‹ Le roman expérimentalChapitre 12 sur 18 · DE LA. MORALITÉ · texte numérisé non relu

DE LA. MORALITÉ

Un de mes bons amis avait un roman en cours de publication dans un journal. Le rédacteur en chef le fait appeler un soir et lui parle avec indignation d'un alinéa qui devait passer dans le feuilleton du lendemain ; je ne sais plus, les amoureux s'y conduisaient mal, il y avait par là un baiser trop tendre. Mon ami, très rouge, honteux d'avoir révolté la pudeur de toule une rédaction, consentit à supprimer l'alinéa. Le lendemain, quelle ne fut pas la stupeur du brave garçon, en lisant à la troisième page du journal, dans ce numéro qu'on l'avait forcé à expurger, le compte rendu très long et très détaillé d'une abominable affaire criminelle, telle qu'une imagination romantique peut seule en rêver. Un père, après avoir eu un enfant de sa fille, l'avait fait bouillir dans une marmite, pour le mieux anéantir; et aucune horreur n'était épargnée, ni l'histoire de l'accouplement monstrueux, ni les circonstances de l'abominable cuisine.

Eh bieni je déclare ne pas comprendre. La question se pose ainsi: comment les journaux, si pudi-

bonds à leur rez-de-chaussée, sont-ils si malpropres à leur troisième page? Je n'entre pas dans la discussion littéraire de l'imagination et de la réalité, j'exam ne seulement un fait, je dis qu'il y a un manque ab olu de logique à parler de la di/^nité du journal, du r.jspect dû aux familles, si après avoii fait la police du roman, on publie sans hésitation toutes les infamies djs tribunaux. Pourquoi exiger là un mensonge couleur de rose et accepter ici les férocités de l'existence?

Depuis longtemps, je veux faire une étude, et j'ai commencé un dossier. Mon idée est simple : je coupe dans les journaux les plus répandus, ceux qui se piquent d'être lus par les mères et les filles, les épisodes épouvantables, les détails des crimes et des procès qui mettent cyniquement à nu toute l'ordure de l'homme; puis, je me propose, un jour, lorsque j'aurai un joli petit recueil de ces saletéS: de publier le dossier, en me contcnlant d'imprimer, après chaque extrait, le nom et la date du journal. Quand ce travail sera fait, nous verrons de quel air digne les directeurs parleront de leurs abonnés, à la moindre audace d'analyse d'un romancier moraliste.

Et croyez que mon dossier sera riche. J'ai déjà l'histoire du père et de la fille faisant cuire leur fruit incestueux ; j'ai l'aventure delà vieille femme jetée à l'eau et retirée trois fois par son meurtrier, pour le plaisir; j'ai l'autre vieille femme tuée par deux jolis garçons, après une orgie dont l'autopsie a révélé les gaietés; j'ai Ménesclou, avec sa chemise tachée de sang et d'autre chose; sans compter toules sortes d'affaires drôles, les séparations de corps, les procès en adultère, les filles enlevées. Sans doute, lesjoixr-

naux ne font ni les vices ni les crimes ; ils se contenlent de les raconter, mais en termes si clairs, avec des périphrases qui aggravent l'obscénité à un tel point, qu'ils sont vraiment bien venus de nous disputer ensuite la liberté de tout dire. Eh! quand on a décrit, avec les raffinements du reportage, la pissotière de M. de Germiny, on n'a plus le droit d'empêcher les amoureux de nos romans de s'aimer librement sous le clair soleil !

