LES DOCUMENTS HUMAINS
Dans l'étude que j'ai consacrée au remarquable roman de M. Huysmans : les Sœia^s Vatard, j'ai écrit cette phrase: « On finira par donner de simples études, sans péripéties ni dénoûment, l'analyse d'une année d'existence, l'histoiie d'une passion, la biographie d'un personnage, les notes prises sur la vie et logiquement classées. » Certes, je ne me doutais guère que cette phrase allait scandaliser beaucoup de mes confrères. Les uns se sont fâchés, les autres se sont moqués; tous m'ont accusé de nier l'imagination, de tuer l'invention, de poser comme une règle que le roman doit être banal et vulgaire.
Ce qui me stupéfie toujours, c'est la façon dont on me lit. Depuis plus de dix ans, je répète les mêmes choses, et je dois vraiment m'exprimer bien mal, car ils sont encore rares ceux qui consentent à lire « blanc » quand j'ai écrit « blanc». Quatie-vingt -dix-neuf personnes sur cent s'obstinent à lire « noir ». Je ne prononcerai pas les gros mots de bêtise et de mauvaise foi. Mettons qu'il y aitlà un phénomène de la vue.
Par exemple, dit-on assez de sottises sur ce pauvre
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naturalisme ? Si je réunissais tout ce qu'on publie sur la question, j'élèverais un monument à rimbécillité humaine. Écoutez tout ce monde : «Ah! oui, les naturalistes, ces gens qui ont des mains sales, qui veulent que tous les romans soient écrits en argot et qui choisissent de parti pris les suiets l^s plus dégoûtants, dans les basses classes et dans les mauvais lieux. » Mais pas du tout, vous mentez! Vous faites misérablement du naturalisme une quîUion de rhétorique, lorsque je me suis toujours efForcé d'en faire une question de méthode. J'ai appelé naturalisme le large mouvement analytique et expérimental qui est parti du dix-huilième siècle et qui s'élargit si magnifiquement dans le nôtre. Il est stupide de prétendre que je rétrécis l'horizon, que je relègue la littérature dans nos faubourgs, que je la réduis à l'ordure de la langue, lorsque au contraire je montre le domaine littéraire s'étcndant de plus en plus, sj confondant avec le domaine des sciences.
V Assommoir, toujours VAssommoi?' / On veut faire de ce livre je ne sais quel Évangile absurde. Eh ! j'ai écrit dix romans avant celui-l;\, j'en écrirai dix autres. J'ai pris pour sujet la société tout entière; j'ai promené déjà mes personnages dans vingt mondes différents, jusque dans le monde du rêve. Ne dites donc pas que j'ai l'idiote prétention de ne peindre que le ruisseau. Ayez des yeux, voyez clair. Gela ne demande pas môme de l'intelligence ; il suffit de constater des faits. Et surtout ne m'accusez pas d'inventer une religion littéraire, parce que C3 n'est pas vrai, parce que je suis simplement un critiqne étudiant son époque, remontant jusqu'au siècle dernier pour chercher les sources de Bn\zac, et descendant jusqu'à
nos jours pour dire où en est le mouvement que l'auteur de la Comédie humai'ie a d' terminé dans notre littérature. Toute ma besogne est là. Le naturalisme ne m'appartient pas, il appartient au siècle. Il agit dans la société, dans les sciences, dans les lettres et les arts, dans la politique. Il est la force de notre âge.
Me suis-je fait comprendre, cefte fois? Enfermerat-on encore le naturalisme dans les quatre murs du lavoir de l'Ambigu? A la fm, c'est irritant.
Je me fâche, et j'ai tort. Je reviens à l'imagination dans le roman. L'idée que le roman tend à devenir une simple monogri phie, une page d'existence, le récit d'un fait uni(|ue, a paru monstrueuse et révolutionnaire. 11 faut en véiilé que nos conteurs, avec les complications de leurs histoires à dormir debout, aient bien troublé les cervelles. Sans remonter à la Nouvelle Héloïse, à ^'erther, à Re^ié^ qui ne sont que des ana yses d'an fait psychol ogique, je citerai surtout MM. de Goncourt, dont Manette Salomon et Madame .Gervaisaïs. deux romans publiés il y a dix ans, n'offrent aucun intérftt d'intrigue et vivent uniquement de l'étude d'un milieu ou d'un personnage.
