CHAPITRE VI
Gvy d« Hanpaasant.
Guy de Haupassani est bien l'hérilier direct de cette lignée de conteurs qui, depuis les ménestrels et les chanteurs du xiir siècle jusqu'à Mérimée, ont conservé au genre ses notes caractéristiques. Assurément entre CHeplaméron de la reine de Navarre el les contes de Nodier il est autant de disparates qu'entre le Petit Jehan de Saittlré et Canditie. Mais la netteté des contours. l'inlensilé et la"^ ^ ^ concentration de l'intérêt, l'aisance de la narration sont restées distinclives de celle forme littéraire. —
Il nous eût été aisé de ranger Maujjassant parmi les romanciers naturalistes et de le mettre au premier rang. Les psychologues, d'autre pari, reconnaissent un des leurs dans le signataire de Pierre et Jean, de Notre Cœvr et de Fort comme ta Mort, ces livres qui, révélant des facultés de pénétration si aiguë, et une si maîtresse connaissance des dessous de l'âme mondaine, resteront privilégiés dans l'œuvre du regretté romancier. Cependant nous avons cru plus juste de le considérer surtout comme conteur et nous avons estimé qu'il y avait lieu d'incarner en lui la nouvelle de l'heure présente. C'est qu'en effet, si
toutes les qualités que nous reconnaissons au faiseur de romans se retrouvent cbez le nouvellier, il en est d'autres, inhérentes à celte forme raccourcie et intensiBée de la fiction, que' Mau passant posséda à un degré excep> tionnel ; en sorte que cet art particulier multiplie les aspects de son talent. On peut dire, en résumé, que la clarté et la force, ta simplicité et le naturel, la sobriété et la netteté, l'originalité et la saveur de terroir, l'intelligence ironique et pittoresque des choses, la brièveté, l'impersonualité et la précision narrative, et enfin l'art serré et savant de la composition donnent à ses récits quelque chose de définitif et d'achevé qui est le propre de l'an de « conter ■.
Depuis Mérimée, auquel II ressemble par son impassibilité, sa lucidité sobre, sa misanthropie prématurée, et, aussi par les mérites de sa prose à la fois classique et moderne, nul n'atteignit, dans cet art-là, une aussi précoce et aussi parfaite maîtrise. En quelques lignes l'auteur de Boule de suif, de la Maison Teillier, de l'Héritage, de M- Parent, du Horla, d'Une Fille de ferme, de Miss Uairiel, de M^"" Fifi, du Baptême, d'Une Vie, etc., fait saisir une situation. 11 çacope ses personnages en trois coups de crayon ; il n'en note qu'un trait'ou deux, maïs' essentiels, tes individualisant dans leur classe sans les en séparer. Les scènes et les tableaux lui apparaissent dans leur réalité flagrante, il en élimine les détails accessoires et les ornements inutiles. Sans qu'il ait besoin de les « démonter », d'en scruter les dessous, d'inventer ou de composer, il les raconte comme il les voit, comme ils frappent ses regards ; il les interprète sobrement, les
simplifie, et, par ces moyens, il sait émouvoir et intéresser au mSme point que le feraient tes faits réels. C'est pourquoi il a été le plus naturel et le plus vrai des réalistes i contemporains, en même temps qu'il en était le plus aisément vigoureux.
RéalisjejMau passant l'est d'abord par robjeçtivitéde son esprit et par' la probité de son observation qui méprise les aventures extraordinaires. Tandis que les événements nous impressionnent au milieu d'une confusion d'incidents et de modalités qui les estompent, lui, a dit un critique sagace, • savait immédialement délimiter dans cetenserable le morceau de réel ayant uuecerlaine unité, un point central, propre, par conséquent, à devenir une scène, un roman ».
Allégé des préoccupations habituelles au lettré' parce qu'il n'est pas un lettré au sens propre du mot, il se borne à décrire cette tranche de réel prise sur le vif, sans procédé, ni méthode, ni but arrêté.
