LÉON HENNIQUE
Un livre de débutant est une virginité. Avant de couper les pages, on a l'émotion de l'inconnu. Qui sait? peut-être y a-t-il, dans ce volume, le premier cri d'un grand talent. Une femme voilée passe; le cœur bat, on la suit; mon Dieu! si c'était celle qu'on attend! Je sais que les femmes et les livres apportent bien des désillusions; la femme est un laideron, le livre vous endort. N'importe, on a eu le charme de l'espoir.
Cette joie rare, je viens de l'éprouver, en lisant la Dévouée de M. Léon Hennique. On va de découverte en découverte; on s'étonne d'un accent nouveau; on dit naïvement : « Comment ! ce garçon a déjà tant de talent (jue ça!» Et c'e^^t là un grand éloge, malgré le tour plaisant de l'exclamation. Quand je reçois le dernier roman d'un écrivain dont je connais les belles qualités, je n'ai que le plaisir de constater une fois de plus ces qualités. Mais ici. c'est une terre inconnue dont mou esprit prend possession.
Voici le sujet en quelques mots. Un certain Jcoffrin, né du caprice d'un étudiant et d'une fille, a grand?
DU ROMâM. ^35
deiT\<. un ménage ouvrier. Il a voulu être horloger; ptiis iiprès avoir amissé une fortune, il a été pris de la lièvre chaude des inventeurs, il s'est donné tout entier, cœur et intelligence, au problème de la direction des ballons. Ce Jeoffrin est un héros moderne, comme l'appelle M. Hennique avec une terrible vérité; je veu\ dire qu'il se bat dans notre société, sans aucun scrupule, très-canaille même, ayant fait ses ffaires en homme habile que rien no saurait arrôtei'.
Alors, le drame est celui-ci. Jeoffrin a deux filles, Michclle et Pauline, auxquelles un oncle a laissé cent mille francs, cinquante mille à chacune. Cependant, le père se trouve à bout de ressources; son invention lui a dévoré une fortune, etil vit dans une rage impuissante, en se voyant les mains liées, juste au moment où il croit avoir trouvé la direction des ballons. S'il avait de l'argent, ce seiait le succès, le triomphe. Il tâche d'abord d'cnjprunter à Michelle ses cinquante mille francs. Mais celle-ci refuse; cet argent est le dernier morceau de pain de la famille. Et le crime pousse dès lors dans le crâne de Jeoffrin, naturellement, comme une plante qui devait y croître un jour. Il commence par empoisonner sa fille Pauline; puis, il s'arrange pour qu'on accuseMichelle. Elle est arrêtée, jugée, guillotinée. Jeoffrin s'est débarrassé des deux enfants qui le gênaient, et il hérite des cent mille francs. Enlin, il va donc pouvoir faire construire son ballon! L'histoire s'arrête là. C'est simple etépouvantable.
Je le dirai, ce sujet m'avait profondément troublé, etil y avait d'abord, dansée trouble, une sorte d'irritation contre le romancier. Pourquoi un drame si
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noir? La vie est plus banale, les événements y coulent avec plus de bonhomie. Puis, en acceptant même le drame, JeoCFrin m'inquiétait. Il dérangeait mes idées préconçues sur les inventeurs, que je considérais, je ne sais pourquoi, comme des maniaques doux et inoffensifs. Celui-là, vraiment, tuait ses filles avec trop d'aisance. Je pensais qu'il aurait pu avoir les cent mille frdncs sans employer des moyens aussi radicaux. Beaucoup d'autres objections se formulaient encore en moi. Bref, le sujet me déplaisait, j'avais de la peine à accepter Jeoffrin.
J'en étais là, je relisais certains passages, lorsque, du fond de mon jugement, une voix, faible d'abord, m'a crié : «Pviurquoi pas?» C'était le premier ébranlement. Ce diable de Jeoffrin m'obsédait. Je le discutais avec moi même à tous les moments du jour. Et il grandissait, et il s'imposait petit à petit, et il prenait une carrure de plus en plus solide. Oui, pourquoi pas? pourquoi ce bonhomme n'aurait il pus lue ses deux filles, dans sa passion qui tournait tout son être à l'idée fixe? On citerait cent faits de cette nature. D'ailleurs, Jeoffrin est admirablement posé; l'analyse du romancier nous le montre tel qu'il doit être; le meurtre n'est chez lui qu'un développement naturel. J'tn arrivais à penser que, s'il n'avait pas tué, ce gaillard n'aurait pas été complet.