Je sais bien ce que répondront les directeurs. Ce sont, pour la plupart, de galants hommes, aimant la gaudriole et faisant leurs farces ainsi que de simples mortels. Seulement, ils ne plaisantent pas avec l'abonné. Au fond, ils se moquent de la dignité de leur journal comme d'une guigne ; ce qu'ils désirent, c'est que 1 abonné soit content, et ils lui donneraient de l'arsenic, pour peu qu'il en demandât. Mettons donc, si vous voulez, que l'inconséquence vient du public; le public qui tolère l'égoût sanglant des tribunaux, demande aux romans des petits oiseaux et des pâquerettes pour se consoler. C'est un contrat, ce qui scandalise 5 une place devient inoffensifà l'autre. Et, si l'on a le malheur de manquer à la consigne, on est un gredin, toute la presse vous traîne dans le ruisseau. Bon public 1

Oi', en ce moment, un procès passionne Paris. Je n'entends pas juger à mon tour les personnes mises en cause, et je ne veux même pas savoir quelle sera a décision du tiibunal. Ce qui m'occupe, c'est simplement les histoires contées par les journaux, ce qu'ils impriment, le linge sale qu'ils remuent tous avec tant de complaisance. J'en parlerai comme d'un conte inventé. Admettons qu'il n'y ait personne de coupable,

ni le mari, ni la femme, ni le père. Voici simplement des phrases.

Je lis dans le Figaro : « Madame prenait son bain en présence de son père, et elle poussait des cris de joie et de contentement. » Mon cher Henniquo, vous dont la Dévouée a été traitée d'oeuvre ordurière, vous n'avez pas encore osé risquer cette bonne fille que la présence de son bon papa excite au point de lui faire chanter la Mèi'e Godichon. Vous êtes pâle, mon ami, avec la guillotinade qui termine votre roman. Que n'avez-vous mis votre héroïne et son père dans la même baignoire!

Je lis encore dans le Figaro: « Un valet avait vu la jeune femme assise sur un canapé, à CQté de M. X..., les vêtements relevés, dans une situation inconvenante. » Bigre ! cela se corse ! Qu'en dites- vous, mon bon Alexis? Voilà votre Lucie Pellegrin joliment enfoncée I Une fille qui meurt de la poitrine en buvant de l'absinthe, quelle panade! Parlez-moi d'une demoiselle qui partage ses jupons avec son père! Fouillez cette situation, si vous voulez qu'on vous prenne votre prochain roman dans un journal honnête.

Je lis encore dans le Figaro. « Un domestique n'a-t-il pas déclaré qu'il avait vu, certain jour, M. X... entrer avec sa fille dans les cabinets d'aisance, allégation qui a motivé une enquête contradictoire sur la dimension des cabinets et la possibilité pour deux personnes de s'y tenir à la fois. » Ah! ceci, c'est de la gourmandise! Voilà qui vous regarde, mon brave Huysmans, vous qu'on a appelé « un artiste en ordures ». Vos fameuses « pisses de chat » des Sœurs Vatard, dont on a mené tant de tapage, ne sont que do

l'eau sucrée, à côté de ces lieux d'aisance. En sentezvous tout le bouquet? Voyez-vous l'enquête contradictoire, les messieurs s'enfermant deux par deux, pour essayer? Vous imaginez-vous le papa et la demoiselle installés là-dedans, à se dire des plaisanteries de bon aloi? Du moment oii les lectrices distinguées d'un journal ont eu sous les yeux ce tableau d'intérieur, je demande à ce qu'on donne vos Sœiws Vatard en prix dans les pensionnats de jeunes filles. Et vous, mes chers amis, Géard et Maupassant, vous qu'on injurie un peu moins parce que vous avez moins écrit, que pensez vous de cet alinéa des articulations du mari, que je prends dans V Evénement : « Elle était dans un état d'animation et de désordre évident. Elle se hâtait de se déshabiller, changeait complètement de linge, et ses vêtements les plus intimes portaient les traces irrécusables de ses désordres. » Encore la chemise de Ménesclou! Hein ! cela est honnêtement dit, mais quelle échappée de rêveries pour une lectrice vertueuse ! Pesez-moi cela : vêtements intimes, traces irrécusables. Voyez-vous un romancier poussant la description jusqu à cet examen ? On vous le jetterait en prison. Et, à ce propos, une observation : savez-vous bien que les magistrats osent beaucoup plus que nous, les romanciers. Ils entrent dans des détails vraiment scandaleux; et la liberté de leurs questions est telle parfois, ils analysent l'ordure si à fond, qu'ils sont obligés de faire fermer les portes. Je sais bien que leur mission est de tout savoir et de juger. Mais la nôtre aussi est de tout savoir et de juger Entre les magistrats et les écrivains, il n'y a qu'une différence, c'est que parfois les écrivains laissent des œuvres de génie.