Cette sorte d'inconscience de son art lui a pe ' ' dessiner les gens du monde (Notre Cœur, Fort eo Mort) avec cette même vérité qu'il apportait dans tion de ses excellentes et si typiques éludes de petii geois ou de paysans. Ce sont ces derniers qui h surtout son cerveau.
Tout le monde des champs, campagnards no madrés, finauds, rapaces, retorset sournois, toute ceti nité pétrie de cauteleuse bonhomie, de malice et c teté méfiante, défile dans ces nouvelles ; les gens è passions, à petites manies, à petites vertus, à vices ' les humbles sans dignité ni lutte, les n médiocres
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lionnaires, employés ou simples petils rentiers leur forii la condaite. aperçus ei reproduits dans leur variété infinie.
Dans les derniers temps de sa carrière, MaupasKaat avait évolué à son tour vers un art plus serein et plus humanisé que celui de ses débuts. C'est ainsi qu'il n'a point gardé jusqu'au bout son primitif parti pris de pessimisme. On trouve davantage, dans ses plus récents romans, des gens moraux et honnêtes, parce qu'il en voit plus volontiers autour de lui et qu'il est trop probe photographe de la réalité pour les négliger sciemment. Les types pourtant auxquels il s'est arrêté avec prédilection ont toujours été ceux des « êtres ordinaires a individualisés seulement par une nuance de caractère.
j Hais nous ne trouverons chez lui, du moins jusqu'aux derjiiiëres œuvres citées plus haut, ni émotion, ni sympathie, ni /antipathie. Ce n'est ni un enthousiaste ni un moqueur. Les ' notions de moralité et da pudeur manquent ëg~à1ement à cet impassible, fi cet indifférent absolu : ses pensées ou ses jugements, il est vrai, sont dillîciles à deviner à travers son im personnalité voulue. Capable de s'émouvoir, il ne s'autorise k l'être que par exception.
Un autre caractère que présente toute la première inspiration du conteur, c'est celui qui nous est apparu comme inhérent au naturalisme français: la recherche^ scabreux, de l'obscène, du repoussant physique dans les sujets et dans Tes détails. On le vit peu à peu se dégager de-cette préoccu- " pa lion, gardant sans doute une tendance à la brutalité, mais élargissant le champ de sa vFsTon en môme temps que sa gi'osse galté normande se changeait en un pessimisme amer et désolé. Ce fut la portée la plus définitive de ses récits.
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En effet, Maupassant ne put demeurer ■ l'objectif » exclusif qu'il avait rêvé d'ëlre. Il dut mêler quelque chose de son Moik sa conception des événements, à son inlprprétalion de la vie. Il y mil sa lassitude nerveuse et son dégoût fébrile. D'abord écœuré de la bêtise, de l'égoîsme, des petitesses qui frappaient ses regards de misanthrope intellectuel à la façon de Flaubert, son mattre, il devint pessimiste profond el universel. Sa désespérance remonte, comme à sa source, à ce sensualisme ardent qui l'opprime bien plus despoliquemenl que la grivoiserie des conteurs du xviiP siècle, car c'est comme une furie des sens d'où naît la tristesse de ta chair. Tout, dans son œuvre, vibre de ce frisson charnel qui imprégnait jusqu'aux moelles son tempérament robuste et se traduisait en une glorification des appétits, en une exaltation de la matière. Maïs l'Acre saveur de la volupté, la falîguc plus prompte même que l'assouvissemenl, l'angoisse de la luxure qui prévoit la ruine prochaine de ses désirs, tout cela s'amalgame en loi pour l'amener â celte conclusion sombre que la vie ett mauvaise et n'a pas deseiis...
Maupassant fut un matlre écrivain, grâce à ce don d'un style en relief, clair, souple el rapide, grâce à celte concision auslëre el puissante de sa phrase, grâce â sa personnalité, à sôii' "Horreur de la recherche dans les tournures, à son mépris des « effets de langue n, de la virtuosité alambiquée mise à la mode par l'engouement des Goncouri pour l'écriture artisle.U s'attacha toujours à écrirelai^ement, avec des traits jusies, avec indépendance et oiesure.faisanl tenirdans les mois usuels et simples toutes les altitudes, tous les
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gestes el toutes les inlonations de ses personnages, comme aussi tons les aspects, toutes les nuances des paysages et des événements.
