‹ Le roman expérimentalChapitre 10 sur 18 · LA PRÉFACE · texte numérisé non relu

LA PRÉFACE

Je m'arrêterai d'abord à la préface dont l'auteur a fait précéder son œuvre. Cette préface, qui a l'importance d'un manifeste, est excellente. Seulement, comme elle m'a paru un peu succincte, je vais me permettre delà commenter ici. Je veux, en développant les idées qu'elle contient, éviter que le public donne aux opinions exprimées par M. de Concourt un sens qui n'a jamais été certainement dans sa pensée.

La thèse soutenue par l'auteur est que le triomphe décisif de la formule naturaliste aura lien lorsqu'on appliquera cette formule à l'étude des hautes classes de la société. Je cite : « On peut publier des Assommoirs et des Germmie Lacerteux, et agiter, et remuer, et passionner une partie du public. Oui, mais pour moi les succès de ces livres ne sont que de brillants combats d'avant-garde, et la grande bataille qui décidera de la victoire du réalisme, du naturalisme, de l'étude d'après nature en littérature, ne se livrera pas sur le terrain que les auteurs de ces deux romans ont choisi. Le jour où l'analyse cruelle que mon ami

M. Zola et peut-être moi-même avons apportée dans la peinture du bas de la société sera reprise par un écrivain de talent, et employée à la reproduction des hommes et des femmes du monde, dans des milieux d'éducation et de distinction, — ce jour-là seulement, le classicisme et sa queue seront tués. »

On ne saurait mieux dire. J'ai exprimé ces idées cent fois. Je me suis exténué à répéter que le naturalisme était une formule, et non une rhétorique, qu'il ne consistait pas dans une certaine langue, mais dans la méthode scientifique appliquée aux milieux et aux personnages. Dès lors, il devient évident que le naturalisme ne tient pas au choix des sujets; de même que le savant applique sa loupe d'observateur sur la. rose comme sur l'ortie, le romancier naturaliste a pour champ d'observation la société entière, depuis le salon jusqu'au bouge. Les imbéciles seuls lont du naturalisme la rhétorique de Tégout. M. Edmond de Concourt exprime d'une façon excellente cette pensée très fine que, pour un certain public prévenu, léger, inintelligent si l'on veut, la formule naturaliste ne sera acceptée que lorsque ce public s'apercevra, par des exemples, qu'il s'agit d'une formule, d'une méthode générale, s'appliquant aussi bien aux duchesses qu'aux filles.

Du reste, M. de Concourt complète et explique sa pensée, en ajoutant que le naturalisme « n'a pas en effet l'unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue; il est venu au monde aussi, lui, pour définir dans de récriture artiste ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils des êtres raffinés et des chosas ricià^a- mais cela, en une

étude appliquée, rigoureuse, et non conventionnelle et non Imaginative de la beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire, en ces dernières années, de la laideur. >;

Voilà qui est très net. On affecte de ne voir que nos brutalités, on feint d'être convaincu que nous nous enfermons dans l'horrible, et c'est là une tactique d'adversaires de mauvaise foi. Nous voulons le monde entier, nous entendons soumettre à notre analyse la beauté comme la laideur. J'ajouterai que M. de Concourt aurait pu être un peu moins modeste pour nous. Pourquoi semble-t-il laisser croire que nous avons peint uniquement la laideur? Pourquoi ne nous montre-t-il pas menant la même besogne dans tous les milieu.x, dans toutes les classes à la fois ? Nos adversaires seuls jouent ce vilain jeu de ne parler que des Gej'ndnie Lacerleux et des Assommou's^ en faisant le silence sur nos autres œuvres. Il faut protester, il faut montrer l'ensemble de nos efforts. Je ne parlerai pas de moi, je ne rappellerai pas que j'ai entrepris, dans une scrie de romans, le tableau de toute une époque; je ne ferai pas remarquer que rAsso??î//;o«' restera comme une note unique, au milieu de vingt autres volumes, et je me contenterai de citer la Curée, où j'ai déji lâché de peindre un petit coin de ce qui est « joli » et de ce qui « sent bon ». Mais j'insisterai sur le cas de M. de Concourt luimême, et j'aurai de l'ambition pour lui, je le montrerai écrivant Renée Mauperin après Gemiinie tarer' teux, abordant les classes d'en haut après le peuple, et laissant un chef-d'œuvre après un cliefd'œuvre.

