‹ Le roman expérimentalChapitre 13 sur 18 · A M. CHARLES BIGOT · texte numérisé non relu

A M. CHARLES BIGOT

On m'a signalé une élude : YEslh liqiie natural/sfc, que la Hevue des Deux Mandes a commandée .'i M. Charies Bigol. J'ai doue eu la curiosité de savoir ce que M. Charles Bigot, crilifjue lettré et consciencieux, pouvait bien dire du naturalisme, dans le temple gra\u de la /ienie des Deux Mon/es. Et je me suis uiis à lii'e, avec toute l'attention dont je suis capable. Voici les impressions de ma lecture, telles que je les ai éprouvées.

Une déception première. Le critique débute par les plai-santeries faciles qui courent les petits journaux depuis trois ans. Certes le rire a du bon, mais encore faut-il rire à propos et pour son compte. Ensuite, j'ai été légèrement agacé en voyant le critique reprendre ies vieilles accusations, me traiter de messie, de pontife, de chef d'école, m'accabler parce qne je n'ai pas apporté luie religion nou% elle dans ma poche, s'écrier que le naturalisme est vieux comme le monde et se

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fâcher ensuite contre lui en le traitant de nouveauté incongrue. J'avoue que je suis un peu las de répondre. J'ai eu beau répéter que j'étais simplement un greffier dressant le procès-verbal du mouvement des esprits, j'ai eu beau crier bien haut qu'il n'y avait pas d'école, que je n'étais pas un chef, que j'avais horreur de toute révélation et de tout pontificat, les plaisanteries n'en continuent pas moins, la confusion reste complète, la lumière ne se fait pas sur mon compte, ni sur mon véritable rôle. Il semble qu'un mot d'ordre soit donné : chacun refait l'article du voisin, sans tâcher de comprendre, sans avoir même la bonne foi de me citer, pour appuyer l'argumentation. Passe encore lorsque cela se passe dans les petits journaux. Mais voici la Revue des Deux Mondes qui, avec sa solennité, ouvre la bouche et laisse tomber les mêmes jugements vides, d'une inutilité et d'une insignifiance parfaites.

Comment faire comprendre h M. Charles Bigot qu'il a écrit une épaisse feuille d'impression pour ne rien dire du tout? C'est pourtant la stricte vérité. Il part d'un terrain radicalement faux, il me donne une attitude que je n'ai pas, il me fait dire ce que je n'ai jamais dit et ne dit pas justement ce que j'ai répété vingt fois. Alors, comment veut-on qu'il fasse de la bonne besogne? Il ne peut que piéliner sur place dans un gâchis continuel. J'ai appelé naturalisme le retour à la nature, le mouvement scientifique du siècle; j'ai montré la méthode expérimentale portée et appliquée dans toutes les manifestations de l'intelligence humaine ; j'ai tâché d'expliquer l'évolution évidente qui se produit dans notre littérature, en établissant que désormais le sujet d'étude, l'homme

métaphysiqiio, se trouve remplacé par l'homme physiologique. Tout cela est-il si difficile à comprendre, et pourquoi parler d'une religion nouvelle, lorsque précisément nous nojs dégageons des religions ?

Mon agacement augmentait donc à chaque page. Imaginez que vous causez avec un sourd et que vous no puissiez tirer de lui une parole s'appliquant h ce que vous dites. Vous lui parlez du beau temps, et il vous répond qu'il se porte bien ; vous lui demandez de ses nouvelles, et il se désole parce que la vendange ne mûrira pas cette année. C'est exactement ma situaiion à l'égard de M. Charles Bigot. Pas une de ses phrases ne répond aux miennes. 11 s'est fait un petit naturalisme à son usage, ou plutôt il enfourche le naturalisme des plaisantins de la critique; et le voilà parti, il chevauche tout seul. Certes, monsieur, de cette façon, nous ne nous rencontrerons jamais.