Telles sont les impressions par lesquelles j'ai passé, avant d'être convaincu que Jeoffrin est une création très originale, très osée, mise debout par une main vigoureuse et étudiée ensuite avec une science déjà grande. Remarquez qu'il reste un brave homme. Il n'a rien d'un traître de mélodrame. 11 empoisonne eu père de famille qui entend faire les choses pro-
prement. C'est un comédien jouant supérieurement l'hypocrisie. 11 aime mieux son ballon que ses filles, et il sacrifie ses Mlles, (lela doit lui sembler juste. Toute la folie humaine est par dessous; on l'entend qui gronde sous le Irain-trainbonhomme de ce crime. Et c'est là ce ([ui fail la profondeur de Jeoffrin. Esl-il un homme de génie? peut-être. Esl-il un fou? cela se pourrait. Il est l'abîme humain, voilà ce que nous en savons. L'assassinat, chez lui, n'est que l'état aigu de l'intelligence. On éprouve un frisson, on n'oubliera plus ce terrible homme qui est un colosse détraqué.
Je me suis appesanti sur JeofTriu, parce qu'il est le livre tout entier. Mais, à côté de lui, que de personnages secondaires peitits d'un trait! Je citerai le commissaire de police Barbelet, les demoiselles Thiry, et des silhouettes enlevées plus vivement encore, le jeune Guy de Lassalle et le bohème Poupelard. M. Hennique me paraît apporter ce don de création qui fait vivre un personnage, qui le place dans son air propre, lui donne le geste naturel et la voix juste. 11 sulfiL d'une phrase pour crOer. Seulement, il faut avoir le sens du réel, et je connais des écrivains, du plus rare mérite comme stylistes, qui s'épuiseront pendant des mois sur la perfection d'une phrase, sans jamais arriver à lui souiflcr la vie.
Le romancier se contente de dérouler devant nous des tableaux pris dans l'existence quotidienne. Voilà ce qu'il a vu; il a noté les détails, il reconstruit l'ensemble. Qi.e le lecteur, à son tour, sente et réfléchisse. La méthode naturaliste est là tout entière. Une œuvre n'est plus qu'une évocation intense de l'humanilé et de la nature. On tâche de mettre un coin de la création dans une œuvre. Le public la lit
ensuite comme s'il entrait liii-mf^me dans le milieu décrit et parmi les personnages analysés.
Ainsi, le premier chapitre de la Dévouée est simplement le récit d'une promenade de Michelle et de son parrain Barbelet, à travers les champs qui entourent les Mouiineaux. Leur conversation est coupée par des descriptions de ce coin de la banlieue parisienne; peu à peu, le crépuscule tombe, le soleil se couche sur Paris. 11 y a certainement de la virtuosité. L'écrivain qui, malgré sa jeunesse, est déjà maître de son style, se complaîi dans des difficultés vaincues. Mais qui oserait condamner al)soluiiicnt ce large début, celte conversation qui pose les faits, ces descriptions qu ouvrent la sombre histoire par une bouffée de grand air? Ne faut-il pas établir solidement le milieu? Jeoffiin (ievicndrail impossible, si Paris, derrière lui, ne famail pas dans les vapeurs du soir.
Le second chapitre est un dîner chez Jeoffrin, dans lequel M. Hennique a réuni tous ses personnages secondaires. Rien de plus mouvemenlé. Mais je ne puis analyser ainsi chaque chapitre. Je me conlenierai d'indiquer ceux qui m'ont le plus vivement frappé, et voici tout d'abord le tableau superbe de la mort et de l'enterrement de Pauline. L'effet est saisissant. Aucune enflure pourtant. Uniquement des petits faits, des observations justes, une réalité impitoyable qui peu à peu vous prend à la gorge el arrive à la plus violente émotion. Il suffit que cela soit vrai.
