‹ Le roman en France pendant le XIXe siècleChapitre 86 sur 93 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

lie romao symboliste et occulte.

L«s symbolistes contemporains ne se posent pas absolament en groupe avancé de l'école psychologique, ainsi que beaucoup le croient. Ils sont les manifestants, dans la poésie

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Ipique, du mouvement ijuj réagit conlre l'inipassibilitf^, k piétenlion à l'exactitude et l'élroilesse de Tormules de ■Wlaius parnassiens ei des naturalistes. Pendant la lutte ^our la thèse expérimentale, la psychologie fui le refuge des avrils précis et anatyliquos ; celui des poêles, fut le sym- Mistne. En réalité, ce dernier a élé peu cultivé dans le raman français : il s'est surtout répandu dans la poésie et ! dans de courtes proses sans unité ni détermination bien ii^réciable. Mais ia grande multiplicité des écoles ou des ■ subdivisions d'écoles, des groupes et des coteries que son j éMquette a couverts, nous oblige à nouseit occuper pendant I quelques instants. Nous le ferons à propos du roman déca- . I dent ou occulte, représenté surtout par MM. J. K. Huysmans I et Paul Adam, et à propos du roman inspiré par hmagitme [dont H. Péladan s'est fait le retentissant gonfalonnier. ) ■ Problème assez curieux : sans avoir produit d' œuvres ;' de valeur indiscutée, sans avoir réussi même à se mettre I d'accord sur une formule commune, les symbolistes n'en ont pas moins exercé sur la génération actuelle une action prépondérante et une réelle fascination. Il faut, avant tout, faire la part de la mystification, du charlatanisme, des raffinements systématiques, et de l'engouement que devaient SDsciter l'indépendance élevée en dogme et l'extrême facilité appareille des procédés décadents. Car 11 ne parait pas très laborieux d'écrire comme M. René Ghil ; et toutes les théories symbolistes se ressemblent en général par ce point que la forme non moins que le fond y semble viser uniquement à r<iabscond»etâ «l'ésotériqueB.Sousprétexte d'imprécision, de vague, d'inachevé, de réveureldesu^estif, sous prétexte

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4IB Les GENRES SPÉCIAUX

de traduction musicale dosuélatsd'âmesD, certains écrivains ont mis à la mode une langue qui n'en est véritablement pas une. C'est une phraséologie qui torture et disloque i plaisir la syntaxe et les règles, enlève aux mois leur sens. véritable pour leur en donner un très arbitraire, parfois saugrenu, ou môme pour ne leur laisser aucun sens ; c'est un pathos, pour tout dire, qui heurte la logique et ridiculise l'œuvre d'art dans sa forme. Il exprime, en etfel, une pensée si embrouilléeei si peu concrète qu'il faut, pour comprendre ces auteurs, un lexique spécial à chacun d'eux ou des grâces d'état conférées, puralt-il, aux initiés, par le dieu du Mystère (1). Cependant le point de départ du symbolisme n'était pas blâmable. Il a eu surtout ceci de bon qu'il a été comme la réintégration de l'idéâ dans l'art poétique. Mais il a voulu aller trop loin et il s'est égaré dans les spéculation» vaines. Les symbolistes cherchent, par ordre, étant donnée une image traduisant une pensée, à mettre l'image seule, le symbole en lumière. Malgré l'exagération évidente du parti pris, l'entreprise était donc louable et renfermait d'excellents principes. Remarquons d'ailleurs que tout, dans un certain sens, est symbole, puisqu'en passant par noire imagination, tout revêt la forme d'une image. « Tout art est symbolique parce qu'il exprime des idées abstraites par des images et qu'il communique aux couleurs et aux formes, une signification qu'elles n'ont pas d'elles-mêmes (%. s Le

(1) Votr divers contes de H. Mallarmé.

(2) F. BHU^ETI&RE. Voir ses études sur le symbolisttie- ilans tes Nouvelles Questions de critique, etc.

DAt4S LE ROMAN CONTBUIïOHAIN il»

^fmbole, dépassanl l'all^orie et la comparaison qui g'atla- Aoit encore uniquement aux objets extérieurs, a en outre ceci d'excellent « qu'il nous fait saisir entre le monde et nous qœlques-unes de ces affinités secrètes et de ces lois obscures qui peuvent passer la portée de la science mais qoi D'en sont pas moins certaines (1). »

C'est sur ce terrain surtout que le symbolisme a battu le naturalisme.