Quelle étude exquise et profonde que cette /fe7ïée MaiJpeiin/ Nous ne sommes plus dans les rudesses et

]es sauvageries populaires. Nous montons dans la bourgeoisie, et le milieu se complique terriblement. Je sais bien que ce n'est pas encore l'aristncratie; mais c'est en tout cas « un milieu d'éducation et de distinction ». A cette heure, les classes sont tellement mêlées, l'aristocratie pure tient une place si restreinte dans la machine sociale, que l'étude en est d'un intérêt assez médiocre. M. de Concourt, lorsqu'il réclame « les aspects et les profils des êtres raffinés et des choses riches », parle évidemment de ce monde parisien si bariolé, si élégant, si moderne. Eh bien ! il a déjà donné une face de ce monde parisien, lorsqu'il a publié Renée Maupe7'in, il y a quatorze ans. On trouve là tout ce que sa modestie trop grande demande aux écrivains de talent qui viendront après lui. Pourquoi donc vouloir rester l'auteur de la Fille Elisa et de Germim'e Lacerteux, lorsqu'on a écrit lienée Maupeinn et Manette Sa'omon^ cet autre chefd'œuvre de grâce nerveuse et fière?

Il est vrai qu'il faut s'entendre. M. de Concourt a laissé un point obscur, qu'il est nécessaire de bien établir. Il demande « une étude appliquée, rigoureuse, et non conventionnelle et non Imaginative de la beauté » ; et plus loin il ajoute que les documents humains font seuls les bons livres, « les livres où il y a de la vraie humanité sur ses jambes » ; opinion que je défends depuis des années. Voilà l'outil, la formule naturaliste que nous appliquons à tous les milieux et à tous les personnages. Dès lors, le terrible est que nous arrivons tout de suite à la bête humaine, sous l'habit noir comme sous la bloise. Voyez Germinie Lacerteux, l'analyse y est cruelle, car elle met à nu des plaies affreuses. Mais portez la même analyse

dans une classe élevée, dans des milieux d'édnca' inn el de distinction ; si vous dites tout, si vous allez nu deh\ de l'épiderme, si vous exposez la nudit/- (:e Ihomme et de la femme, -votre analyse sera aussi cruelle \h que dans le peuple, car il n'y aura qu'un changement de décor et des hypocrisies en plus. Lorsque M. de Concourt voudra i)eindre un salon parisien et dira la vérité, il aura certainement de jolies descriptions ;i faire, des toilettes, des fleurs, des politesses, desfiiicsses, desnuancesàl'infini ; seulement, s'il déshabille ses personnages, s'il passe du salon à la chambre à coucher, s'il entre dans l'intimité, dans la vie privée et cachée de chaque jour, il lui faudra disséquer des monstruosités d'auLant plus abominables qu'elles au-ront poussé dans un terreau plus cultivé.

Et, d'ailleurs, est-ce que Renée Maiiperin n'est pas une preuve de ce que j'avance? Rappelez- vous Henri Mauperin, ce jeune homme si correct, si parfaitement élevé, qui commence par coucher avec la mère pour se faire donner la fille; c'est un monstre. Et cette fille qui sait tout, et cette mère, cette madame Bourjot qui ne veut pas vieillir et qui se cramponne à son adultère! Tout cela est beaucoup plus sale que les débordements instinctifs et désespérés de Germinie Lacerteux, celte pauvre fille malade qui meurt du besoin d'aimer. Pourtant, M. de Concourt a prodigué les teintes délicates dans Renée Mauperin ; le milieu est luxueux, il sent bon ; les personnages sont bien mis, il ne parlent pas argot et ik gardent toutes les convenances.