Pour moi, le morceau le plus étonnant du livre est la journée de Jeoffrin, au lendemain de l'exécution de Michelle. Jeoffrin s'est réfugié à Montmartre, dans un hôtel. 11 ne sait rien, il entre chez un marchand de vin, où il commande un bifteck; et c'est alors
seulement qu'en jetant les yeux sur un journal, il voit que sa fille a été guillotinée le matin. Gela lui fait sauter le cœur. « Son aérostat lui apparut vibrant dans un ciel bleu, évoluant sans encombre, montant, descendant à sa fantaisie, volant à gauche^ à droite, comme un aigle apprivoisé, sur un geste de lui. » Puis, il mange son bifteck et prend des choux-fleurs. Enfin, le voilà donc libre!
Alors, commence toute une journée de flânerie heureuse. Jeûffrin suit doucement les boulevards, au soleil. Il s'assi'd devant une table du café Riche, pris de soif. Il boit, mais il a toujours soif. Ses jambes s'alourdissent. 11 se lève, il entre dans un autre café. Au bout d'un instant, il lie conversation avec un voisin. Je donne ici quelques lignes ;
(I La bouche pâteuse, éprouvant la nécessité de déposer une confidence dans le gilet de quelqu'un, après avoir dialogué un instant avec lui-même, il dit:
« — On a guillotiné ma fille ce matin.
« Et comme le gros rougeaud ricanait d'un air incrédule, il ajouta :
« — Parole d'honneur 1 »
Cependant, il dîne le soir chez Brébant. Puis, il va aux Folies Bergères. L'ivresse monte. Il ne peut éteindre sa soif. Aucun remords ; seulement, il a l'enfer dans la gorge. La journée a été chaude, un violent orage éclate. Lui, avec l'entêtement des ivrognes, veut aller aux Moulineaux, pour revoir le modèle de son ballon, un joujou qu'il a dans son cabinet. Et il faut lire ce voyage, sous la pluie, dans la boue. Il glisse, il tombe, il se relève. La foudre passe sur sa tête, mais il a l'entêtement d'une brute. Enfin, il
arrive. « Dans le même coin que jadis, le modèle de l'aérostat, sous sa couverture, avait un léger balancement singulier; il semblait vivre. Jeoffrin le découvrit. Il s'enleva un peu... »
Je m'arrête, j'espère avoir donné une idée de la Dévouée. C'est pour moi un très remarquable début. 11 faut que M. Hennique travaille. Il a le sens du réel, il apporte le don de création, il possède en outre un métier déjà très souple et très solide. Quand il aura, par le travail, dégagé davantage sa note personnelle, il sera certainement un des plus vigoureux ouvriers de l'œuvre présente.
J,-K. IIUYSMANS
Rien ne m'intéresse comme la jeune génération de romanciers qui grandit en ce moment. C'est cette génération qui va être l'avenir. Nous donnera-t-elle raison, en marchant dans la large voie du naturalisme ouverte par Balzac, en poussant toujours plus loin l'enquête ouverte sur l'homme et sur la nature ? Aussi suis-je bien heureux, lorsque je vois l'esprit analytique et expérimental s'emparer de plus en plus de la jeunesse et faire sortir des rangs de nouveaux lutteurs, qui viennent combattre à côté des aînés le bon combat de la vérité.
Je voudrais bien que les faiseurs de romans et de mélodrames ineptes sur le peuple eussent l'idée de lire les Sœura Valard, de M. J.-K. Huysmans. Ils y verraient le peuple dans sa vérité. Sans doute.
ils crieraient à l'ordure, ils affecteraient des mines dégoûtées, ils parleraient de prendre des pincettes pour tourner les pages. Mais c'est là une petite comédie d'hypocrisie qui est toujours amusante. Il est de règle que les barbouilleurs de lettres insultent les écrivains. Je serais même très chagrin, si l'on n'insultait pas M. Huysmans. Au fond, je suis tranquille, on l'insultera.