GoatMiFs et nonvelllen.
La plupart de nos romanciers contemporains, on poni^ lait même dire de nos écrivains d'imagination, se sont Jugés aptes à traiter la Nouvelle. Nous enlreprendroos d'autant moins de tes passer en revue, que fort peu y ont apporté des modalités et des qualités différentes de celles qu'accusaient leurs œuvres plus étendues. Quelques-uns, il est vrai, y ont excellé, concentrant et résumant dans des conies alertes leurs facultés dominantes, et les meltanl par lâ-raôme plus en relief que dans leurs romans de longue portée. Tel fut le cas de M. Paul Arène, le séduisant narrateur de fiouvelles méridionales, tel fut celui de M. A. France et de M. Jules Lemattre, qui n'ont jamais été plus heureux que dans leurs conies ironiques, d'une naïveté souvent voulue. Il en advint de même à MM. Hugaes Le Roux (te Frère Lai, les Mondains), à M. Camille Lemonnier, si savoureux el si puissant d'émolion et de vie dans ses conies brabançons, au mystique et poétique auteur des Contes à soi-même (H. de Régnier) à celui du Mutée de Béguines (G. Rodeubach), à M. i. Madeline (Contes sur porcelaine) à MM. Ricard (Àeheteuses de rivet).
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Offlille de Sainie-Grois (Cent conta mcs), André Theuriet ians sea contes forestiers, G. Bergerel, Â. Houssaye, Jules Lennîna.ce visionnaire de l'autre mondc,el enfin à quelques écrivains à pseudonyme comme E^tincelle, Théo-crîlt, etc. Dans la foule des autres surgit de temps en temps tel conteur qu'une noie originale, ou même inusitée, qu'une façon plus attachante ou plus imprévae de comprendre la aouvelle signale â notre attention. Ce n'^esl certes pas un artiste en péril de banalité que M. A. Daudet quand il écrit ses Lettres de vmn Moulin et ses Contes du Lundi, d'une fantaisie si ailée, d'une grâce si piquante dans les détails, où l'jronie indulgente et fine s'unit si curieusement à Ja sensibilité éntae... Le Singe, l'Elixirdu R.P. Gaucher, hs Étoiles, la Chèvre de M. Séguin, la Diligence de BeaueaJTe,les Vieux, et tant d'autres sont peut-être le meilleur titre du Petit Chose S la célébrité.
Le même angle plus personnel de la vision nous attire vers Villiers de l'Isie-Adam, vers MM.C.Mendèa.F.Coppée, Paul Mai^ueritte, Masson-Forestier, G, d'Esparbès et Jean Lorrain...
Villiers de l'Isle-Adam mourut presqu'inconnu. Autour de son nom, que la tardive renommée vient à peine d'illuminer d'un rayon si chèrement payé, de nombreuses batailles se livrent encore. Il avait gardé du romantisme un dandysme détestable, ei ce goût faisait bon ménage avec des afiîrmalions vibrantes de foi catholique, avec un culte sincère mais trop intransigeant, trop mystiquement vague et trop tapageur de l'Idéal. Les Coûtes cruels, Tribulat Bonkomet, l'Eve future tiennent moins du roman que du
poème. Épiques et satiriques, saupoudrés d'une irenie mordante et corrosive, parfois si cancenlrée qu'elle en devieot insaisissable et confuse, hermélïques de parti pris, ces contes ont tous versé dans un dilettantisme étrangement recherché.