Voilà donc ce qu'il faut constater : notre analyse reste toujours cruelle, parce que notre an ilysc va jusqu'au fond du cadavre humain. En haut, eu bas

nous nous heurtons à la brute. Certes, il y a des voiles plus ou moins nombreux ; mais quand nous les avons décrits les uns après les autres, et que nous levons le dernier, on voit toujours derrière plus d'ordures que de fleurs. C'est pour cela que nos livres sont si noirs^ si sévères. Nous ne cherchons pas ce qui est répugnant, nous le trouvons ; et si nous voulons le cacher, il faut mentir, ou tout au moins rester incomplet. Le jour où M. de Concourt aura le caprice d'écrire un roman sur le grand monde où tout sera joli, où tout sentira bon, ce jour là il devra se contenter de légers tableaux parisiens, d'esquisses de surface, d'observations prises entre deux portes. S'il descend dans la psychologie et dans la physiologie des personnages, s'il va plus loin que les dentelles et les bijoux, eli bien ! il écrira une œuvre qui empoisonnera les lecteurs délicats et qu'ils traiteront d'atfreux mensonges, car rien ne semble moins vrai que la vérité, à mesure qu'on la cherche dans des classes plus élevées.

Une autre remarque de M. de Concourt m'a beaucoup frappé. Il explique comment un homme du peuple est plus facile à étudier et à peindre qu'un gentilhomme. Cela est très juste. L'bomme du peuple se livre tout de suite, tandis que le monsieur bien élevé se cache sous le masque épais de l'éducation. Puis, on peut marquer Thomme du peuple d'un trait plus fort; cela est amusant comme métier, on obtient des silhouettes vigoureuses, de violentes oppositions de noir et de blanc. Mais je n'admets pas qu'il y ait plus de mérite à laisser un chef-d'œuvre sur le peuple qu'un chef-d'œuvre sur l'aristocratie. L'œuvre ne se juge pas au sujet, mais au talent de l'écrivain. Quant à savoir si le modèle pose mieux ou offre plus de res-

sources, c'est là une question secondaire; il faut simplement que le modèle soit rendu avec génie. M. de Concourt parle de la difficulté qu'on éprouve à saisir dans sa véiité le Parisien et la Parisienne; mais il y a une difficulté tout aussi grande à saisir le paysan. Je connais des livres très étudiés sur Paris, tandis qu'on trouve à peine Qh et là quelques notes justes sur les campagnes. Tout est à étudier, voilà la vérité.

Enfin, j'arrive à la phrase capitale de la préface, M. de Concourt explique pourquoi il a pris la parole, en disant: «Celle préface a pour but de dire aux jeunes que le succès du réalisme est là (dans la peinture des classes d'en haut), seulement là, et non plus dans le canaille h'Uc7-ai}'e, épuisé à l'heure qu'il est par leurs devanciers. » Je suis tout à fait du même avis; seulement, je demande à commenter la phrase comme je la comprend^:.

Évidemment, ÎM. de Concourt n'a pu dire que le peuple était désormais une matière épuisée, parce qu'il a écrit Germude Lacerleiix. Cola serait outrecuidant et faux. On n'épuise pas du premier coup un champ d'observations aussi vaste que le peuple. Comment! nous avons donné droit de cité au peuple dans le domaine littéraire, et derrière nous, tout de suite, il n'y aurait plus rien à dire sur lui ! Mais nous avons pu nous tromper, mais en tout cas nous n'avons pas tout vu !

Aussi M. de Concourt ne parle-t-il que du k canaille littéraire ». Je ne comprends pas bien cette expression, je ne l'accepte pas pour mon compte. Elle ajoute peu idée de « chic »^ une allure à la Gavarni aux vé'i'-^-é? poignantes du pavé parisien, qui me paraît

r.ipcLisscr bc.inconp renqucle moderne et en faire un l)il)elot a'élagère. Pour moi, Germinie Lacerteux n'est pas du « canaille littéraire»; c'est de l'humanité saignante et superbe. Je veux donc croire que, par cette expression de n canaille littéraire», M. de Concourt entend désigner une certaine rhétorique oti les mots crus sont de rigueur. Dès lors, je suis de son avis, je supplie les jeunes romanciers de se dégager de toutes les rhétoriques. La formule naturaliste estindépendante du style de l'écrivain, comme elle est indépendante des sujets choisis. Elle n'est, je le dis une fois encore, que la méthode scientifique appliquéi^. dans les lettres.