Précisément, M. Edmond de Goncourt va publier une œuvre nouvelle : It^Fi-ères Zemganno. C'est l'histoire de deux clowns. D'ailleurs, pour qu'on ne me soupçonne pas d'analyser le livre à mon point de vue, je préfère en prendre le compte rendu dans un charmant article que M. Alphonse Daudet vient de publier.
« La trame, dit-il, en est simple : une existence « toute vouée à l'art et à Tamitié. L'aîné devenu à la « fois le père et le maître du plus jeune. La vie.
« s'agrandissant, des tours nouveaux qui étonnent « Paris, la fortune, presque la gloire. Puis, un jour, « la rancune d'une écuyère faisant rater le tour et « jetant sur le sable du cirque le plus jeune frère, « les cuisses brisées, et l'aîné, non sans regret et sans « amertume, renonçant à l'art et jurant à l'infirme, « pour apaiser ses inquiétudes maladives, que, ni « avec un autre ni tout seul, plus jamais il ne tmvail- « levait... Pas de dénouementd'ailleurs : ces réalités « n'en ont guère. »
Voilà qui est excellemment résumé. Je n'ai pas dit autre chose pour les Sœurs Vatard, de M. Huysmans. J'avoue même, aujourd'hui, que je songeais aux œuvres de MM. de Goncourt, en écrivant ma phrase sur les tendances que les romanciers paraissent avoir à simplifier de plus en plus l'intrigue, a supprimer les coups de théâtre des dénouements, à ne donner aux lecteurs que leurs notes sur la vie, sans les relier par un arrangement quelconque. Personnellement, j'ajouterai que je suis pour les études plus complètes, embrassant des ensembles de documents humains plus vastes; sans conclure, on peut, selon moi, épuiser une matière. Je ne faisais donc que constater un fait. Et, par suite de cet étrange phénomène de la vue dont j'ai parlé, voilà qu'on a lu en toutes lettres dans mon article que je voulais supprimer l'imagination et faire de la banalité la règle des romans.
11 faudrait s'entendre, avant tout, sur les mots l'imagination et de banalité. Certes, oui, je repousse l'imagination, si l'on entend par là l'invention des faiseurs de romans-feuilletons, que ces faisenis nionl même le génie du genre, et qu'ils s'appcllciil
Alexandre Dumas et Eugène Sue. Rien n'est plus monotone, en somme, que leurs aventures. Ils ont une ou deux douzaines de combinaisons dramatiques qui reviennent toujours. C'est un théâtre mécanique dont ils tournent la manivelle dans la coulisse ; les mêmes personnages reparaissent périodiquement, sous d'autres noms et sous (^'autres costumes. Je ne parle pas du néant de tout cela. Au fond de ces longs récits, il n'y a que du vide. On les lit comme enjoué au tonneau, pour tuer une heure.
L'imagination, la faculté d'imaginer n'est pas toute là. Elle n'a là qu'un emploi très grossier. Inventer un conte de toutes pièces, le pousser jusqu'aux dernières limites de la vraisemblance, intéresser par des complications incroyables, rien de plus aisé, rien de plus à la portée de tout le monde. Prenez au contraire des faits vrais que vous avez observés autour de vous, classez- les d'après un ordre logique, comblez les trous par l'intuition, obtenez ce merveilleux résultat de donner la vie à des documents humains, une vie propre et complète, adaptée à un milieu, et vous aurez exercé dans un ordre supérieur vos facultés d'imaginer. Eh bien ! notre roman naturaliste est justement le produit de ce classement des notes et de l'intuition qui les complète. Voyez, dans Balzac, la Femme de trente ans et Eugénie Grandet. Un romancier quelconque aurait pu signer la Femme de trente ans, tandis qu'il fallait un romancier naturaliste pour écrire Eugénie Grandet. C'est que le premier de ces romans est inventé, tandis que l'autre est vu et deviné.