Ce dernier avait piétiné sur place, empâlré qu'il était dans ses documents et dans ses enquêtes. Il avait gonflé l'individualisme, il avait poussé aux dernières conséquences la tyrannie de l'exactitude, du vécu, du « scientifiquement établi D. H n'avait laissé aucune liberté à l'idée, aucun champ au rêve. Il avait affecté de ne voir dans la nature que les contours extérieurs, et, ainsi, il avait limité l'art à la stricte et sèche imitation de ces contours.

Or, nul ne le niera, il y a des arts qui ne sont pas d'imitation : ceux-ci se trouvaient privés d'une partie de leurs moyens. De plus, la nature a des dessous, nous nouK sentons entourés de mystère et d'inconnaissable : l'école de H. Zola s'était fait gloire de n'en pas tenir compte. Mais il est certain que nous ne parvenons à dégager quelque diose de ce mystérieux, qui existe, qu'en nous élevant audessus de l'observation stricte du monde extérieur, en disant intervenir un élément d'interprétation que notre Sme et notre intelligence ne peuvent puiser dans la nature

(l)F. BrunbtiSbb. Id.

même : pour atteindre Vâme det choies que les sjmboliEtes visaient, il fallait évidemnienl dépasser le monde concret. Seuletneut, par une réaction peu mesurée et mal éclairée, le symbolisme a, pour alDsi dire, condamné l'art à sortir du vrai. Il a synthétisé et généralisé à outrance, méprisant l'observation et oubliant que celte âme des ekout ne peut être traduite que par des images qui sont dans la nature. Son grand tort a été, voulant saisir l'objet a senti par ses effets plutât que pensé n, * supposé piutOi qu'aperçu », de faire appel à l'inlelligence abstraite seule, de supprimer les accidents de milieu, d'époque, les faits particuliers, ■ de n'admettre en un mot que ce qui est représentatif d'une entité ». Sou esthétique, uniquement basée sur la perception des affinités et des identités qui eiistenl entre la nature et nous, est ainsi tombée dans le rêve purement spéculatif, dans l'indéchiffrable, le baroque, voire même dans le grotesque...

Les symbolistes ont préconisé, au point de vue de la forme, l'imprécis, le flottant, l'impondérable et le fiigîtif, parce que ces procédés leur paraissent les plus propres à exprimer cei étal de rêve qui prolonge la vision jusqu'à la devinatioD et jusqu'à l'hallucination, et parce que cette langue leur a semblé la meilleure prolesiation contre l'exactitude et la matérielle netteté des naturalistes.

Dans le champ du roman, ils sont descendus à la mysticité vague et dissolvante, aux rêveries stériles, aux lamentations pleurardes, aux douleurs arU6cielles et mil définies, à des sensitivités d'âme inappréciables etimpou' dérables. N'ayant ni la force de croire, ni celte d'agir,

ils oni oscillé entre un abandon passif et las du cdlé de l'incompréhensible et une tendance perverse vers l'occulte, le roagisme, Texorcisme, elc.

Ce n'est point ici le lieu de parler des « poèmes en prose » qui devinrent l'exutoire favori des rêveries maladives dont furent affectés nos symbolistes le plus strictement attachés à leur formule. Ne nous arrêlons qu'aux romanciers et, parmi ceux-ci, aux seuls marquants, à ceux sur lesquels la portée et l'étendue de leur œuvre nous permettent de formuler une opinion.

Le cas de M. i. K. Ruysnians est des plus curieux.

C'est d'ailleurs une curieuse figure littéraire que celle de cet écrivain et l'expression fatiguée, dédaigneuse et souffrante qui, éternellement, contracte son. rictus railleur, n'est point menteuse. Artiste et dégoûté, ayant pour l'humanité et la vie des mépris de carabin et de croquemort, il e^t doué d'une imagination fanta^^tique et d'une étonnante faculté d'embrasser, avec une vue intense du détail, la face pittoresque des choses et des idées ; il excelle à en exprimer, en termes d'une virulence et d'une crudité inouïes, les côtés bas, vulgaires et grotesques, les seuls qu'il affectionna longtemps d'envisager. Cependant, on a dit trop peu de lui quand on l'a représenté comme un pessimiste exacerbé, écœuré jusqu'à la nausée de tout ce qui, étant vil et répugnant, s'attache comme une indépoissable glu aux sens détraqués et malades de nos blasés. Ce qui le domine surtout, c'est une inquiétude, de plus en plus lancinante, de s'arracher à cet embêtement... L'amour de l'artificiel excessif joint à cette lassitude l'a conduit du déca-