Je reprends la coiclusion de M. de Concourt et je dis aux jeunes romanciers que le succès de la formule n'est pas en effet dans l'imitation des procédés littéraires deleurs devanciers, mais dans l'application ?i tous les sujets de la méthode scientifique du siècle. J'ajoute qu'il n'y a pas de sujets épuisés, que les procédés littéraires seuls s'épuisent. M. de Concourt, avec raison, ne veut pas d'élèves. Mais qu'il se rassure, il n'en aura pas ; je veux dire que les simples imitateurs mourront \ite, tandis que les nouveaux venus, qui apportent un tempérament, se dégageront bientôt de certains ressouvenirs fatals. 11 ne faut pas juger définitivement des écrivains sur leurs débuts; il est préférable de les aider à affirmer leur originalité, que la foule ne voit pas, mais qui souvent est très réelle. Nous ne voulons plus de maîtres, nous ne Voulons plus d'école. Ce qui nous groupe, c'c-i nue méthode commune d'observation et d'expériem-, .

Je vais t.dus loin, je supplie les jeunes roii.iiMiers de fiiirc une icoclion contre nous. Qu'ils rw iis idis*

sent patauger dans « l'écriture artiste», selon l'heureuse expression de M. de Concourt, et qu'ils tâchent d'avoir un style fort, solide, simple, humain. Tous nos marivaudages, toutes nos quintessences de forme Devaient pas un mot juste mis en sa place. Voilà ce que je sens, et voilà ce que je voudrais, si je le pouvais. Mais j'ai grand'peur d'avoir trop trempé, pour ma part, dans la mixture romantique ; je suis né trop tôt. Si j'ai parfois des colères contre le romantisme, c'est que je le hais pour toute la fausse éducation littéraire qu'il m'a donnée. J'en suis, et j'en enrage.

Je reviens à M. de Concourt, et je trouve justement, dans les Frères Zemganno, une dernière preuve de la nécessité de mentir, lorsqu'on veut se consoler et consoler les ai: 1res. 11 dit que son nouveau roman est une ten'alive « dans une réalité poétique » ; et il ajoute : c Cette année, je me suis trouvé dans une de ces heures de la vie, vieillissantes, maladives, lâches devant le travail poignant et angoisseux de mes autres livres, en un état de l'âme où la vérité trop vraie m'était antipathique à moi aussi ! — et j'ai fait cette fois de l'imagination dans du rêve mêlé à du souvenir. » C'est là ce que j'aurais pu écrire moi-même en tête de la Faute de l'abbé Mourel. Chacun a de ces heures lâches dans sa vie d'écrivain. Je souhaite que M. de Concourt écrive le roman mondain qu'il annonce. Il ne décidera pas par là la victoire du naturalisme, car cette victoire il l'a déjà gagnée, et un des premiers, dans toutes les classes. Même il se trompe, s'il croit qu'il gagnera des sympathies en portant son scalpel dans des organismes plus compliqués et d'une corruption plus

savante. On l'accusera simplement d'insulter l'arfstocralie comme on nous a accusés d'avoir insulté le peuple. Ou bien c'est qu'il aura fait de l'imagination dans du rêve.

Quant à moi, je ne souhaite plus qu'un triomphe pour le naturalisme, la réaction contre nos procédés littéraires. Quand on aura mis de côté nos phrases qui compromettent la formule scientifique, quand on appliquera cette formule à l'étude de tous les milieux et de tous les personnages, sans le tralala de notre queue romantique, on écrira des œuvres vraies, solides et durables.

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