Je passe au reproche de la banalité. C'est d'ab'^rd ici une question d'appréciation. Il est difficile de s ^ô-
ci fier ce qui est banal. On répondra que ce qu'on voit tous les jours est banal ; et si, en le voyant tous les jours, on ne l'a jamais regardé, et si on en tire des vérités superbes et inconnues ! C'est l'histoire même du grand mouvement scientifique au dix-huitième siècle. Personne ne s'était avisé d'analyser l'air, parce que l'air était banal; Gay-Lussac l'analysa et fonda la chimie moderne. Nous sommes donc accusés de banaliti'', parce que nous reprenons l'étude de la vérité au commencement, à la nature et à l'homme. Mais il y a ensuite la question de la forme. Dire, bon Dieu ! que des gens ont accusé M. Huysmans d'être banal ! Eh 1 il y a en lui ua pocle outré, un coloriste de l'école hollandaise lâché en pleine débauche de tons violents. C'est même là ce que je lui reproche. Si celui-là est banal comme écrivain, ce seront donc les romanciers de la Revie des Deux Mondes qu'on accusera de faire des orgies de style. Hélas ! non, le roman naturaliste contemporain n'est pas banal ; il ne l'est pas assez, et je m'en suis même plaint ; mais on ne m'a pas compris, comme d'habitude. L'idée que je pouvais être un classique a fait beaucoup rire.
Je voudrais pourtant qu'on cessât de me prêter des opinions qui ne sont pas les miennes. Je n'érige paslabanalité en lègle, je ne rel'use pas l'imagination, surtout la déduction, qui en est la forme, la plus élevée et la plus forte. C'est comme l'horreur de la poésie qu'on me prête ; ai-je jamais écrit deux lignes qui aient la bêtise de réclamer la suppression des poètes ? Où et quand m'a t-on surpiis en train de boucher le ciel de la fantaisie, de nier chez l'homme le besoin de mentir, d'idéaliser, d'échapper au réel.
J'accepte tout l'homme, seulement je l'explique par la science. J'ai dit vingt fois qu'il me déplaisait d'être trompé, pas davantage.
Vous êtes un fantaisiste au théâtre, un poète, faites-moi des féeries, j'y prendrai le plus grand plai. sir. Mais si, dans un drame, dans une comédie, vous prétendez me donner des hommes et que vos hommes soient des pantins, je me fâche. De môme dans le roman ; écrivez franchement des poèmes, si vous éprouvez un jour le besoin d'idéaliser; ne me donnez pas des histoires grotesques et impossibles, en voulant me faire croire que cela s'est passé ainsi. Pas d'œuvres bâtardes et hypocrites, voila tout. Pas de mélange inacceptable, pas de monstres moitié rôels et moitié fabuleux ; pas de prétention à conclure sur des mensonges, dans une pensée morale et patriotique. Ou vous êtes un observateui' qui rassemblez des documents humains, ou vous êtes un poète qui me contez vos rêves, et je ne vous demande que du génie pour vous admirer. J'ajoute que l'évolution contemporaine s'opère évidemment en faveur de l'obsjrvateur, du romancier naturaliste, et j'explique cjla par des raisons sociales et scientifiques. Mais j'accepte tout, je su s heureux de tout, parce que j'aime la vie en savant qui la note au jour le jour.
Ainsi, par exemple, M. Edmond de Concourt, dans les Frères Zemganno, a eu le caprice original de sortir de la réalité immédiate pour entrer dans le domaine du rêve. Après le roman technique de la Fille EUsa, il a voulu montrer qu'il pouvait échapper à l'observation exacte. Son nouveau livre est de la psychologie poétique, si l'on me permet ce terme. Eli bien ! rien de mieux, j'approuve cette tentative. Il sera curieux
'JC2 DU ROMAN,
de savoir comment l'un des auteurs de Germinie Lacerteiix pense et écrit en prose de poète. Les bour- ; eois honnêtes que la fnlle Elisa a effarés, verront que, lorsque nous le voulons, nous faisons pleurer les femmes et rêver les jeunes filles. Est-ce que l'ignoble auteur de l'Assommoir n'a pas écrit la deuxième partie de la Faute de Cahbé Mom^et, une idylle ariamique, une sorte de symbole, des amours idéales dans un jardin qui n'existe pas ?
Il y a bientôt quatorze ans, en 1865, j'ai été le seul critique qui ait osé appeler Ge)'minie Lacerteux un chef-d'œuvre. Aujourd'hui, j'annonce la prochaine apparition des Frères Zemyanno comme le grand événement littéraire de la saison. Mais je ne veux pas qu'on se serve de ce dernier livre pour attaquer le premier. Je vais plus loin. Qu'on lise les Frères Zemganno et les Sœurs Vatard : il n'y a entre ces deux productions que la différence de l'œuvre d'un maître à l'œuvre d'un débutant. Je les aime parce qu'elles partent toutes deux de la même méthode littéraire : l'une dans le rêve, l'autre dans la réalité, et qu'elles ont toutes deux la vie du style.