^ LES tiENHES SPfiCIAUK

denlisme à l'occultisme. Un lojal el superbe effort de sincérité vient de l'amener à la Foi et â un catholiciane, dont sans doute il faut blâmer l'alliage, mais qui se dresse noblement par dessus les banalités du scepticisme et àm diteltantisme à la mode.

A labours. Là-bas, et En route, tels sont les trois livres qui ont successivement synthétisé les dernières évolutions de sa pensée ei de son art.

La manière de H. J. K. Huysmans s'est ainsi développée, i travers sou œuvre, suivant une marche régulièrement progressive. Depuis Sac au dot jusqu'à A Bebours exclusivement, en passant par let Sœurs Vatard, par Marthe, par En méttage, et par A Vau l'eau, nous pouvons observer, à côté de la simplicité extrême de la composition, une prtféreace de plus en plus marquée pour le sujet vil, une persistance de plus en plus opiniâtre ei, dirais-je, affectée, à découvrir I davantage ce que le goût et les bonbes mœurs conseillent : d'envelopper d'ombre, ainsi qu'à froisser et à éclabousser de sarcasmes ce que les conventions sociales respectent. Gens i qui tombent au péché, sans excuse, sans amour ni passion, sans motif le plus souvent ; analyse méthodiquement plos i sombre et plus amëre du milieu ambiant ; tristesse toujours ' plus découragée et plus ulcérée devant la pauvreté morale qui est, d'après lui, notre loi, tout cela a travaillé dans le cerveau de l'écrivain pour l'amener à celle œuvre unique, ' exorbiianie de décomposition : A Rebours.

Le décadenlisme du romancier s'est surtout affirmé psr une recherche effrénée des spasmes rares et subtils. À ' Rebours est, sur ce point, une étude où l'origlualilé k

marie à la bizarrerie et même à la puérililé. C'est comme le c^ftlogue des sensations alambiquées d'un détraqué de cette fin de siècle, d'un blasé qu'énerve jusqu'à la soiif- Trancela manolonie de la vie et qui, à mesure qu'il poursuit plus rageusement les secousses inédiles, factices, frondeuses du cours régulier des choses, se dégoùiedavaniage.Epris du détail ultra pittoresque, raffiné en tout, imaginatif éperdu, unissant une conception très haute du Beau à un sentiment ioné et cruel du grotesque. M, Huysmans en est arrivé ici à des exagérations vraiment enfantines de l'incohérent, de la rareté et de l'anormal.

On ne peut cependant nier le relief de cette figure de des Esseintes qui incame en lui, comme l'a dît un judicieux critique, l'ame de notre époque écœurée et vide. Il y a, dans ses manières intenses de sentir et d'être affecté, une atmosphère incontestable de < décadence >, au sens littéraire du mot. L'effet en est d'autant plus curieux que le style vigoureux, coloré et souvent aussi artificiel que la pensée, s'encombre de barbarismes, de néologîsmes et de façons de dire <■ faisandées *.

Pour dépasser dans Là4as la note de recherche aiguë qu'^ Bebours avait donnée, M. Huysmans a dû retourner pour ainsi dire en arrière des temps, jusqu'aux fastes fabuleux de ia sorcellerie. Outre l'élément, plus sensible que jamais, du dégoût de l'artiste pour tout ee qui l'entoure, pour tout ce qui a été fait ou est à faire,pour les banalités, les veuleries, les compromis de la vie ambiante, il y a encore dans ce livre une aspiration inquiète, ni formulée complètement, ni décisivement raisonnée, vers le mysticisme.

4U LES tiENRES SPECIAUX

un myslicisme à reboars qui esl le « satanisme x. Là^iat repose sur la conception du satanisme contemporain, c'està-dire du règne et du culte effectif de Satan, culte qui «xisterait aujourd'hui encore, serait répandu dans le monde entier où il compterait des milliers d'adeptes ; culte enfin qui consisterait en certaines pratiques d'une abomination et d'une immoralité sacrilège dont le romancier ne nous a épai^é ni un détail ni une nuance. La teinte infernale de cet ouvrage confus le sépare nettement de ses devanciers, car H. Huysmans y délaisse, pour d'occultes grimoires et pour d'inusitées diableries, son éternelle complainte sur cette sale plaisanterie qu'est l'existence.