Rien de plus simple que ce livre. Ce n'est même pas un fait-divers, car un fait-divers exige un drame. Elles sont deux sœurs, Céline et Désirée, deux ouvrières brocheuses, qui vivent entre leur mère hydropique et leur père fainéant et philosophe. Céline « fait la vie ». Désirée, qui se garde prudennment pour son mari, a toute une liaison honnête avec un jeune ouvrier, qu'elle quitte au dénoûment; alors, elte en épouse un autre, et voil'i tout, c'est le livre. Celle nudité de l'intrigue est caractéristique. Notre roman contemporain se simplifie de plus en plus, par haine des intrigues compliquées et mensongères ; il y a là une revanche contre les aventures, le romanesque, les fables à dormir debout. Une page d'une vie humaine, et c'est assez pour l'intérêt, pour l'émotion profonde et durable. Le moindre document humain vous prend aux entrailles plus fortement que n'importe quelle combinaison imaginai-e. On finira par donner de simples études, sans pé:ipétie> ni dénoûment, l'analyse d'une année d'existence, l'histoire d'une passion, la biographie d'un personnage, les notes prises sur la vie et logiquement classées,
Voyez la puissance du document humain. M. Huysmans a dédaigné tout arrangement scénique. Aucun effort d'imagination, des scènes du monde ouvrier,
SI
des paysages parisiens, reliés par l'histoire la plus ordinaire du monde. Eh bien! l'œuvre a une vie intense; elle vous empoigne et vous passionne ; elle soulève les questions les plus irritantes, elle a une chaleur de bataille et de victoire. D'où vient donc cette flamme qui en sort? de la vérité des peintures et de la personnalité du style, pas davantage. Tout l'art moderne est là.
Et d'abord le milieu. Il est d'une terrible odeur, ce milieu, ces ouvrières brocheuses que M. Huysmans peint avec une intensité effroyable. « Ces filles qui ne cherchent guère de liaisons en dehors de leur monde, ne s'enflamment véritablement qu'au souffle des haleines vineuses, ramassis de chenapans femelles, écloses pour la plupart dans un bouge et qui ont, dès l'âge de quatorze ans, éteint les premiers incendies de leurs chairs derrière le mur des abattoirs ou dans le fond des ruelles. » Sans doute on va crier encore à l'exagération. Osez donc entrer dans un atelier de brochure. Questionnez, faites une enquête, et vous verrez que M. Huysmans est encore reslé audessous de la vérité, parce qu'il est impossible d'imprimer certaines choses. Tout ce milieu ouvrier, ce coin de misère et d'ignorance, de tranquille ordure et d'air naturellement empesté, a été traité dans les Sœurs Vatard avec une scrupuleuse exactitude et une rare énergie de pinceau
Puis, viennent les personnages. Ce sont des portraits merveilleux de ressemblance et d'accent. Soyez certains qu'ils ont été pris sur nature.
Voici le père Valard, qui n'a que deux chagrins, la maladie de sa femme et les amours de sa fille Céline. La première faute de celle-ci l'émotionna. Je cite :
« Il eut un moment de tri-^lesse, mais il se consola vite. Désirée était en âge de soigner et de rempl icer sa mère, et quant à Cécile, le meilleur parti qu'il eût à prendre était de fermer les yeux sur ses cavalcades. Il avait agi comme un père, d'ailleurs; il lui av. lit reoiHché, en ternies de cours d'assises, la crapule de ses mœurs ; mais elle s'était fâchée, avait jeté la maison sens dessus dessous, menaçant de tout saccager si on l'embêtait encore. Vatard avait alors adopté une grands indulgence; puis, le terrible bagout de sa fille le divertissait pendant sa digesiion, le soir, n Cela est complet. Voilà le père de nos faubourgs, tel que le font le plus souvent les promiscuités de la misère, les dégradations morales du milieu. On ne veut pas comprendre que le sens moral n'a pas d'absolu. 11 se déforme e'. se transforme, selon les conditions ambiantes. Ce qui est une abomination dans la bourgeoisie, n'est plus qu'une nécessité fâcheuse dans le peuple.
