rassemblé ici loules les cohortes ! Je n'ai pas nommé encore H. Marcel Schwob, ce philosophe patient et avisé que le goùl du rare et de l'exceptionnel entraîne trop peut-tire, et qui joint, ù la sympathie pour les héros dî^raciés et maodits, un amour de la métaphysique embrouillée dont le Livre de MoneUe nous a permis de saisir tout l'imprévu. Ajoutons à son actif des contes curieux, le Roi au Masque d'or-, et une très littéraire traduction du roman de Daniel de Foe : MoU Flandert. te n'ai pas cité non plus M. Léon Barracand dont le Mariage mysiiqtis est une étude captivante et délicate ; M. Jutes Case, écrivain distingué, dédaigneux des intrigues et des épisodes, mais pénétrant analyste du cœur et de ses faiblesses dans l'Etranger ; H°" Ratlazi, hantée, dans Enigme sans Clef, par les inexpliqués de l'hyslérie et ii<" Juliette Adam a éprise de la métaphysique amoureuse ; M. Haraucourt, psychologue de r < amitié n (Amis);M. Descaves, dont nous discuterons les Sous-Offs, mais qui, dans les Emmurés, a voulu exposer la condition des aveugles dans la société moderne, dénoncer l'insuffisance des secours publics et privés, s'insurger contre des préjugés... La philosophie, la soif de la justice, la tendresse et l'ironie se sont unies ici pour créer une œuvre tout ensemble originale, bien écrite et élevée, débordant de mansuétude etd'une sympathie ardente pour les infortunés qu'elle met en scène. Nous ne pouvons terminer cette énumération sans rappeler encore : M.Robert de Bonniëres, styliste excellent et fin observateur des
natures sacrifiées dans le l'élit Margemont, sophisle de (aient, mais sophiste, dans lord Hyland ; M. Ernest Tissot, dont la Dame de l'ennui est une élude probe et sérieuse de la sensibilité dans une âme étrangère ei une contribiUion utile au roman cosmopolite ; M. Henry Bérenger qui, en écrivant l'Egort, appliqua la psychologie à la sociologie, exaltant l'aclion et combatiani l'iniellectualisrae ; M, de Nyon, l'auteur de la Peur de la lltort et de l'Obex, qui n'est certes pas le premier venu, ses livres, d'une allure trop hardie, d'une indépendance Irop accusée, étant aussi intéressants par le style, que par leur bizarre inlelleclualité ; M. Rcibrach, venu du naturalisme au roman psychologique avec son Aller et lielour : irop touffu et trop compliqué en maint endroit, cet oïlvrage étudie de façon attachante et avec des internions droites, croyons-nous, le mysticisme religieux, le mysticisme scientifique .et le positivisme ; H. Fernand Vandérem qui a fait, en publiant la Cendre, une entrée remarquée dans le roman. Moraliste, ce qui ne veut pas dire que son livre soii d'une morale irréprochable, l'auteur montre un esprit lucide et philosophique, plein de bon sens et d'ironie, auquel les travers de notre temps sont odieux. 11 a mis en lumière un héros déplorablement moderne. Gilbert Mareuil passe sa vie â tromper ses maltresses et à en é(re trompé : c'est un type d'égoïste et de jeune homme « veule ». Ije romancier, je me demande pourquoi, s'est astreint à nous dire les vilenies de ce personnage eu évitant soigneusement tout blâme ou tout él<^e.
N'oublions pas de signaler ici une dissection subtile et
fineraeDt poussée de la sentimentalité. Sa portée est notable parce qu'elle pari décidément en croisade contre l'intellectualisme. Je veux parler du Valbert de M. de Wyzewa. Le ' sentiineotal Valbert porte un cœur flottant, tourmenté, agité de désirs vaf^ues et aboutissant toujours à la lassitude et au dégoât. C'est la description remarquable d'une âme malade, souffrant d'une affection essentiellement actuelle et, pour mieux dire, momentanée.
LE ROUAN HISTORIOUE