Il est tfit peut-être pour parler ici du tout récent volume de l'auteur : En Boule. Voici pourtant une appréciation qu'on doit, à priori, formuler : celle œuvre esl d'une absolue sincérité. Elle est sincère d'un bout â l'autre, dans le fond et dans la foi'me. C'est pourquoi elle fourmille de sensations multiples et parfois contradictoires : des envolties superbes de l'art le plus élevé, des gloses exquises, enroulées autour d'un psaume ou d'un détail architectural, nous ont â peine empoigné, 'que surgissent les vocables les plus bas et les images les plus intentionnellement répugnantes ; des éloges liërement indépendants, adressés à la vie contemplative et conventuelle, sont entremêlés de jugements gém^ralisés sur le clergé séculier et sur les ministres de l'Église, jugements qui sentent étrangement le préjugé ; des peintures d'une grAce insinuante, d'un charme inoubliable de mélancolie et de tristesse, font pendant à de brûlantes et crues tentations, décrites dans toute

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leur hideur. A Dieu ne plaise que nous l'eppochions sa franchise à M, Huysmans t C'est elle qui donne la haule valeur ï son livre, c'est elle qui fait de celle sorte d'autobiographie une confession qui nous étreint et nous communique an frisson si intensif. C'est elle qui, nous voilant les redites et les longueurs qu'un Flaubert eût reprisesdans celle considérable étude, ne nous arrête qu'à sa vigoureuse et presque géniale envergure. Parmi les régions obscures et sulfureuses du Mal, le pénitent — oh ! pauvre âme pleine d'orgueil encore et malhabile à se faire humble ! — marche péniblenient sur le chemin qui mène à Damas. Que de chutes, que de mouvements contraires, que de heurts et de reculs ! mais quand il pleure, .ses larmes sont brAlantes ; quand il plie les genoux, son oi^ueil s'effondre et s'abime. L'ouvrage est loin d'être parfait, f^a pensée et le style entraînent des gravats et dés scories. Mais c'est une de ces productions qu'on juge plus avec le cœur qu'avec les facultés critiques de l'esprit.

A côté de M. Huysmans, le plus brillamment doué des romanciers décadents — et le plus considérable par l'œuvre déjà accomplie — c'est incontestablement M, Paul Adam.

Après le naturalisme de Chair molle, le. jeune écrivain se posa un des premiers comme symboliste renforcé en publiant le Thé chez Miranda. Plus tard, il se rallia à a l'occultisme» qu'il semble avoir à son tour répudié pour se borner à âtre un artiste Indépendant, original, ultra-sensible, uji friand des sensations inédites et des domaines inexplorés, observateur méticuleux, dédaigneux de tout ornement futile, de toute mise en scène usuelle, et même, dans ses roman.s, de toute action mouvementée.

4M LES GENBES SPECIAUX

L'heure n'est évidemment pas venue de porter on ji^ ment définitif sur des livres comme les Images sentimetitaUs on comme le Mystère des fautes. Hais on ne peut nier les facultés puissantes et affinées qu'ils révèlent, en dépit de celte affectation, de celte impertinence ouirée dans l'ironie et dans le dandysme, en dépit de ces besoins frondeurs de scandaliser — tout en maudissaul la chair et ses oeuvres — qui nuisent souvent à l'artiste personnel et vlrtunse. Ce qui attire encore l'aitenlion sur H. Paul Adam, c'est, outre son sens de la synthèse, la très grande variété de ses ressources, l'aisance avec laquelle il les emploie successivement, évoquant les souvenirs byzantins aussi libremeal que les tableaux contemporains. Comme écrivain, c'est un ingénieux, fort au courant des secrets de la langue, c'est un lyrique aussi, do[it la phrase sait être d'une clarté lumineuse quand il ne lui platt pas davantage d'affecter l'obscurite et le h tarabiscotage n.