Cependant, les pages succédaient aux pages, je craignais bien d'airiver au bout de l'étude, sans y rien trouver. Cela menaçait d'être un absolu néant. Et pas du tout, je suis enfin tombé sur un passai^e grave. M. Charles Bigot, qui venait de consacrer dix pages, et Dieu sait quellespages compactes, à tourner autour de la question sans y entrer, à plaisanter, à se battre contre des moulins à vent, à tout confondre et i\ juger en l'air ses propres imaginations, M. Charles Bigot tout d'un coup arrive au terrain même tfe la discussion, au point décisif. Et remarquez qu il n'a pas même l'air de s'en apercevoir, car il va escamoter ce point, lui si prolixe dans ses grâces du commencement. C'est comme par hasard qu'il s'y arrête pdudant un alinéa. Un peu plus, il passait à côté du

sujet complèlement, et nous n'avions qu'une danse aimable exécutée autour du vide.

Je le citerai, ce qu'il ne fait pas pour moi. Après avoir accordé que les naturalistes ont eu au moins l'originalité « de mêler, dans la peinture des monstres, la physiologie à la psychologie, ou plutôt de supprimer lapsychologie au profit de la physiologie», il s'écrie : « Ce n'est pas le moment d'examiner cette grande question philosophique de l'esprit et de la matière, ni celle de la liberté et de la responsabilité humaines ; redoutables problèmes qui ne sont pas faits pour être tranchés en quelques lignes. » Mais si, monsieur, c'est au contraire le moment. Je vous en prie, arrêtez-vous. Je veux bien ne pas nous mettre sur le terr.iiu philosophique qui n'a pas de solidité ; mais plaçons-nous sur le terrain scientifique. El, dès lors, si vous le voulez bien, ne bougeons plus, car nous sommes ici dans la certitude..

Plus bas, je lis encore : « ... Je répondrai que la physiologie doit être laissée aux physiologistes ; méfions-nous de la physiologie littéraire autant que de la musique d'amateurs. » Ur, rien ne m'empêche d'écrire à mon tour: « ... Je répondrai que la psychologie doit être laissée aux psychologues ; méfions-nous de la psychologie littéraire comme de la musique d'amateurs. » Je ne recommencerai pas ici mon étude : le Roman expérimental, à laquelle je renvoie M. Bigot. Cette fois, voudra-t-il comprendre que je ne suis pas un messie, que je me contente de chercher quelle sera, selon moi, l'influence décisive des méthodes scientifiques sur nos analyses littéraires de la nature et de l'homme. Je ne lui demande pas de penser comme moi, je le supplie simplement de ne pas déna-

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turer ma pensée. Qu'il attaque, mais qu'il comprenne d'abord!

Rien n'est stupéfiant, à notre âge d'enquête, comme d'entendre un homme de l'intelligence de M. Bigot écrire les lignes suivantes : «Que mimporte à moi, spectateur, que Phèdre soit ou non atteinte d'une maladie hystérique. C'est l'affaiie du médecin chargé de sa santé. Ce qui me préoccupe, moi, c'est de savoir quels effets vont sortir de son amour furieux, quels ravages cet amour exercera sur sa conscience, et si l'innocent Hippolyte périra... L'artiste n'est pas un savant qui cherche les causes; sa lâche à lui est de peindre les effets, de l'aire jaillir de son œuvre l'émotion, douce ou terrible... » Alors, monsieur, tenons-nous en aux romans de Ponson du Terrail. Si le domaine de la littérature n'est que dans les effets, si vous lui interdi-ez la recherche des causes, vous biffez d'un trait de plume toute l'anal} se humaine, les conteurs nous suffisent.

Justement, nous voulons recommencer Phèdre. Vous êtes en plein dans nos ambitions, ou plutôt dans nos devoirs. Nous trouvons que le terrain métaphysique cédant la place au terrain scientifique, la littérature théologique et classique doit céder la place à la littérature naturaliste. Remarquez que cette transformation a lieu d'elle-même et que je ne fais que la constater. Il n'y a pas ici une fantaisie personnelle de chef d'école, il n'y a qu'un fait établi par un critique. Phèdre est malade, eh bien ! voyons sa maladie, démontons-la, renduns-nous en les maîtres, s'il est possible; cela vaudra autant que de vous amuser à jouir du spectacle de celte maladie, ce qui n'est pas moral, monsieur.

is.