L'illusion, le monde des chimères fut le refuge de ce rtveur, qu'une erreur de la Destinée faisait vivre en un temps prosaïque et positif à l'excès. Un de ses biographes a pn justement dire de ViUiers : « Tout misérable et malade, il vivait constamment par la pensée dans des jardins enchantés, dans des palais merveilleux, dans des souterrains pleins des trésors de l'Asie où luisaient les regu^s des aigles royaux et des viei^s hiératiques. It traversa ce monde en somnambule, ne voyant rien de ce que nous voyons et voyant ce qu'il ne nous est pas permis de voir, i
Chez cet homme extraordinaire, l'hallucination alterne avec une' déconcertanle richesse d'imagination. Son an dédaigneux de « t'ustiel «décèle surtout unei^prit fanlastiqae, amoureux du mystère et du merveilleux, visant à l'impénétrabilité et, par là, plus déroutant encore que profond. S'il ' rencontra des conceptions nobles et alliëres,il en eutd'auires o abscondes », perdues dans un symbolisme exacerbé. ! Comme écrivain il faut louer en lui le nombre, l'image, la sonorité el l'expression : mais des incorrections systématiques, l'abus des incidentes, des insistances feligantes, des artifices d'écriture en vue « d'épaler * et une abondance peu maîtresse d'elle-même lui firent tort. j
ViUiers — cela restera un de ses plus beaux titres d'bon- j neur — ne consentit jamais à prostituer sa plume au goût dn
DigilizcJKGoQgIc
public pour le grivois et le malsain... Od n'en pourrait dire autant de H. Catulle Hendës (1), virtuose merveilleux de la langue, mais écrivain pervers, dissolvant, dilettante d'une sensualité maladive et pathologique. Il y a certes de la poésie dans le Plouveau Décameron, dans les ÏUs d'amour, dans ta Première Maîtresse, dans tes Boudoirs de verre pour ne citer que les titres citables- Hais ces recueils, et surtout ceux que nous passons intentionnellement sous silence, offrentàlavueunart souillé jusque dans sa source. On peut trouver en M. Mendès un disciple de Balzac, en ce sens que, amoureux paroxistedubizarre, il aime et recherche les monstres (les Monstres pansiens); on peut aussi trouver dans ce poète un disciple de V. Hugo et un fils de Baude-laire : toutefois il faut reconnaître avant tout, «n lui, un patient e( impassible analyste des corruptions les plus faisandées et les plus anti-naturelles, un amant langoureux du Mal, hostile aux instincts, indulgent à leur perversion ; c'est non pas un, mais le « pornographe ».
C'est à son influence qu'il faut rattacher certaines éludes où raffinent malheureusement jusqu'à des plumes féminines. Qu'il nous suffise de mentionner les Péchés capitaux de M™" Thilda et surtout les œuvres oCl M"" Rachilde exalte et célèbre la luxure {C Animale, le Démon de l'absurde, etc.}. Je ne songe pas à nier le talent de cette dernière, son art fantaisiste et paradoxal,
(im. Catulle Mendès est aussi bien romancier que conteur. Hais des « macliines » semblables h la Maison de la Tieille, si elles sont intéressantes comme tableaux de mœurs et comme éludes d'ensembles, n'ont pas de litres spéciaux pour nous retenir.
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son enlenie dn tragique et son intellectualisme raffiné... Mats cet art fait oeuvre mauvaise et nous avons le droit de le maudire.
Ce qui a éié dit de Maupassant, romaDcier en mâme temps que conteur, nous pourrions le redire ici k propos de H. Paul Mar^uerilte. Celui-ci a paiement « marché a depuis son naturalisme, si cru et si frondeur dans Tout quatre, ta Force des Choses, Pascal Géfosse, la Confes~ sion posthume. Sur le Retour, et surtout cette admirable TourmetUe s'imposent comme des livres d'une mélancolie pénétrante, d'une analyse aiguë et d'un réalisme profondément humain. Ils dénoncent un esprit inquiet, vibrant, notateur de sensations vives, impressionniste et spontané, agité du besoin de l'action et du roouvemeut. De f^s, dans ses demiëres productions, les tendances de l'auteur semblent concentrées vers l'amour, au sens le plus élevé et le plus désintéressé du mot, vers la Bonté et vers la Pitié.