I^s principaux romans de H. Paul Adam sont, en dehors de ceux que nous avons cités: L'Époque, (l" série) qui comprend Chair molle, la Glèbe (élude de l'alcoolisme chez le lerrien)ctSoi, psychologie de la femme vorlueuse par orgueil; L'ÉPOQUE, (2* série), savoir : Hobes rouges, satire effrénée et caricaturale de la magistrature,* le Vice filial, les Cœuvs utiles; Les Volontés merveilleuses, série composée d'£/«, (évoquant le monde de la sorcellerie au xv« siècle) de Eu déeor et de l'Essence de soleil, roman idéologique, où l'idée vit seule, où les personnages ne sont qu'accessoires.

Que dire de M. PéJadan ? Après les belles pages colorées et nerveuses du Vice suprême, pages déjà si entachées

DAN& LE ROHAH GONTEHPOBAIN .1»

â'ailtrarâ de singnlarifé et de parti-pris, ee poète est tombe de Curieuse dans VinUiatwn sentimentale, de celle-ci dans V AndrOQgne, etc. Jl a fini dans l'absurde. Le Uagisme, qu'iJ mit à la mode, avait des prétentions tbéola- £:iques, philosophiques, sociales et esthétiques. Hais, daas là-religion nouvelle, de nombreuses scissions s'opérèrent rajiidement. À l'heure actuelle, la chapelle originaire ne compte plus que quelques rares dévots, défendus contre toute critique par une admiration béate pour l'habile metteur en scène qu'est le grand prêtre ou le Sâr Péladan. Terminons donc en constatant que le besoin — sincère et inconscient cro yons-nous — de mystifier ses contemporainsa compromis et souvent annihilé les dons remarquables et les grandes qualités de poète idéaliste ou d'imaginatif féerique que possédait l'auteur de VÊlhopée.

Symbolisme, décadenlisme, magisme, telles sont les 1 contrées extrêmes où certaine partie de ta jeunesse lettrée ' cherche des terres vierges et des sites inspirateurs. Hais un grand nombre en reviennent promptement découragés, et, par le va-et-vient de ces volontés vacillantes et de ces vocations contrariées, est amenée cette sorte d'anarchie littéraire qui règne et ne parait point près de sa fin.

Il semblerait, qu'en ces conditions, l'avenir de cette jeunesse soit compromis, que le besoin de rejeter toute règle et toute formule doive promptement aboutir à l'indigence la plus cruelle et la plus décevante. Telle n'est pas pourtant l'étendue du mal.

C'est ainsi qu'il serait injuste de ne pas reconnaître l'œuvre accomplie, au point de vue du roman, par les

.us LES GENRES SPÉCIAUX

petite! Revues ou pluiAt par les Revues indépendante» pour leur donner un qualificatif plus jusle. A c6tâ des feuilles éphémères, quelques-unes, l'Ermitage, te Mercure de France, Ut Plume, Ut Rerue blanche — nous ne signalons que les principales — ont pris, dans ces dernières années, un développement signîRcalif. Elles ont rallié autour d'elles divers groupes de poêles el de conteurs, chacun fidèle à sa religion litléraire, mais réunis dans un désir commun d'attacher leur nom à quelque œuvre esthétique. Nous n'entendons pas, évidemment, parler desnaïfs, des présomptueux et des tapageurs qui cherchèrent dans le scandale ou dans rhéléi'oJoxie des opinions et des procédés une passagère notoriété. Nous devons nous borner â citer ceux qui ont produit des œuvres dignes d'être applaudies ou discutées. Tels : MM, Gustave Kahn (te Roi fou). A, Germain (rAgilé), P. Vérola (l'Infamant), G. Danville (tes Infinis de la CItair), Gabriel Mourey (Monada), H. Hazel (Vieux Saxe), Léon Riotor(^r.-l mi ineonnu)(\), Ft.de Mares (En Barbarie), Ch. MerKi el J. Court (l'Éléphant), Paul Foucher (Fin papa, Rechain avare), B Lazare (le Miroir des légendes), G. Geffroy (te Cœur et l'esprit), M. Vaucaire (L'Encrier de la petite vertu), M. Beaubourg (Contes pour tes Assassins, Nouvelles passionnées), C. Manclair (Couronne de clarté), A. Vallette (le Vierge), Elémir Bourses (Les Oiseaux s'envolent el les Fleurs tombent), L. Diimur (Albert), R. de Gourmont (Sixtine), H. Rebell (Baisers

(1) M. itiOTOR, 3 publié encore un remarquable roman philosophique : Les Raisons de Pascalin.