Je passe le couplet patriotique de ]M, Ch-irles Bigot, coudamnant les peintures vraies, en laissant entendre que M. de Bismarck nous regai'de. Ailleurs, j'ai déjà dit que nos défaites sont dues à notre dédain de l'esprit scientifique. Aimons la vérité, et nous vaincrons.

Je passe également la singulière tactique employée par M. Charles Bigot pour anéantir le naturalisme. 11 parle de la Dévouée, de M. Léon Hennique, et des Sœurs Valard, de M. Huysmans, sans donner d'ailleurs le titre de ces romans, sans nommer les auteurs, comme si la majesté de la Renie des Deux Mondes répugnait à s'occuper franchement de deux jeunes romanciers à leurs débuts; et il part de là pour accuser l'école, — toujours l'école ! — de ne pas avoir encore conquis le monde. Oui, il voudrait qu'en deux volumes on eût traité l'humanité enlière. Eh! bon Dieu! quelles exigences! Attendez.

Et j'arrive maintenant à cette question : Comment M. Charles Bigot, un homme de mérite assurément, a-t-il pu apporter à une revue d'une importance telle que la Revue des Deux Mondes une étude aussi parfaitement confuse et insignifiante, le jour où cette Revue lui a commandé un travail sur le naturalisme? Il y a là un cas des plus curieux.

Remarquez que M. Bigot vaut beaucoup mieux que son étude. 11 a été un bon élève de l'Ecole normale ; il a même, je crois, professé à Nîmes. C'est un esprit très cultivé, sachant bien une foule de choses, éi rivant des articles politiques remarqués, melta.nt même d'ordinaire du bon sens et de la conscience dans ses études littéraires. Et, dès qu'il touche à cette question du naturalisme, le voilà qui s'etlare, qui perd pied,

qui ncse donne même pas la peine d'étudier sérieusement la question sur des textes, tellement il a K s préjugés courants, tellement il se laisse emporter par le besoin de pourfendre le monstre.

D'abord, sans qu'il s'en doute, M. Bigot cède à des croyances philosophiques. Il a beau affecter un air plaisant, il sent 1res bien que ce sont les notions mômes de la nature et de l'homme qui sont enjeu. Je ne dis point que M. Bii^ot soit un idéaliste endurci ; je pencherai au contraire à le croire flottant dans un éclectisme fait de pièces et de morceaux. Il a des idées d'école, lui qui voit des écoles partout. Ajoutez l'esprit littéraire. La science pour lui est l'ennemie. Celte pensée d'une littérature déterminée par la science le surprend et le déconcerte. Ce serait toute une éducation à refaire. Il faut voir son indignation, quand il s'étonne qu'on puisse atim'rer l'attache d'un muscle, le jeu d'un organe, le mécanisme d'un coi'ps !

Mais ce n'est pas tout. M. Charles Bigot manque de tempérament, et c'est chose plus grave qu'on ne croit en critique. Voyez M. Sarcey ; certes, il a des jugements bien gros, il passe [jIus d'une fois carrément à côté du vrai ; mais il n'en a pas moins conquis une autorité, et légitime souvent, parce qu'il se donne tout entier, tel qu'il est. Au contraire, M. Charles Bigot veut tout ménager; il cherche l'équilibre parfait entre hier et demain. J'ai personnellement à le remercier des efforts qu'il fait pour me tirer hors de cause, dansson massacre des romanciers naturalistes. Seulement, avec ce désir de justice pédagogique, avec celte ambition de distribuer des prix aux plus mérilaiits,on arrive à ne plus tenir

compte des grandes évolutions, à se désintéresser du mouvement général des esprits. J'oserai dire qu'il vaut mieux risquer parfois une exagération et prendre parti, apporter son action personnelle dans le travail du siècle, faire œuvre d'homme. Pas de tempérament, pas d'action.

Voilà sans doute pourquoi l'étude publiée dans la Revue des Deux Mondes est un délayage des études sans réûexion et sans portée qui ont paru ailleurs. J'attends toujours un adversaire qui consente à se mettre sur mon terrain et qui me combatte avec mes armes.

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