Et cette Céline, est- elle puissamment campée, dans sa léalité! Elles sont comme cela des mi liirs. II ne s'agit pas d'une excei)tion, mais d'une majorité. Allez donc vcir, au lieu de prolester. C'est la liile tombée à quatorze ans par curiosité charnelle. L'appi oche de l'homme la surprend d'abord. Puis, elle {laml)e, elle se donne à droite et à gauche, battue encore plus que caressée. Les coups tombent sur elle dru comme grêle; mais, au fond, si elle rage, si elle pleure, elle aime ça ; c'est son plaisir. Lorsque, à l'exemple de Céline, elle quitte quelque voyou pour se mettre avec unhonmic bien, un monsieur qui porte des chapeaux de soie, il est certain qu'elle retournera tôt ou tard à son voyou. Lui seul la contente. On a tort de la
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mépriser; elle n'est en somme que le vice d'en bas, la femelle lâchée avec ses appHits, dans un milieu libre. Le vice d'en haut n'est pas plus propre, s'il est mieux mis, et s'il ferme les portes pour rafdiicr, en inventant des monstruosités dans sa débauche secrète et savante.
Désirée est plus rare. Mais elle existe, et elle consolera un peu les âmes pures. Non pas qu'au fond elle obéisse à des idées sur la vertu, car elle ne suit réellement que son instinct. C'est une fillette lymphatique, qui n'esl pas poussée vers l'homme, et que l'exemple de sa sœur lient en garde. Elle rêve de se marier. Rien n'est adorable comme son idylle avec Auguste, une idylle des boulevards extérieurs qui dîne au cabaret, s'en va dans la nuit vague des longues avenues, se donne des baisers d'adieu derrière les palissades de quelque maison en construction. Aucune saleté d'ailleurs. A peine une tentative de l'amant, qui échoue. Lui, ne voudrait pas épouser, mais il est pris, et ce sont des projets d'avenir, de longues causeries d'une bêlise touchante, l'éternel duo que les idéalistes ont promené dans la nue et que les naturalistes remettent au bord des trottoirs. Cet amour sur le pavé est d'autant plus attendrissant qu'il est vécu et qu'on le coudoie sur chaque boulevard de nos faubourgs.
J'arrive au dénouement, une des piges les plus profondément émues que j'aie lues depuis longtemps. Peu à peu, les deux amoureux se sont refroidis. Désirée, retenue près de sa mère, manque plusieurs rendez-vous, et, loi squ'elle retrouve Auguste, ils restent tous les deux embarrassés. Le jeune homme songe déji à se marier ailleurs. La jeune fille, main-
tenant que son p6re consent h son mariage, écoute sa sœur qui lui parle d'un autre homme. El c'est Céline qui brusque les choses, en provoquant une explication, un dernier adieu. La scène se passe à la porte d'un café, au coin du quai de la Tournelle et du boulevard Saint-Germain. Je n'en connais pas de plus poignante, remuant plus à fond le cœur humain. Toutes nos amours, tous nos bonheurs rêvés et lâches, tous nos espoirs sans cesse détruits et sans cesse renaissants, ne sont-ils pas dans ces deux êtres simples qui se quittent après s'être adorés et qui vont, loin l'un de l'autre, mener une vie qu'ils se sont jurés de vivre ensemble? Ils causent une dernière fois, doucement, mollement; ils se donnent des détails sur leurs mariages, en se tutoyant encore; et tout d'un coup iis évoquent les souvenirs, ils se souviennent de ce qu'ils ont fait, à tel jour, à telle heure; des larmes leur montent aux yeux, ils renoueraient peut-être, si Céline ne se hâtait de les séparer. C'est fini, voilà deux étrangers.
Je voudrais citer tout l'épisode, pour faire passer chez mes lecteurs le frisson qui m'a traversé en le lisant. Quelle misère et quelle infirmité que la nôtre! Comme tout s'échappe de nos doigts et se brise! Ces deux galopins ouvrent un abîme sur notre fragilité et notre néant.
La seule critique que je ferai à M. Huysmans, c'est un abus de mots rares qui enlèvent par moments à ses meilleures analyses leur air vécu. Ces mots dominent surtout dans la première moitié du livre. Aussi je préfère de beaucoup la seconde, qui est plus simple et plus humaine. M. Huysmans a un style merveilleux de couleur et de relief. Il évoque les choses et les