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i^ennemis), i. Jullien (la Vie sans lutte), Reaaud (le Ft •Balouet), K. Boyiesve (Le médecin des Dames de néans), A. Remacle {la Passante), Ch. de Rouvre (Après Amour). Tels encore MM. A. Boulique, G. Bonnamour, le regretté J. Tellier, Jean Blaize, A, Charpentier, Abel Pelleiier, etc.

XjSS auteurs gais, les hnmoristes et les fantaisiate».

Est-ce un symptôme de réaction contre le pessimisme universel qui a, durant celte fin de siècle, désolé la litti^rature ? Mais voici que les humoristes et les auteurs gais se mettent à pulluler... La joie et la verve gauloise ont toujours été caraclérislique-s du génie français et, pour parler des temps présents, depuis que le gros rire de P. de Kock s'esi tu, nous n'avons jamais manqué d'écrivains s'atlachant à dilater la rate de leurs contemporains.

C'a été le Charles Monselet de Monsieur Cupidon, des /lnnce«iîepaiW^.des7>-rteftiia:,etc., talent spirituel et indiscipliné, folâtre et exubérant; puis Eugène Mouton (Mérinos), le désopilant auteur de l'Homme à la télé de bois et des piquantes Nouvelles et fantaisies fiMmoWsïi7UCs;Qualrelles, ■ mort récemmr!iit,après avoir tantamusé les gens avec le Petit Manuel du parfait Parisien, A outrance. Dans le grand monde, Sans gueue ni tête, etc... C'a été aussi Eugène Chavelte, au comique facile, aux lourdes facéties, gâtant par d'épaisses saillies une verve assez drôle, imitant avec

quelque bonheur dans ses Petite* Comédies du Vue; dam Le proeèt Pietompin, etc., le genre d'Henry Hoimîer. Ce fureat Jules Noriac et Uoiaeaux, le premier, chronîqtmr «lerte et fin, plein de boutades et de goût, dont k iM" Itégiment, la Béiite humaine, le Journal ^im Flâneur, etc. , reproduisent avec entrain et perspicacité une foule de types et de travée cocasses ; le second, conna par ses Tribunaux comiquet, eut le bon esprit de se maintenir dans un genre savoureux que nul ne s'avisa de lui disputer.

H.Aurélien Scholl, souvent leste et «anticléricalB, type du chroniqueur et du boulevardier parisien, devrait être compris parmi les fantaisistes, avec Pierre Véron, l'auteur de Oké, Vitrier, de Paris vicieux et d'autres bluertes éphémères, ■ avec Richard O'Monroy (Place au théâtre ! etc.), avec Ernest d'Hervilly, conteur gracieux et non sans poésie I d'Ernest d'Hervillg-Caprices, de Mesdames les Paritiennes, elc, avec M. Robida et sa Tribu salée, avec le corrosif Rochefort, avec M. P. Ginisty, dans la Seconde Nuit, avec Caliban (Emile Bergerat), qui se console de voh' j ses tentatives théâtrales avorter dans l'œuf, en publiant le Rire de Caliban, la Chaste au Mouflon et Us Soirées de Calibangrève, avec le fin Albert Millaud, metteur en scène de la Comédie du jour sous la République athénienne, avec, enfin, quelques seigneurs de moindre importance.

Maintenant se lève la génération des joyeux, desironistes, des humoristes : Armand Silveslre, Grosclaude, Jules Renard, G. Claudin, Alphonse Allais, Courteline, Capus, '. George Auriol, WiUy, Tristan Bernard, Pierre Veber, Oct. Pradels, Xanrof, etc.

