PAUL ALEXIS
La fin de Lucie Pelle g r in m'est dédiée, et je ne cacherai pas que l'auteur, M. Paul Alexis, est un de mes vieux amis, un garçon de grand talent que j'aime beaucoup. Voici une dizaine d'années que je l'ai vu débarquer à Paris, un beau matin, dans un de ces coups de tête littéraire qui désolent les familles. Il arrivait de cette Provence où j'ai grandi, il avait ces larges espoirs et ces belles paresses des tempéraments latins, dont le sommeil e^t plein de rêves de batailles et de triomphes. Le premier jour, Paris semble leur appartenir, et beaucoup s'y endorment; ils ont laissé les fenêtres ouvertes, mais le succès n'est pas entré. J'étais tranquille avec M. Paul Alexis, je savais bien qu'il aurait son heure, parce qu'il avait une nature. Et voici son premier livre; il s'est fait sans doule un peu attendre, mais il est d'une saveur qui indique l'analyste et le peintre de race. Mainte*
nant, le pavé de Paris est à lui, il n'a plus qu'à marcher.
Les volumes de nouvelles sont bien délaissés à cette heure. Le goût n'est plus à ces courts récits, si délicats parfois, d'un art si achevé. C'est comme au théâtre, chaque débutant veut du premier coup donner sa pièce en cinq actes, sachant bien que les appétits du public vont aux gros morceaux. Si M. Paul Alexis avait dépensé dans un roman le talent qu'il vient de mettre dans les quatre nouvelles qui composent son volume, nul doute que le succès aurait été très grand. C'est pourquoi je veux insister sur ces nouvelles, pour qu'on les lise et qu'on en sente avec moi tout le haut mérite.
La première, celle qui a donné son titre au recueil, est certainement la meilleure, au point de vue du style et de l'arrangement artistique. C'est comme une série de petites eaux fortes, de courts chapitres, déroulant l'agonie d'une Tille qui meurt dans un dernier besoin de plaisir, au milieu des bavardages imbéciles de quatre femmes, accourues à son chevet par une curiosité de la mort. Rien de plus simple comme sujet, et rien de plus fort comme observation nette et vigoureuse. Tout un bout de notre trottoir parisien se trouve là, analysé et réduit avec un relief étonnant. La petite salle du marchand de vin où l'action se pose, la conversation des quatre Lnimes, avec leur curiosité qui monte, puis la scène chez Lucie, Cet appartement vidé par les créanciers, tandis que la malheureuse tousse dans son ht, cetle moribonde buvant un dernier verre d'absinthe et rêvant d'une dernière noce, tout ce lableau a un accent de vérité et une puissance de rendu qui en
font la peinture inoubliable et définitive d'un coin de notre Paris.
Voilà la grande force du vrai. Il reste étcrne!. Tout document apporté est incontestable, la mode ne peut rien contre lui. Ajoutez qu'un artiste est derrière l'observateur, donnant sans cesse aux faits observés la flamme de sa nature, l'arrangement de son goût. Ce n'est point une idéalisation, unedéformation, c'est une composition logique classant les faits et les faisant valoir. L'imagination, comnfieje l'ai dit souvent, n'est plus ici l'invention baroque se lançant dans une fantaisie folle, mais un ressouvenir des vérités entrevues et un rapport des idées entre elles. Par exemple, l'imagination dans la Fin de Lucie P'Uegrm, c'est cette chienne pleine qui traverse l'acliou et qui fait ses petits sur le lit, pendant que sa maîtresse achève de mourir par terre. Toute la nouvelle est ainsi d'un art très travaillé, dans une simplicité apparente.
La nouvelle qui suit, V Infortune de M . Fraque, est comme le plan développé, et achevé dans certaines parties, d'un grand roman d'observation. M. Paul Alexis qui a grandi dans une ville de province, à Aix, a évoqué les souvenirs de son enfance et nous a donné une étude très curieuse de la petite ville de Noirfond. Rien de joli et d'original comme le sujet, une histoire vraie, à peine arrangée dans les détails. Il s'agit du grand duel de M. Fraque et de sa femme, Zoé de Grandval, duel terrible oij cette dernière, après avoir accablé son mari d'une série enragée d'adultères, finit par le battre définitivement, en se jetant dans la religion et en laissant toute sa fortune à un jeune prôtre aimable, qui fait bâtir des chapelles.