Ses recueils de nouvelles, te Cuirassier blane, la Mouche, Ame d'enfant, le classent en ptemiere ligne des conteurs, La simplicité des moyens et même rinsi{;nifiance des sujets, qui font ressortir la puissance des effets, distioguent ces courtes éludes en même temps que l'intérêt de vérité et l'émotion tenaillante que M. Margueritte en dégage. Nulle recherche n'y apparaît, mais un désir de précision et de netteté, parfois même un peu de sécheresse voulue.
Jusqu'aux derniers récits, dont l'inspiration a été signalée plus haut, on pouvait noter surtout une impression
comme d'afDictioQ découragée devant le falalisme des passions, rinuiilité de la lutie, l'attirance irrésistible de l'amour libre et de l'adultère, et, enfin, un abandon k la force souveraine des choses, né du scepticisme.
Hais M. Hargueritte est loin d'être impassible en face de cette tnstesse. LInsecle, Près de la mort, VEpave, Un Philosophe, Par la douleur, le Ibtman d'an petit garçon prouventque l'écrivain parvient, en arrglanl la vie au passage dans ses faits les plus ordinaires et en déduisant leur leçon, à heurter et à faire jaillir les sources de l'émoiion humaine. Sa langue sobre, originale et toujours correcte, ajoute encore â la précision de son coup d'œil.
Le talent souple de M. François Coppée se développe en teintes absolument différentes. C'est, lui, tantôt le romancier délicat d'Henriette et de Toute une jeunesse, tantôt un conteur riant, limpide, aisé et vif, de récits familiers et comme confidentiels. Son émotion sincère évoque avec charme et simplicité les vieux quartiers tranquilles habités par les gens humbles de son cher Paris, Il voit les choses en poète et les raconte dans les méandres d'aimables causeries pleines d'humour, de bonne grâce sereine, de réflexions piquantes, de digressions mélancoliques ou gaies. Sa légèreté et son optimisme ne l'empêchent pas d'avoir, dans ses Contes en prose, ou dans ses Longues et brèves, de très acérés petits coups de griffes, pareils sans doute à ceux qu'allongent ces angoras soyeux et méditatifs qu'il aime tant à voir s'étirer à ses cOtés...
Bieiiqu'ilssittoutjeancencore, H. Jean Lorrain jouitdéjit
d'une juste notoriété. Lui aussi, en composant Songaue, Buveutes d'âmet, Sentalion» et Sow>enirs, s'est affirmé philosophe de la perversité, dépourvu de scrupule devant les cOtés t épicés > de sa littérature. Uana ses très hardies recherches des ivresses de la chair, il a montré un souci assez rare d'être net, en dépit de ce que son style présenlait de vaporeux et de complexe. La Petite ClasM, sa dernière production, téraoifîQe d'un goût moins disparate et d'une langue plus alerte. C'est encore un jeune que H. d'Bsparbès, mais bien différent de H. Lorrain. Songeur épique, annaliste enthoosiasle de l'odyssée mipériale dans la Légende de l'Aigle, si féconde en pages frémissantes de couleur et de tumulte guerrier, il a mêlé les fastes les plus impressionnants que la guerre ail connus à des conceptions mystiques el assoiffées d'idéal. Puis, il a manifesté son 1 talent sous un aspect tout autre dans }es Yeusr clairt. Sa vibration est faite ici de tendresse et de pitié, d'indulgente ironie et de vision pittoresque. Elle retentit dans des analyses excellentes de l'amour filial ou paternel. |
Je termine celte revue de quelques-uns de nos conteurs actuels par l'un des meilleurs, l'un de ceux sur lesquels i( semble que nous devions le plus compter : H. Hasson- Foresiier. ,
Celui-ci s'est attaché à couler des affaires, parce qu'il connaît surtout ces sujets-là. Mais son art, son art très véritable, est d'unir à l'absolue justesse des détails, à cette réalité saisissante prise sur le vif, une émotion contenue < el puissante. Lisez — dans le recueil de la Jambe coupée — les nouvelles intitulées Baraterie, la Jambe
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couple, OU surtout le Banquetoutier. Ne senlei-vous point les frissons poigoanis de la pilîé, de l'angoisse, de la peur, ou l'ivresse des pures joies humaines vous secouer ? Les kistoires dites par ce conteur, qui s'est révélé sur le tard, k l'heure où Haupa^sant vient de sombrer, sont-elles oui ou non arrivées ? Les critiques se le demandent à cause de certains traits d'une exactitude un peu affectée peutâtre, mais illusionnante. Si, en effet, elles sont véridiques, l'artiste les a refondues de telle sorte qu'elles nous intéressent davantage que tant d'autres, imaginées patiemment... Si non, il les a méticuleusemeni étudiées et touillées, il les a si fortement encadrées de détails vrais, si heureusement passées au creuset de la vie vécue qu'elles font illusion.