H.- Armand Silveslre unit les grâces d'un poète éthéré et chaste aux gaillardes saillies d'un rabelaisien renforcé. Ce n'est pas tant l'obscénité que le gras, le grotesque dan$ le j^vois, l'incongruité, en un mol, qu'il recherche et qui lui inspirent, selon le mot de Jules Lemallre, « des gaietés hebdomadaires bien surprenantes >. Il y a vraiment dans le cas de M. Silvestre de quoi étonner notre descendance, si elle s'occupe de lui. Car ce ne sont pas seulement des gauloiseries qu'où trouve dans te Commandant Ijiripèle, dans les Conlei grassouillets et dans foule d'autres de ses romans, mais la plus basse et la plus scatologique plaisanterie. C'est dommage, car il a du style, de la familiarité amusante et certaine verve. Tout autre est le rire de Grosclaude, bouffonnerie d'une qualité assez rare qui répond bien à l'essence de ia blague. Il a l'art de dire sérieusement )es choses les plus désopilantes et d'extirper d'an sujet les molécules plaisanles qu'il peut conlenir. Faite d'irrévérence, d'absurdilé piltopesque, cette blague est rendue dans une langue spéciale, lanlôt parodiant à merveille le style des faits divers de journaux, le style des administra lion s, lout ceux dont le caractère est de n'être pas du style, lantOt abasourdissant le lecleur par un emploi, à jet continu, du coq-â-l'âne et du calembour.

M. Gnslave Claudin s'est essayé à la charge féroce dans Tarie à la crème, Point et virgule, etc. Mais son stylet égratigne plus qu'il ne déchire. Seâ flèches n'ont pas le bout irerapé daiisle curare. Le genre de Willy, ce fécond et paradoxal esprit — psychologue à ses heures comme il l'a prouvé dans Une Passade — se rapprocherait

de celui de Grosulaude. Willy pousse l'habilelé dans l'art du calembour par à peu près jusqu'à des dislocations inimaginables. Qu'il s'agisse de boutades capricieuses, d'ironies anecdotiques, de i furaisieries » giganlesqws, d'imaginations incohérentes mais aci^rées, comme dans la Enfants i'amusent, ou de comple-rendus analytiques vinaigrés, écrits au courant de la plumeavec une verve judicieuse et captivante, comme dans les Soirées perdues, l'impression est la même. La fantaisie est bâtie sur un nen, et nous sommes charmés. Au fond, nous nous savons un peu gré d'avoir pu suivre Willy dans les bonds désordonnées qu'il fait accomplir aux idées, dans les culbutes plaisantes et inattendues qu'il t'ait faire aux mots pour leur donner une signification boutTonne, spirituelle, ambiguë ou, tout simplement, baroque...

Dans un article intéressant sur Nos Humoristes (I), M. G. Bergcrut voit dans Willy un maître en irrévérence ; « il ne respecte rien, au moins des choses dont il parle, et on ne surprend jamais chez lui ce sentiment de vénération pour les idées reçues qui est l'apanage du bourgeois. Ce talent n'est pas k la portée de tout le monde : pour savoir manquer de respect à propos, il faut un certain tour d'esprit qui est un don de la nature, et aussi un art spécial qui ne s'acquiert pas sans travail, pour ainsi dire, sans études préalables. Il ne suivit pas de se moquer des choses établies : il faut en discerner le point faible et Willï J excelle ».

(I) ReoueBleue, il mai (894.

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DAMS LE ROMAN COKTEHPORAIIS , ASi

M. Alphonse Allais, lui, est un mystificateur pyramidal, un faiseur de plaisanteries froides et coupantes, impassibles, dont les drôleries, éparses dans Vive la vie, dans le Parapluie de l'Escouade, dans Pas de liile, etc., sont d'une cocasserie grotesque et absurde, réjouissante le plus soiivenl, maïs parfois un peu • tirée aux cheveux s. C'est qu'il est très fatigant d'être toujours gai ! M. Trislan Bernard, fumiste fl^ma tique, H. Pierre Veber, fantaisiste sarcasiique, M. 0. Pradels, M. Donnay, satirique cruel, MM. G. Auriol et Xanrof appartiennent à la même catégorie d'amuseurs patentés. Ce soni essentiellement des ironistes et des défoitnateurs. Us « ont d'abord des choses la vision commune : elles ne les affectent pas, au premier coup d'œil, auti^ment que tout le monde : mais immédiatement, ils en perçoivent toute l'ironie possible, — la grosse — par la déformation : car ils s'en tiennent aux principaux moyens, l'ironie par antithèse, le comique par la dis))roportion, et chacun, selon la plus diligente aptitude de sun esprit, a plus particulièrement choisi pour outil de déformation l'absurde, le grotesque, ou le paradoxe. Ce ne sont pas des humoristes, mais des ironistes comiques concrets, qui ont plus volonliei's souci de dégager l'ironie de la position des objets que du jeu des idées » [i).

