LE LIVRE
Voici d'abord le sujet, brièvement.
Deux frères, Gianni et Nello, grandissent dans une troupe de saltimbanques dont leurpère, l'Italien Bescapé, est le directeur, et qui bat les villages et les petites villes de France. La mère, une Bohémienne, meurt la première, dans le regret de sa race et de son pays Le père, à son tour, s'en va. Alors, les deux frères, pris d'ambition, vendent leur matériel roulant, courent quelques années l'Angleterre, oh ils sont engagés comme clowns dans plusieurs cirques. Puis, ils finissent par revenir débuter au cirque de Paris, le but de leurs secrets désirs. Gianni, depuis longtemps, cherche un tour qui doit rendre leur nom célèbre. 11 le trouve enfin, ils vont l'exécuter
pour la premiôro fois devant le public, lorsque une écuycre, dédaignée par Nello, se venge en faisant faire à celui-ci une chute affreuse. 11 se casse les deux jambes, il ne peut plus travailler, elGiannile voit tellement souffrir d'une étrange jalousie, lorsque lui-même tnuche un trapèze, qu'il renonce de son côté à son art. C'est le dénouement.
Dernièrement, lorsque j'ai constaté que le roman conlomporaiu tendait à simplifier de plus en plus l'action, à se contenter d'un fait, en dehors des imaginations compliquées de nos conteurs, on s'est moqué et l'on m'a même injurié, comme il sied quand on s'adresse à ma personne, en disant que si je voulais supprimer l'invention dans le roman, c'était que je manquais d'invention dans mes œuvres. D'abord je n'ai pas la sottise de vouloir supprimer quelque chose, je ne suis qu'un critique dont l'unique besogne est de dresser des procès-verbaux. Ensuite, je parlais sur des preuves. Voici, par exemple, les Fibres Zemfjanno, qui m'apportent une preuve très caractéristique.
Remarquez que M. de Concourt, cette fois, ne s'est pas enfermé dans une analj^se strictement exacte. Comme il le dit lui-même, il a fait « de l'imagination dans du rêve mêlé à du souvenir ». Puisqu'on nous demande de l'imagination, en voici. Seulement, voyons un peu ce que devient l'imagination entre les mains d'un romancier naturaliste, le jour où il a h caprice de ne pas serrer de si près la réalité.
Evidemment, M. de Concourt n'a pas exercé celte imagination dans les faits. Il est impossible de charpenter un drame plus simple. Il n'y a là qu'une péripc'tie, la vengeance de l'écuyère, substituant un
tonneau de bois au tonneau de toile que Nello doit traverser, et amenant ainsi sa chute. Et encore cette péripétie ne tient-elle qu'une toute petite place dans le volume. On sent que l'auteur en a eu besoin, mais qu'il la dédaigne. Il passe vivement, et il prolonge le dénouement ; il s'attarde sur la situation obtenue, dès que Nello est blessé. Donc, lorsque M. de Concourt parle d'imagination, il n'entend pas ce que la critique courante entend par ce mot, l'imagination à l'Alexandre Dumas et à l'Eugène Sue; il entend un arrangement poétique particulier, une rêverie personnelle, faite en face du vrai, mais basée quand même sur le vrai.
Rien de plus typique, je le répète, que les Frères Zemijanno à ce point de vue. Tous les faits qui s'y passent sont des fails scrupuleusement pris dans la réalité. L'auteur n'invente pas une intrigue; l'histoire la plus banale lui suffit pour mettre debout ses héros ; les personnages secondaires se mêlent à peine à l'action; c'est une matière à analyse qu'il lui faut, et non les éléments symétriques tt opposés d'un drame. Seulement, quand il a devant lui cette matière à analyse, quand il possède la somme voulue de documents humains, il lâche la bride à son rêve, il bâtit sur ces documents le poème qui lui plaît. En un mot, la besogne de l'imagination n'est pas ici dans les événements, dans les personnages, mais dans l'analyse déviée et symbolisée des événements et des personnages.
Ainsi, il est évident que Gianni et Nello ne fcnt rien que des clowns ne pourraient faire. Ils ^ont construits d'après des documents exacts. Mais ils s'idéalisent, ils tournent au symbole. Dans leur mi-
lieu, d'ordinaire, les choses ne se passent point avec un raffinement de sensations pareil. Ce sont là des esprits trop fins, dans des corps trop forts. M. de Concourt a enlevé ces clowns de la matérialité des exercices violents, pour les mettre dans une sensibilité nerveuse exquise. Remarquez que je ne nie point la réalité de l'histoire; des brutes pourraient avoir ces aventures et ressentir ces sensations; seulement, des brutes les sentiraient autrement, plus confusément. En un mot, en lisant les Frères ZemgannOy on entend tout de suite que l'œuvre ne sonne pas la vérité exacte; elle sonne la vérité transformée par l'imagination de l'auteur.