Il L'auteur, dit justement M. A. Brisson, a le vif sentiment des injustices humaines : il se plaît à montrer l'individu, faible et isolé, essayant d'entrer en lutte contre la multitude sociale, et, finalement, broyé ; jugé non pas selon son mérite, mais selon l'habileté qu'il déploie à louvoyer parmi les obstacles. » De là, l'ironie et le fond souvent d'apparence pessimiste que révèlent ces études écrites dans une langue remarquablement nette.
C'est principalement dans le conte que les prosateurs belges ont exercé leurs facultés Imaginatives. Au pi'emîer rang doivent figurer les conteurs wallons : M. Frédéric Cousot, poète tendre et gracieux [la Tour aux rats, etc.) ; M. Louis Delattre, le narrateur fraiset ému, rieur et mélancolique, débordant de vie, de ferveur et de sensibilité, qui signa les Contes de mon village, les Miroirs de Jeunesse,
Vne Roxe à ta bouche ; H. Georges Gamir, doal les qaaiîiés sont à peu près les mêmes, avec, pouriant, une prédominance de l'amour du lerroirel aussi de^l'amertuiae m^ancoltque, de la tristesse indéfinie el de l'aliandOB passifs la misëre inévitable (lei Charneux, Contes à Matyotaine) ; H. Hubert Stiernet, esprit sérieux et mOri, tempérament Ijrique, sensittf et pessimiste, auquel nous devons les Contes du Perron ; M. Hubert Krains, dont les Bonx Parents el les Histoires dramatiques, écrits dans un siy\e sobre et net.révëlent une secrète misanthropie, une observation tantôt cruelle el tant&t attendrie, et des facultés d'analyste vigoureux.
A ceux-ci se rallacberaîent encore M. Alfred Lavachery dont la Dinah Didière évoque si délicatement les iatimilés villageoises, M. Franz Mahultc, notateur sagace, ironique et éveillé des mœurs provinciales, MM. P. Arden, Rablenbeek elc
Autre est la note donnée par H. Eogëne Deraolder qui, dans ses Contes d'Yperdamme et ses Rdritsde Nazareth, a mis en légendes curieusement «anachroniques,* les paraboles et les traditions des Livres Saints.
M. Demolder a su rendre le caractère, l'existence symbolique des objets, si parfaitement comprise aux époques mystiques à c6lé de leur puissante matérialité. Ce qui frappe surtout ici, outre l'ingénieux mélange des mœurs bibliques et des vieilles mœurs flamandes, c'est l'enthousiasme avec lequel l'écrivain, pénétré de son sujet, s'est attaché à reproduire fidèlement, minutieusement, l'atmosphère complexe où se meuvent ses héros.
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Teropéramenl riche et pictural, M.' Demolder doit sartout éviter la pléthore des images et du style, la richesse du néologisme et la tendance à choisir le mot cru. Hais il a le don du pittoresque et de la couleur à un degré fort enviable.
Un des plus admirablement doués parmi les écrivains belges, quelques réserves qu'il faille d'ailleurs faire au snjet de ses hardiesses intellectuelles et de sa morale indépendante, M, Edmond Picard, a créé un genre : le Conte judi' daire.
