LE RO.MAN FRANÇAIS
va-t-il devenir, qu'est-il devenu? Mystère. On sait sr-ulementque le jour des funérailles un inconnu, « enveloppé d'une épaisse redingote et coiffé d'un kirge chapeau », s'est mêlé au triste cortège. Il est entré au cimetière, et quand le corps de Claire a été placé dans le tombeau, on a entendu l'inconnu murmurer : « Tu n'y seras pas longtemps seule ! »
Tout cela est bien mauvais, bien théâtral, bien faux, et même assez malsain. Mais l'idée que M"»* Cottin se faisait de l'amour et l'image qu'elle en traçait ont suffi à lui assurer les suffrages de ses premiers lecteurs.
D'une part, en effet, il y avait dans Claire d'Albe et dans tous ses romans une intention visible et un désir en soi très légitime He réagir contre la sécheresse de cœur et la froide corruption du xviii' siècle. Gauchement composés, gauchement écrits, ils ont plu parce que l'amour y était frénésie et délire sacré, parce qu'ils étaient la glorification éperdue de la passion. Devoir, honneur, autorité domestique, lien conjugal, rien ici ne peut prévaloir contre la force toute divine qui pousse deux amants l'un vers l'autre , et du moment qu'ils s'aiment de l'amour le plus passionné, cet amour, fût-il adultère, fait d'eux des êtres sublimes. Il serait peu de les plaindre, peu de les absoudre ; il faut les admirer et prendre modèle sur eux. Doctrine un peu plus qu'inquiétante et qui est la négation même de la morale; doctrine, à proprement parler, antisociale et anarchique, puisqu'elle ruine et le mariage et la famille; doctrine dont nous savons bien quel a été le premier inventeur. Celui qui a le premier proclamé, en révolutionnaire et en sophiste, le prétendu « droit divin » de la pàf^sioni celui qui l'a déclafée sainte jusq^Ue dans ses
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Tailleur de Jn Nouvelle Héloise, et nous savons aussi à quelles aberrations sa théorie l'a mené dans la première moitié de son livre. Depuis lors, depuis l'année 1761, la théorie avait fait du chemin; Werther avait paru; Chamfort avait écrit sa fameuse maxime, aussi précise, aussi impérative qu'un texte de loi, sur les amants qui s'appartiennent « do par la nature, malgré les lois et les conventions humaines >; la flévolution, enfin, était venue accoître démesurément la sensibilité et h;\ler l'émancipation ou plutôt l'insurrection des consciences. Après avoir été une mode, le sentiment était m.-.inlenant une religion ; l'émeute des cœurs succédait à celle de la rue, et tout semblait permis, excepté d'être ironique et insensible. Qu'on se rappelle l'état des esprits aux environs de 1800, leur exaltation fiévreuse, l'espèce d'anarchie au milieu de laquelle ils se débattaient : on se persuadera que M"'^ Cottin a dû une grande part de son succès aux témérités ou aux naïvetés de son dévergondage sentimental.
Son pathétique, tout grossier qu'il était, et le sombre coloris de ses romans, ces serment-; échangés la nuit dans un cimetière, ces étreintes à l'ombre des cyprès, ces amantes phtisiques, ces amoureux qui maudissent la vie et dont la mort a déjà « baisé le front pftle », ont achevé de séduire ses contemporains. Ils lui ont su gré de mêler sans cesse aux scènes de passion des scènes de deuil ou d'agonie, de chanter ceux qui meurent de leur amour, et défaire de Claire et de Frédéric, d'Amélie et d'Ernest, de Malvina et d'Edmond, non seulement des héros, mais des martyrs. Peut-être môme l'élément morbide qu'elle introduisait dans la peinture de l'amour est-il ce qu'ils y ont le plus gort'.é ; mais c'est aussi en quoi la leçon de Rousseau lui-même élall
dépassée OU dénaturée. Le génie de Rousseau, en dépit de sa tendre et délicieuse mélancolie, n'est point morbide ; son œuvre n'est pas une œuvre désolante. Dans le « promeneur solitaire » il y avait un apôtre. Il avait une foi pour laquelle il s'est battu ; il avait un iJéal social, tout un programme d'existence nouvelle qu'il développait dans la seconde moitié de/a Nouvelle Héloïse et qui en rachetait les premières pages, en les contredisant. Sans s'inquiéter de la contradiction, il reconstruisait le foyer après l'avoir ébranlé et plus qu'à moitié détruit. S'il nous conseillait de fuir la ville, de rompre avec la société, de nous faire un monde à part, du moins ne nous prêchait-il pas le dégoût de Faction, la désespf'rance et le suicide. Il encadrait le douloureux amour de Julie et de Saint-Preux dans de riants tableaux agrestes, dans la vie puissante et joyeuse de la nature, et un souffle fort, un souffle vivifiant passait à travers son œuvre. Séparés^ Julie et Saint-Preux ne désespèrent point de la vie ; Saint-Preux ne se loge point une balle dans la tête, Julie ne meurt pas de langueur. Ils agissent, ils se dévouent au bonheur d'autrui. Julie meurt, il est vrai, à la fin du roman, et sa mort en était le seul dénouement possible ; mais elle meurt victime d'un accident, victime de son dévouement maternel, en sauvant la vie à un de ses enfants.
Ce ferment de révolte et ce ferment de maladive tristesse que l'analyse discerne, à travers les romans de M™» Cottin, dans sa conception de l'amour, vont en se développant constituer l'amour romantique. II en est chez elle à ses premiers bégaiements ; ses révoltes ne sont pas bien menaçantes, et ses tristesses sont sans boaulé. Il apprendra de Byron, de Dumas père, de M™cSand, à jeter plus hardiment son défi et à mettre
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plus d'éloquence dnns sa plainte. Les romans de M"* Coitin n'étaient qu'une ébauche d'Antony on d7ndiana ; mais ils en étaient une ébauche, et il n'en a pas fallu davantage, au commencement du xix® siècle, pour qu'ils eussent un Uionienl de vogue.
M™^ de Krildener avait beaucoup plus de talent et df goût que M"" Cottin ; elle était aussi exaltée qu'elle, plus peut-être. Elle était d'une autre race, d'une de ces races septentrionales chez lesquelles la vie intérieure est si intense ; elle était née en Livonie, à Riga, en 1766. D'une beauté ravissante et qu'elle a eu soin de prêter à son héroïne, d'un charme exolique et dilficile à définir, bizarre mélange d'enthousiasme et d« réflexion, de poésie rêveuse et de féminine rouerie, sa séduction était extrême ; et charmer, dominer les âmes était pour elle un besoin. Après une jeunesse qui n'avait pa-^ été sans orages, elle se jeta, vers la quarantaine, dans la dévotion et le mysticisme ; et dès lors, de 1808 ou 1809 à 1824, date de sa mort, elle joua le rô'e de prédicatrice ou de prophétesse, exerçant une sorte de fascination sur tous ceux qui l'approchaient, notamment à Paris, en 1815, sur l'empereur Alexandre, évan^élisant tour à tour les grands et les humbles, et partout, en France, en Allemagne, en Russie, provoquatit sur son passage un réveil de la foi.
Valérie n'a été imprimée qu'en 1803, mais l'ouvrage e'Iait écrit depuis plus d'un an. Depiiis plus d'un an, M™" de Krûdener en faisait des lectures dans les salons de Paris ; et avec toutes sortes de uianèges, que