M Fraque, pour se protéger, n'a d'autres ressources que de se jeter passionnément dans l'élevage des porcs et d'exagérer une surdité naissante. Plus tard, quand sa femme se livre à l'abbé de la Mole, M. Fraque se donne au pasteur protestant Menu : belle bataille de religions qui termine la nouvelle.
Nous ne sommes plus ici dans les petits tableaux parfaits de la Fin de Lucie Pellegria. On sent que le souffle est venu à l'auteur. Ce sont de grands morceaux d'analyse très pénétrants, fouillant la province. L'unique défaut est, je le répète, que le sujet n'a pas été développé suffi-amment partout; il y avait matière à un roman, et certaines scènes seulement ont tcute la largeur voulue. Mais c'est surtout dans cette œuvre iicomp'ète qu'on peut prévoir les belles (qualités du romancier, le souffle, l'ampleur, la volonté des sujets vastes et la puissance pour les réaliser. 11 est de la forte famille de Balzac, il s'attaquera certainement aux grandes analyses sociales, il ne s'attardera pas dans les tableaux e.xquis, des bijoux d'art, que tous les dobutants finissent par réussir aujourd'imi. C'est aux puissantes études de la nature et de l'homme que va notre jeune littérature.
Avec Les Femmes du père Lefèvre, nous revenons à ce que je nommerai la fantaisie du vrai. Mais le sujet est si joli, que cette nouvelle est peut-être la plus heureuse du livre. Imaginez un simple fait, à peine une anecdote, les étudiants d'une ville de province rêvant de donner un bal, le jeudi de la Mi-Carême, arrêtés un instant par l'absence absolue de femmes, puis sauvés par un ancien sous- officier qui se charge d'embaucher des femmes à Marseille et qui jette sur le pavé de la petite ville treize laiderons, dont la pré-
sence révolutionne les habitants. Voilà tout; ce n'est rien, et c'est d'un comique excellent, d'une ironie charmante, dans la justesse de l'observation et du rendu. Aucune exagération pour forcer le rire ; à peine une moquerie qui s'égaie discrètement. Le comique est dans la vérité, dans les impatiences et les terreurs de ces jeunes gens, privés de femmes, allant vainement attendre à chaque train le père Lefèvre qui n'arrive plus, puis dans le déballage de ces dames au milieu des cris d'enthousiasme de la jeunesse, des sourds appétits des bourgeois stationnant devant le calé des Quatre-Billards, du bouleversement de la ville où la queue des femmes, après le bal, s'égrène et traîne pendant des mois.
J'ai prononcé les mots de fantaisie du vrai. Nous avons, dans le courant naturaliste actuel, des poèmes de la vérité qui marquent l'époque, ("e ne sont plus des constructions absolument en l'air, des sylphes et des fées, des imaginations flottant dans un monde immatériel ; ce sont des faits vrais et des créatures réelles, mais piésentés dans un envolement de verve mélancolique ou railleuse, arrangés pour obtenir la plus grande somme d'effet possible, sans que l'observation et l'analyse sortent jamais de la nature. On peut même dire que toute la génération des romanciers qui procèdent aujourd'hui de Balzac et de Victor Hugo, sont ainsi des poètes de la vérité, Et je signala encore les Femmes du père Lefèvre comme une de ces fantaisies charmantes, faites strictement de réalités, allumées par la flamme même de l'observation et de l'analyse.
La dernièie nouvelle, le Journal de M. Mure, nous ramène à l'analyse sévère. Le sujet est encore des
plus simples, car il s'agit ici d'une étude psychologique et physiologique. M. Mure, un magisiral de petite ville, a vu grandir Hélène, la (ille du capitaine Derval. 11 a été peu à peu envahi d'un amour inconscient, qu'il ne s'avouera jamais d'une façon nelle; et toute sa vie va se passer à ne pas posséder cette femme, que d'autres posséderont devant lui, indéfiniment. D'abord, il la marie à un subslitut imbécile, M. Moreau ; ensuite, il a la douleur de la voir s'enfuir en compagnie d'un M. de Vandeuilles, avec qui elle va se réfugier à Paris; puis, elle tombe plus bas, jusqu'au ruisseau, il la retrouve aux bras du saltimbanque Fernand ; enfin, il la réconcilie avec son mari, il s'endort dans la joie dernière de son retour et de son triomphe, au milieu de la société de la petite ville qu'elle a scandalisée autrefois. Ce pauvreM. Mure est un avortement perpétuel. C'est comme une étude de la paternité dans l'amour. Il fait le bonheur des autres, sans jamais se satisfaire lui-môme; et là se trouvo la grande originalilé de l'œuvre, une analyse d'une délicatesse infinie, le plaisir de travailler à la félicité d'Hélène, attristé par la jalousie de la savoir à d'autres, toutes sortes de demi-aveux, d'abnégations et de regrets, une pudeur exquise troublée par un désii- persistant, jusque dans la vieillesse, puis une résignation finale avec des contentements solitaires. Il y a là une création très personnelle.