Ce sont des œuvres devenues internationales que Mon Oncle le jutiiconsulte, le Juré, la Veillée de Vhumier, la Forge Roussel. l'Amiral, etc. Conçus dans une vue apologétique du Droit, « de ce Droit qui recouvre de son immense réseau serré les hommes et les choses », écrits avec une ardeur apostolique, ces contes réalisent une complète f identification de l'homme professionnel et de l'homme artiste » {!). On y trouve des pages d'un coloris superbe, d'une âpreté et d'une intensité descriptives extrêmes, le tout mMé et comme fondu dans une éloquence vibrante qui entraîne. M. Picard est un excessif. On le vit bien quand il écrivit cet étrange et miroitant journal de route au Maroc : El-Mogtireb-al-Aska.... D'autre part, la souplesse de son talent, l'élévation de sa pensée, la sève puissante qui, sans cesse, alimente son originalité, apparaissaient naguàt« dans un conte philosophique et moral d'une haute envergure : Imogène.
(i) FRAKaS Nautet.
ÀHi LE CONTE ET LA NOUVELLE
A ses cotes nous ne'pouvoDS oublier de ranger les jolis Contes hélérodites de M. Henry Canon de Wiari, oA l'influence de Barbey d'Aurevilly et de Villiers de l'Isie Adam apparaît d'heureuse manière, et cerlaioes paj^es du baroD de Hanlleville, éparpillées au hasard de sa fantaisie, el qui mettent au jour, avec verve, bon sens, et ironie narquoise, quelques travers nationaux.
On le voit, le récit imaginaiif a largement alimenté, surtout en ces dernières années, le mouvement littéraire belge. Nous ne pouvons nous y arrêter plus longtemps, mais nous ne voudrions pas, pourtant, qu'on ignorât les noms de M. Arnold Goffin, psychologue subtil et très intellectuel (Hélène, Delzire Morts), Mas Waller (Daisy), de Nimal, (Légendes de la Meuse). H. Maubei, féministe raffiné et analyste ingénieux de l'Ame, (Miette, Quelqu'un d'aujourd'hui), Van Zype, (Histoirei bourgeoises), Greyson (Dans les brumes et sous les clartés des Flandres, etc.j, Nizet (Suggestion), Courouble (Atlantique idylle), de Reul (le chevalier Foretle), etc.
Nous avons eu l'occasion de nommer plus haut divers romanciers qui, àdes titres variés, font grandement honneur à la Belgique : MM. C. Lemonnier, Georges Eekhoud, Louis Van Keymeulen et Geoi^es Rodenbach. A ces noms il conviendrait de joindre ceux de deux maîtres flamands dont [es œuvres, traduites en français, ont trouvé auprès du grand public un accueil exceptionnel : Henri Conscience el M, Auguste Snieders,
co^(;Ll)slON CONCLUSION
Louvain, avril 1897.
Ne nous hasardons pas — aussi bien n'esl-ce point notre tâche — sur le terrain du roman de l'avenir,
M. Albalat, dans un article inlîlulii De l'Avenir du Roman contemporain, a voulu exprimer u quelle sera la formule du roman à venir telle qu'elle paraît se dégager de l'étal actuel de notre littérature réaliste ». En délermînanl. pour chacun des mallrcs, la part d'évolution qui lui revient, il pense pouvoir « aisément tracer leur destinée d'ensemble et les résultais de leur direction esthétique, en tenant compte des écoles éirangtres ei des exigences du goAt public t. Selon lui, le maître dont l'action durera le plus longtemps c'est Flaubert, car c'est de celui-ci que dérivent MM. de Goncourl, Zola, Daudet, Loti, Maupassanl, etc. l'our les Goncourl, leur influence sera plus personnelle que féconde, plus curieuse que délinitive : elle se borne a Hccroilre notre amour des nuances et de la malérialité, et ù nous laisser une phra.se désarticulée et sub.stanlivc se plianl merveilleusement aux exigences descriptives. Ils n'ont donc pas fail dévier la littérature, mais ils l'ont cert;iinemenl enrichie dans le domaine de l'impressionnisme. M. Zola aura servi lui>mëme à démontrer l'inanité de ses systèmes et l'avorlement de son école, m Ce restera, dil M. Albalat, une prande force perdue, un peintre sans descendance ni avenir, un évocaieur d'en-