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Ainsi donc, mes amis, il faut confesseï notre impuissance : nous n'irons jamais à ce degré de vérité dans l'atroce. Les journaux qui s'indignent de nos œuvres et qui publient tout au 1 ong de pareilles histoires, estiment sans doute que nous tournons aux berquinades. Ajoutez qu'on est ici en plein scandale, qu'on traîne dans cette boue des personnes vivantes, connues de tous, qu'on se montrera, pendant des mois, le père et la fille accusés d'une idylle dans les cabinets d'aisance; et vous reconnaîtrez combien nos romans sont plats, petits et naifs, timides et incolores, de la bouillie pour les enfants au maillot. J'ai honte de cette eau pure.

N'est-ce pas mon grand ami Edmond de Concourt qui vous conseillait, à vous les jeunes, d'étudier le monde, de porter l'observation et l'analyse dans les classes distinguées, pour faire enfin des romans propres et qui sentissent bon ? Le conseil était excellent, mais où donc est le monde? Il n'est sans doute pas parmi les fonctionnaires etles millionnaires du procès qui se déroule. S'agil-il du monde, portes ouvertes, ou du monde, portes fermées? Si nous sommes curieux, si nous regardons par les feules, je soupçonne que nous verrons, dans les classes distinguées, ce que nous avons vu dans le peuple, car la bêle humaine est la même partout, le vêlement seul diffère. Telle est l'opinion que j'ai soutenue autrefois, et les échos du Palais de Justice me donnent raison.

Nous autres, manants, gens de mauvaise tenue et de petite fortune, nous ne connaissons le monde que par les procès scandaleux qui éclalenl chaque hiver. Je ne parle pas des salons où nous pouvons

aller ; on est en public dans les salons, on s'y tient . à peu près bien. Je parle de la salle à manger, du boudoir, de l'alcôve. Or, à chaque procès, nous en apprenons de belles. Monsie ir jure comme un charretier, appelle sa fille « bougresse » et la dame de compagnie « cul crotté » ; madame rencontre des messieurs dans les églises; le beau-père est folichon et la belle-mère insupportable; on s'allonge des claques au milieu de gros mots, on se prend aux cheveux devant les domestiques. Grand Dieu ! sommesnous dans un taudis de la Chapelle ? Nullement, nous sommes dans le meilleur monde, un monde fréquenté par des princes.

Qu'en pense le public? Lorsque nous placerons un juron dans la bouche d'un homme bien mis ; lorsque nous noierons une conversation ordurière, chucholée à quelques pas des dames, dans un salon ; lorsque nous ouvrirons l'alcôve et montrerons l'adultère vautré sur des dentelles; lorsque nous retrouverons le laquais et la prostituée sous l'habit noir et la robe de velours : dira t-on encore que nous mentons, haussera t-on les épaules en affirmant que nous ne connaissons pas le monde, nous accusera-t-on de le diffamer et de le salir h plaisir? Le .monde, le voilà, quand une passion le secoue, quand un drame violent le jette en dehors de ses politesses et de ses conventions.

L'ordure est au fond. Parfois, un procès vient crever à la surface, comme un abcès. On s'étonne, on semble croire le fait exceptionnel, parce que le plus grand nombre recule devant le scandale ; mais que de femmes séparées après des scènes de violence, que de brutalités et d'obscénités ensevelies! Un procès, c'est

simplement un roman expérimental qui se déroule devant le public. Deux tempéraments sont mis en présence, et l'expérience a lieu, sous l'influence des circonstances extérieures. Voilà la vérité, un drame vrai montre brusquement au grand jour le vrai mécanisme de la vie.

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