Cela est surtout vrai pour M. Georges Courteline, dont les recueils les plus connus sont Boubouroche, Messieurs les Ronds de cuir, Lidoire et la Biscotte, Ak! Jeunesse! etc. Lui, s'est cantonné dans le grotesque. Mais il y est passé

(1) A. Vallettb, Mercure de France, juin 1893.

4$i LES GENRES SPECIAUX

maître : un )^tesque réjouissant, d'une fantaisie à la dernière puissance, non toujours raffinée et soignée dans sa tenue, certes! mais si habile â faire manœuvrer le baroque, l'insolite, l'extravagant et à ea épuiser tous les sucs cxhilaranls! Son souci de l'actualité, l'adresse avec laquelle il épie les petits vices, les ridicules d'amour>propre ou d'hyprocrisie, pour faire rire, sont ses principaux éléments de succès. La recherche du « scabreux » et Vamoralité inconscienic, pour ainsi dire, sont également 8 jrmploma tiques chez H. Courleline.

Amusant aussi, spécialement par son naturel et par une certaine affectation de candeur, H. A. Capus ne conduit point la chaire jusqu'à ces régions extrêmes. Faux départ, Moniteur veut rire et Qui perd gagne se peuvent lire sans dilatations forcées de la rate. Écrits avec art, ces romans nous amusent parce que nous y trouvons une traduction franche, piquante et juste du réel. Les types sont vivants, et, s'ils nous dérident, c'est parce que, à chaque instant, ils nous en suggèrent d'autres que nous leur associons. Comme l'ironie du conteur n'est pas cinglante mais qu'elle est avisée et dissimulée sous des dehors* bons enfants *, elle ne nous fatigue presque jamais.

Reste M. Jules Renard. L'auteur de Sourires pineéi, de FÉcoriiifleur, de la Lanterne sourde, de Coqaeeigrue», de Poil de Carotte est peut-ëlre le plus naturel et le plus personnel des u humoristes ». Paradoxal, plus péDétranl que comique, il n'est le frère de personne. Je ne connais aucun de ses livres qu'on puisse attribuer à autrui. La vue qu'il a des choses est si individuelle, si imprévue,

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si nuancée, si accidentée de mouvements lournainis, qu'elle demeure toujours originale. Ce n'est pas un auteur ( gai D : rien cependant n'amuse comme ses tableautins. Il ne retourne point ses sujets poni- en découvrir les cftiés comiques et nous les présenter sous un jour drAle et spécial : mais il les voit ainsi et c'est I^ls qu'il les voit qu'il nous les décrit. Il y a chez lui un satirique, acéré et froid d'apparence, quoiqu'en réalité M. Renard sache s'indigner et soit un contempteur méprisant et vibrant du snobisme et de la bêtise. Sa langue, sdre et pittoresque, parfois seulement un peu affectée, donne à beaucoup de ses récits un fini d'art qui surprend par conlraste avec leur sujet. Je n'oserais dire que tout soit parfait dans ses livres. Hais, sous l'humour de ce qu'il écrit, un observateur a tOt fait de découvrir une rare finesse, effet d'un labeur soutenu et patient dont peu d'écrivains seraient capables. Son « naturel » e^t tout à fait remarquable. Il prend dans la vie tel petit bit, tel incident, telle figure analogues à ceux que nous heurtons à chaque pas. Nous y ferions à peine attention si, d'un petit coup d'œil avertisseur, l'auteur n'en dévoilait soudain l'ironie intense ou la cocasserie irrésistible. Ce n'est pas seulement un satiriste éveillé que M. Renard, un psychologue narquois et moqueur. C'est aussi un artiste ému et son Poil de carotte nous chante, dans une longue suite des chapitres courts, à la fois risibles et navrants, les misères et le lent martyre de l'enfance tourmentée, aigrie, rendue méSante et mauvaise...

Si donc on embrasse d'un coup d'œit la • galté littéraire s

438 LES GENRES SPËCIAUX

en la seconde moitié àe notre siècle, on la voit évolner ainsi : tantôt c'est de l'entrain, de l'esprit, une mousse légère ; tantôt c'est une joyeuseté plus grosse, une drôlerie plus leste et plus exubérante ; enfin, aujourd'hui, c'est dm tendance à la raillerie à froid, à la fumisterie amère ei i li chaîne hyperbolique.

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