Ce que je dis pour les deux principaux personnages, je pourrais le dire pour les personnages moins impoilants. Je le dirais aussi pour les milieux. Ces êtres et ces choses tiennent à la réalité par leur base, mais ils s'affinent ensuite; ils entrent dans ce que M. de Concourt a très heureusement nommé « une réalité poétique ». Il faut donc, je le répète encore, faire une différence profonde entre l'imagination des conteurs, qui bouleverse les faits, et l'imagination des romanciers naturalistes, qui part des faits. C'est là de la réalité poétique, c'est-à-dire de la réalité acceptée, puis traitée en poème.
Certes, cette imagination-là, nous ne la condamnons pas. Elle est une échappée fatale, un délassement aux amertumes du vrai, un caprice d'écrivain que tourmentent les vérités qui lui échappent. Le naturalisme ne restreint pas l'horizon, comme on le dit faussement. Il est la nature et l'homme dans leur universalité, avec leur connu et leur inconnu. Le jour où il s'échappe de la formule scientifique, il ne
fait que l'école buissonnière dans des vérités qui ne sont point démontrées.
D'ailleurs, la question de méthode domine tout. Lorsque M. de Concourt, lorsque d'autres romanciers naturalistes surajoutent leur fantaisie au vrai, ils gardent leur méthode d'analyse, ils prolongent leur observation au delà de ce qui est. Cela devient un poème, mais cela reste une œuvre de logique. Ils avouent, en outre, que leurs pieds ne posent plus sur la terre ; ils n'entendent pas donner leur œuvre comme une œuvre de vérité; au contraire, ils avertissent le public de l'instant précis où ils entrent dans le rêve, ce qui est tout au moins de la bonne foi.
Maintenant, pour revenir aux frères Zeinganno, il serait très facile d'expliquer comment cette œuvre a germé dans l'esprit de M. de Goncourl. 11 a eu le besoin, à un moment de sa vie, de symboliser le lien puissant qui les a unis, son frère et lui-même, dans une intimité et une collaboration de toutes les heures. Reculant devant une autobiographie, cherchani simplement un cadre pour y mettre ses souvenirs, il s'est dit certainement que deux gymnastes, deux frères qui risquent leur vie ensemble, qui s'identifient autantdans leur chair que dans leur intelligence, matérialiseraient d'une façon puissante et originale les deux êtres fondus en un seul dont il voulait analyser les sentiments. Mais, d'un autre côté, par une délicatesse qui s'explique, il a reculé devant le milieu brutal des cirques, devant certaines laideurs et certaines monstruosités des personnages qu'il choisissait. Les Frères Zemganno sont donc là dans une idée littéraire matérialisée, puis idéalisée.
Le résultat a été une œuvre très émue et d'une
étrangeté saisissante. Comme je l'ai dit, on sent bientôt qu'on n'est pas dans le monde réel ; mais, sous le caprice du symbole, il y a là toute une humanité saignante. Je signalerai les morceaux d'analyse qui rn'ont frappé : l'enfance des deux frères, leur tendresse qui grandit, leur mutuelle absorption qui commence; puis, plus tard, leurs deux corps qui ne font plus qu'un corps dans les dangers qu'ils affrontent, cette parfaite union de deux gymnastes entrant de plus en plus l'un dans l'autre, ayant une vie commune; et enfin, lorsque Nello ne peut plus travailler, sa colère à la pensée que son frère travaillerait sans lui, sa jalousie de femme heureuse de savoir que l'être aimé n'aimera jamais ailleurs, ses exigences qui font que les frères Zemganno meurent tous les deux, du moment où l'un est mort pour le Cirque. Ce sont là les pages qui donnent à l'œuvre une vie intense, une vie vécue, en dehors de la réalité des personnages et du milieu. Le document humain est ici si louchant que sa puissance agit même sous le voile poétique.
Dans les descriptions pures, M. de Concourt a gardé sa touche si exacte et si fine. Il y a, en ce genre, une merveille au début du livre : un paysage à l'heure où le crépuscule tombe, avec une petite ville dont les réverbères s'allument à l'horizon. Je citerai aussi la description du Cirque, le soir où Nello se casse les jambes; le silenre du public, après la chute, est superbe d'effet. Et que d«'épisodes merveilleux, la mort de la Bohémienne dans la maison roulante, les représentations foraines, la soirée où Nello convalescent veut revoir le Cirque, s'asseoit aux Champs-Elysces, par une soirée pluvieuse, en face
des fenêtres flamblantes, puis s'en va, silencieux, sans vouloir entrer !
Tel est ce livre. Il apporte une note nouvelle dans l'œuvre de M. de Concourt, et il restera, par son originalité et par son émotion. L'auteur en a écrit de plus nets et de plus complets, mais il a mis dans celui-ci toutes ses larmes, toutes ses tendresses, et cela suffit souvent pour rendre une œuvre immortelle.