Cette dernière nouvelle est un roman d'observation écourté, comme V Infortune de M. Fraque. Seulement, elle est plus nue encore et d'une conception beaucoup plus large, ^elon moi. En ce moment, l'évolution qui se produit dans le roman semble le porter surtout à
cette simplicité de la vie quodidienne, à l'étude de l'avorlement humain, si magnifiquement analysé par Gustave Flaubert dans VEducation sentimentale. C'est une réaction fatale contre les exagérations passionnées du romantisme ; on se jette dans le train banal de l'existence, on montre le vide et le triste de toutes choses, pour protester contre les apothéoses creuses et les giands sentiments faux des œuvres romantiques. Cela est excellent, car c'est par là que nous retournons à un art simple et vrai, à des sentiments humains et i^ une langue logique. Je parle ici de méthode, de voie bonne et mauvaise, en sous-entendant toujours la question du tempérament.
Voilà donc le livre de M. Paul Alexis. On va le classer d'un mot : c'est l'œuvre d'un jeune naturaliste, d'un de ces affreux naturalistes qui ne respectent rien et qui se copient les uns les autres. La critique courante, dans sa bâte et son insouciance du juste et du vrai, n'pète ainsi des jugements tout faits, radicalement faux. La vérité est que les quelque? jeunes romanciers que l'on croit écraser sous l'épithète commune de naturalistes, ont précisément les tempéraments les plus opposés qu'on puisse voir; pas un n'apporte la même personnalité, pas un ne regarde Thumanité sous le môme angle, et l'on en fait des disciples fervents d'une même religion, avec cette belle inintelligence qui dislingue notre triste critique actuelle. Un jour, sans doute, j'étudierai ces romanciers pour marquer leur dissemblance, car depuis longtemps j'enrage de voir le gâchis des jugements qu'on porte sur eux. Mais, à cette heure, il ne s'agit que de l'auteur de la Fin de Lucie Pellcgrin.
M. Alexis est avant tout unsensitif. Chez lui, l'ana-
lyso procède parla sensation. Il a besoin devoii-ponr savoir, d'être remué pour peindre. Son livce entier est fait de souvenirs. Il conte des histoires qui se sont passées autour de lui, en les modifiant à peine. Évidemment, il lui faut travailler sur la naiure, il ne dissèque bien que les gens qu'il a connus et fréquentés; alors, il arrive à des nuances très fines, très délicates. Je ne crois pas qu'il mette jamais debout de grandes figures typiques, tirées de son cerveau; mais il emploiera avec une véritable puissance de pénétration les documents que la vie lui fournira.
Ajoutez qu'il est artiste, j'entends homme de style et de symétrie latine. Le travail a beau lui être pénible , il ne peut lâcher complètement sa phrase, et il renonce difficilement à un eiïci. Dans le Jou7'nal de M. Mia^e, la dernière nouvelle écrite, la plus large de conception et de facture, il y a un art très compliqué d'arrangement, sous l'apparente confusion de ces notes courtes ou longues, jetées sur le papier à toutes les heures et à toutes les dates. Comme je l'ai dit, ce n'est plus delà composition, c'est du classement. Mais le tempérament de l'écrivain ne s'en affirme pas moins par la sensation très vive des faits et la mise en œuvre des observations recueillies.
Il faut que M. Paul Alexis fasse un roman, car il étouffe dans la nouvelle, il a le souffle des œuvres vastes. Les crudités et les cruautés d'analyse de son premier livre fâcheront peut-être beaucoup de monde; mais je suis certain que tous sent.ront là des reins solides et une originalité qui s'impose déjà avec puissance.